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Full text of "Récits de Byzance et des croisades"

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ARTES SCIENTIA VERITAS 




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RÉCITS DE BYZANCE 



ET 



DES CROISADES 



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lECITS DE BYZANCE 

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Tout droits Titervét 



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19 a 



Droits de reprodacUon et de tradaction 
réservés. 



.■ '-//(^ é 



Dans ce volume se trouvent réunis un certain 
nombre d'articles publiés par moi à diverses 
époques dans les DébatSy le Gaulois, le Temps et la 
Revue hebdomadaire. Presque tous sont consacrés 
à la tragique histoire de Byzance ou aux actions 
héroïques des guerriers delà Croisade. Le lecteur, 
malgré les intenses préoccupations de Theure pré- 
sente, trouvera peut-être quelque intérêt à ce» 
récils de sièjs^es et de combats fameux illustrés par 
la vaillance de nos pères^ les Francs de la Croi- 
sade, aux rivesf lointaines du saint royaume de 
Jérusalem, comme à ceux des luttes courageuses 
des basileis byzantins durant tant de siècles contre 
tant d'ennemis acharnés d'Occident ou d'Orient. 

Gustave Scblumberger, 

Paris, !«' novembre 1916. 



\ 



1400 

RÉCITS DE BYZANCE 



ET 



DES CROISADES 



I 

LE SIÈGE DE CONSTANTINOPLE PAR LE SOUVERAIN OU 
KHAGAN DES AVARES SOUS LE RÈGNE DE l'eMPEREUR 
HÉRACLIUS, AU SEPTIÈME SIÈCLE. 

En Tan du Christ 626, après une série d'expédi- 
tions heureuses contre les Perses, la situation de 
l'empiré byzantin était devenue presque subitement 
déplorable. L'empereur, le héros Héraclius, luttait 
aux environs de Trébizonde avec une faible armée 
défendant les provinces d'Arménie et du Caucase 
contre un des lieutenants du terrible Chosroès, le 
roi des Perses, qui inondait de ses troupes tout le 
continent d'Asie. Une autre des armées de Chosroès, 
après avoir traversé toute l'Anatolie, assiégeait Chal- 
cédoine — le Kadi-Keui d'aujourd'hui — et n'était 

4 



2 REarS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

donc plus séparée de Constantinople, la capitale de 
Tempire, que par le détroit du Bosphore. Cette 
armée était commandée par un des plus fameux lieu- 
tenants du roi des rois, Sarbar, dit le Sanglier royal. 

Soudain, une nouvelle affreuse vint décupler 
encore les périls de cette situation extraordinaire. 
La féroce nation des Avares idolâtres campés depuis 
de longues années sur les rives du Danube, marchait 
tout entière sur Constantinople. Son chef suprême, 
le Khagan, celui que les rares chroniques chrétiennes 
de Tépoque ne nomment jamais que « le Réprouvé j>y 
avait fait alliance contre Tennemi commun avec 
Chosroès, le roi des rois. Cette nation scythique, vic- 
torieuse des Longobards, des Gépides, des Bulgares, 
des Francs, des Slaves, qui ne vivait que sous la 
tente et dans ses chariots, dont la puissance formi- 
dable s'élendait à ce moment des rives du Danube à 
celles de la Theissetde TElbe supérieur, était attirée 
vers le Bosphore par Tespoir de piller les trésors 
fabuleux de la Ville gardée de Dieu, la plus riche cité 
du monde à cette époque. Cette capitale, privée de 
son héroïque souverain, surprise presque sans dé- 
fense, fut alors sauvée par l'héroïsme de deux 
hommes qu'Héraclius avait chargés de le remplacer, 
le patriarche Serge ou Sergios et le maître de la 
milice Bonus. Ces deux héros ne faillirent point 
à la mission que le basileus leur avait confiée. 

L'immense armée des barbares du Nord, féroce, 



RECITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 3 

d'aspect effrayant et pittoresque, s'avançait de toutes 
parts. C'était la première fois, depuis les temps de 
Constantin qui avait fait la grandeur de Constanti- 
nople près de trois siècles auparavant, que les bar-: 
bares attaquaient la capitale de l'empire d'Orient. 
Une première fois déjà, il y avait neuf ans, leurs 
avant-gardes s'étaient avancées jusque dans les 
faubourgs de la grande cité, mais elles n'avaient pu 
s'emparer de la ville et s'étaient retirées au loin, 
emmenant, de tout l'empire, 270.000 captifs. « Sors 
de ma présence et va, si tu le veux, rejoindre les 
tiens », avait crié le Khagan à l'envoyé impérial qui 
était venu jusqu'à Andrinople tenter de fléchir sa 
colère. Et, faisant résonner ce fouet qui lui servait 
de sceptre et dont les claquements, neuf ans aupara- 
vant, avaient déjà glacé d'effroi les malheureux Byzan- 
tins, il avait ajouté ces mots : « Sachez que, si vous 
ne me livrez pas tous vos biens, je ne laisserai pas 
pierre sur pierre dans votre cité et que vous serez 
mes esclaves I » L'armée avare, suivie de dix autres 
peuples, s'était rapidement avancée sans rencontrer 
de résistance. 

Les malheureux Constantinopolitains se tenaient 
renfermés derrière les murs de leur vîlle. L'immense 
armée ennemie forte de plus de quatre-vingt mille 
combattants occupait tout l'infini plateau qui va du 
fond de la Corne-d'Or à la mer de Marmara. Les 
églises des villages incendiés flambaient tout le long 



4 RECITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

du Bosphore et de Marmara. Les Perses de Sabar, 
de leur côté, s'apprêtaient à passer le Bosphore. 
Quelle guerre étrange et combien compliquée ! c< Le 
Slave coudoyait le Hun. Le Scythe se rencontrait 
avec le Bulgare. Le Mède aussi était devenu son com- 
pagnon. Cette violente tempête, ce vent pernicieux 
soufflait sur la Thrace et sur la Cité gardée de 
Dieu ! > 

Une journée entièrarle Réprouvé garda le silence. 
Il organisait ses bataillons indisciplinés armés d'arcs, 
de javelots et d'épées massives. Tout l'espace com- 
pris le long de la Grande Muraille théodosienne, qui 
défendait la cité reine, se trouva comme instanta- 
némenfgarni d'Avares, de Bulgares, de Gépides. Au 
fond de la Corne-d'Or, à l'embouchure du Cydaris, 
près du faubourg populeux de Saint-Mamas qui est 
l'ombreux Eyoub d'aujourd'hui, des centaines, plutôt 
des milliers de barques monoxyles, c'est-à-dire creu- 
sées chacune dans un seul tronc d'arbre, construites 
et maniées par des auxiliaires slavons menés à coups 
de fouet par leurs chefs avares, attendaient pour 
transporter les assiégeants sur les différents points 
de cette immense enceinte. 

Un tumulte infernal faisait de cette colossale agglo- 
mération comme une scène de Tenter. Songez que, 
d'autre part, les Perses innombrables, campés à 
Chalcédoine, n'attendaient que les bateaux de leurs 
sauvages alliés pour franchir le détroit. Au triangle 



RECITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 5 

dessiné par Constanlinopie répondait, on Ta fort bien 
dit, un autre triangle marqué par les deux armées 
ennemies. Bien combinée, cette attaque devait être 
mortelle. Le général des troupes assiégées, Bonus, 
un brave cependant, était tellement consterné de 
cette éventualité qu'il ne cessait de se montrer aux 
portes de la ville ou sur les créneaux pour adresser 
au Khagan et à ses sujets les plus sup^pliantes prières. 
« Acceptez le tribut que nous vous offrons, » leur 
criait-il d'une voix lamentable. Hélas, les barbares 
hurlant mille injures, en dix langues diverses, lui 
répondaient par ces paroles impitoyables : « Retirez- 
vous I Retirez-vous 1 Nous ne voulons pas de votre 
argent. Il nous faut tous vos biens. Il nous faut 
votre Cité ! » 

Malgré tant de circonstances funestes le Khagan 
et son immense et hirsute armée furent, on va le voir, 
battus dans toutes leurs entreprises. L'assaut de la 
Grande Muraille du côté de la terre, la jonction avec 
les Perses à travers le Bosphore, l'attaque de la 
Corne-d'Or par les flottes innombrables des barques 
monoxyles, échouèrent devant la vigilance, le cou- 
rage, la ruse de Bonus et de ses soldats. Le pa- 
triarche, de son côté, avait mobilisé, on va le voir 
aussi, en faveur de sa chère Cité, la plus redoutable, 
la plus invulnérable des protectrices, la Vierge toute 
Sainte, patronne auguste de Byzance ! 

Ce siège terrible avait donc commencé avec fureur. 



6 RÉCITS DE BTZANGE ET DES CROISADES 

« Le Khagan, dit l'historien d'Héraclius, Drapeyron, 
disposa d'abord tous ses engins sur une ligne con< 
iinue. Les béliers, les pierres lancées par les cata- 
pultes ébranlaient le rempart et décimaient leurs 
défenseurs. Mais à la grêle des pierres répondait la 
grêle des traits, et les rangs des Grecs à chaque ins- 
tant éclaircis se regarnissaient sans cesse. » On était 
à Texlrême fin de juillet. Le l*' août, douze tours de 
bois gigantesques, revêtues de plaques de métal, 
dont la hauteur égalait presque celle du rempart, se 
dressèrent soudain entre les portes Polyandrion et * 
Saint-Romain, dans la région la plus élevée de la 
Grande Muraille qui protège la Cité entfe Marmara 
et Fextrémité de la Corne-d'Or. 

« Mais, poursuit Drapeyron, Tun des matelots em- 
ployés comme auxiliaires opposa à ces machines énor- 
mes aussi compliquées que formidables une autre 
machine aussi simple que meurtrière. Il fixa sur un 
plancher mobile un mât muni d'une nacelle que des 
poulies élevaient ou abaissaient à volonté et qui sui- 
vait les tours roulantes dans leurs évolutions ; un sol- 
dat descendait de la nacelle pour les incendier. C'était 
là un poste d'honneur très périlleux mais très envié. 

« Lorsque les tours s'approchèrent de la muraille, 

une vertu divine, rapporte le patriarche Nicéphore, 

chroniqueur de ces événements étranges, les renversa 

aussitôt et détruisit les soldats avares qui s'y trou- 

• vaient en foule. » 



RECITS DE BYZANCE ET DES CROISADES ' 7 

Le patriarche Sergios parcourut ensuite pFoces- 
sionnellement Tinterminable ligne du rempart, suivi 
de son innombrable clergé, élevant dans ses mains 
et présentant à la multitude barbare assiégeante 
« l'image terrible de la très sainte Vierge des Bla- 
chernes », cette icône miraculeuse que, dès longtemps 
déjà, les habitants de Gonstantinople considéraient 
comme le palladium tout-puissant de leur cité. Les 
sauvages fils de la steppe, pénétrés d'une muette 
horreur, détournèrent la tête, pleins d effroi. « Beau- 
coup périrent sous les traits d'un invisible archer ! » 

Le Khagan, pour se procurer le répit nécessaire à 
l'accomplissement de son second dessein, fit sem- 
blant de modérer ses exigences et pria le palrice 
Bonus de lui envoyer des députés. On choisit pour 
ce rôle « des hommes à la parole harmonieuse et 
conciliante », sénateurs et dignitaires ecclésiastiques 
ayant à leur tête le patrice Athanase. Ils se rencon- 
trèrent dans le camp du Réprouvé avec u trois 
hommes vêtus de soie » qui furent reçus avec de 
grands honneurs. C'étaient les émissaires de Sarbar 
le chef de Tarmée perse campée sur la côte d'Asie, 
« l'esclave de la Perse » . Ils étaient chargés « d'ai- 
guiser une épée déjà affilée, de stimuler le feu par le 
feu ». 

Le Khagan les fit asseoir, tandis que les délégués 
impériaux restaient debout, tête nue. Dans un lan- 
gage injurieux, le sauvage potentat menaça les By- 



8 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

zantins de sa fureur et de celle de ses alliés. « J'aurai 
incessamment, leur dit-il, votre ville et tous vos 
biens. Il vous faudrait, pour m'échapper, nager 
comme des poissons ou voler comme des oiseaux. Ne 
comptez pas sur votre empereur; son entrée en Perse 
n'est qu'une fable, il n'a pas d'armée. » Sans se 
laisser intimider, les ambassadeurs grecs résistèrent 
à toutes ces menaces. 

Cette attitude excita la fureur des envoyés perses 
qui, dans leur parler rauque et guttural, exprimaient 
aux Grecs leur mépris et leur colère. Le « tyran des 
Scythes », le terrible Khagan, grinçant des dents, 
trépignait de colère. Les négociations furent rom- 
pues. Les Grecs, avisés par l'imprudent souverain 
que les Perses allaient passer le détroit pour lui 
porter aide, ne s'occupèrent que de garder l'entrée 
de la Corne-d'Or et de fermer tous les passages. Ce 
leur fut aisé, car ils étaient maîtres de la mer. 

Les trois envoyés persans furent aperçus et surpris, 
malgré la nuit très obscure, sur le bateau qui les 
ramenait à la rive d'Asie. L'un d'eux, caché sous un 
amas de fourrures, dénoncé par un matelot, fut 
incontinent décapité. On trancha les mains au second, 
qui fut renvoyé aux Avares dans cet état. On apoiena 
le troisième sur la côte d'Asie dans une barque, et on 
l'y décapita de même sous les yeux de l'armée per- 
sane muette d'horreur. On lança sa tête dans le camp 
de Sarbar, avec cette inscription ironique : « Le Kha-^ 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 9" 

gan s'est réconcilié avec nous ; il s'est chargé de vos 
deux premiers ambassadeurs. Voici la tête du troi- 
sième. » Les dipl<Tmates ne vivaient pas des jours 
couleur de rose à Tépoque du grand Héraclius ! 

Le dernier acte de ce grand drame fut plus extraor- 
dinaire encore. Le Kbagan, acharné à son but, voulut, 
du fond de la Corne-d'Or où il avait entassé tout son 
peuple sur des barques liées les unes aux autres et 
construites chacune dans un seul tronc d'arbre par 
ses naercenaires slaves, forcer le grand port des By- 
zantins et opérer sa jonction avec les Perses. Il 
éprouva un échec complet, trompé par les faux 
signaux éclatants que des Arméniens à la solde des- 
Grecs substituèrent aux siens propres. 

Une effroyable bataille navale engagée dans cet 
espace si restreint de la Corne-d'Or détruisit toutes 
les barque€ des Avares. On eut à la fois, disent les^ 
chroniqueurs, un combat visible et un combat mys- 
térieux: « en effet, seule la Mère de Dieu tendait les 
arcs, opposait les boucliers, lançait les traits, émous- 
sait les épées, retournait et submergeait les vais-' 
seaux, donnant aux barbares l'abîme pour demeure». 
Presque tous les Slavons'qui montaient les milliers' 
de barques du Khagan furent massacrés ou noyés. 

Le carnage fut immense. « Le. Réprouvé » dut pré- 
cipitamment lever le siège, qui n'avait duré que huit 
jours. Il fit brûler en hâte ses superbes machines de 
guerre et tout son immense appareil d'attaque et 



10 RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

• 

s'enfuit vers le nord avec son peuple décimé. Les 
pieux Byzantins, ces fils enthousiastes de la Vierge, 
demeurèrent persuaaés qu'Elle seule avait opéré ce 
ipairacle. On avait entendu le Khagan, troublé par la 
vue de cette Icône très sainte q^ue les assiégés 
n'avaient cessé d'exposer à ses regards, prononcer 
ces paroles :' « Je vois une femme richement parée 
qui parcourt le rempart I » Ses superstitieux sujets, 
de leur côté, avaient aperçu une princesse, suivie de 
ses eunuques, sortir par la porte des Blachernes. 
« C'était, avaient-ils cru, l'Impératrice qui allait 
proposer la paix à leur roi. Ils l'avaient d'abord 
laissée passer; mais bientôt se ravisant, ils l'avaient 
poursuivie jusqu'aux Vieux- Rochers. Au moment où 
ils l'atteignaient, elle s'était évanouie comme une 
ombre ! » 

Quand les dernières arrière-gardes du Khagan 
eurent disparu, le peuple constantinopolitain, par un 
mouvement instinctif, se précipita vers les Bla- 
chernes, qui étaient alors encore un quartier en pleine 
campagne, non enclos de murs. Là, s'était passé le 
dernier acte, l'acte le plus sublime de cette héroïque 
tragédie. Là, la Mère de Dieu avait elle-même com- 
battu pour son peuple bien-aimé. Là, s'élevait l'église 
fameuse de la Panagia Blacherni tissa. Quel fut le 
ravissement des Byzantins quand ils constatèrent 
que ce temple révéré était presque le seul édifice que 
la fureur des Avares eût épargné ! « Si un peintre 



RÉCITS DE BTZÂNGE ET DES CROISADES 11 

veut représenter notre victoire, qu'il se contente de 
mettre sou$ les yeux l'image de la Vierge, Mère de 
Dieu », répétaient-ils à Tènvi. L'Église grecque fête 
«ncore ce merveilleux miracle le vendredi de la cin- 
quième semaine du Grand Carême, jour de la déli- 
vrance de Constantinople de la terreur de l'invasion 
avare ! 

Une longue inscription mojlerne, placée au-dessus 
de la fresque qui décore le fond de la crypte fameuse, 
n''est que la transcription de la première strophe de 
l'Hymne sans fin [Akathistos Hymnos), litanie pieuse 
célèbre encore aujourd'hui dans tout le monde grec, 
hymne enthousiaste composé par Pisidès en l'hon- 
neur de la « Toute Sainte » et qui se chante à cette 
occasion dans chaque église orthodoxe^ 

[Journal des Débats^ 20 novembre 1915). 



II 



LA PRISE DE SALONIQUE PAR LES PIRATES ARABES 
DE CRÈTE EN l'aN DU CHRIST 904. 

Les conditions de la vie matérielle, à notre épo- 
que, sont en général si heureuses, si paisibles,, 
toutes les classes de nos sociétés modernes jouissent 
' d'une si grande sécurité, d'une tranquillité si cons- 
tante, qu'il nous devient presque impossible de 
nous représenter, aujourd'hui, lés terribles condi- 
tions d'incertitude de Texistence d'autrefois, perpé- 
tuellement soumise aux plus cruelles épreuves, aux 
plus tragiques surprises. Tous les récits concernant 
rOrient, principalement la péninsule des Balkans^ 
sont très particulièrement d'actualité ea ce moment. 
Je voudrais donner aux lecteurs du Gaulois la 
notion quelque peu vraie de ce que [pouvaient être, 
vers les premières années du dixième siècle par 
exemple, les aventures inouïes d'une grande cité 
byzantine, la seconde de l'Empire à cette époque: 
j'ai nommé Salonique, cette ville populeuse et magni- 
fique que les armées grecques viennent enfin d'arra^ 
cher pour toujours au joug ottoman, après près de 
cinq siècles de servitude. 



/ 



RÉQTS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 13 

Dans cette période lointaine de Thistoire, alors 
<iu'il n'était point encore question des Turcs, c'étaient 
les Arabes qui comptaient parmi les plus redoutables 
ennemis de Fempire d'Orient. En Tan 824, Crète, 
cette grande île si belle, aux montagnes magnifi- 
ques, qui vient, elle aussi, d'échapper définitivement 
^Tesclavage du Croissant, l'île antique aux cent villes, 
à laquelle sa position à mi-chemin entre l'Europe 
chrétienne et l'Afrique musulmane donnait une 
importance si grande en ces temps de guerre inces- 
sante, avait été conquise sur les Byzantins, sous le 
règne de l'empereur Michel II, par les Maures d'Es- 
pagne. Profitant d\ine révolte locale, une expédi- ^ 
tion de hardis aventuriers d'Andalousie, sous la con»- 
duite de l'émir Abou Hafs, avait détruit dans cette 
île la domination chrétienne, après avoir noyé toute 
résistance dans des flots de sang et converti de 
force tous ceux des habitants qui n'avaient pas été 
massacrés. Les vainqueurs avaient fondé, sur le 
rivage septentrional, dans une position presque inex- 
pugnable, la fameuse citadelle de Chandax, qui se 
nomme aujourd'hui, par altération. Candie, et qui a 
•donné son nom à l'île entière. 



#*# 



Crète, définitivement perdue par l'empire byzan- 
tin, devint alors le plus horrible fléau des Grecs, 



/ ' 



14 RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Durant plus de cent trente années, les Arabes et 
leurs émirs pillards s y maintinrent, à l'effroyable 
désespoir de toutes les populations des îles de Tar- 
chipel et des côtes grecques et asiatiques, incessam- 
ment ravagées par eux. Chandax ne fut plus que 
l'immense capitale des pirates sarrasins de toute la 
Méditerranée, une gigantesque caverne de voleurs 
où affluèrent tous les trésors de l'Orient, le marché 
colossal d'esclaves chrétiens des deux sexes, où 
venaient se ravitailler tous les pourvoyeurs de harems 
du monde musulman ! Constamment renforcés par 
de nouveaux groupes d'aventuriers accourus de 
toutes les villes de Tlslam, les cruels Arabes de 
Crète, dans cette place imprenable, sentinelle avan- 
cée à laquelle l'immensité des terres sarrasines for- 
mait, au midi, comme' une ceinture protectrice, 
furent, sans grands périls personnels, les plus redou- 
tables ennemis de l'Empire. Chaque printemps, telle 
une monstrueuse machine de guerre, Crète vomis- 
sait ses flottes aux innombrables légers bâtiments à 
voiles noires d'une vitesse merveilleuse, qui s'en 
allaient partout, surprenant et brûlant les cités mari- 
times, razziant les populations terrifiées, disparais- 
sant avec les dépouilles et le peuple de toute une 
ville avant que les troupes impériales, toujours sur- 
menées, eussent pu accourir. 

Il faut lire, dans les chroniques grecques des neu- 
vième et dixième siècles, l'affreux récit de ces catas- 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 1& 

Irophes, qui se reproduisaient incessamment dans 
leur épouvantable monotonie. Quelques heures suf- 
fisaient à ces admirables corsaires, d'une agilité, 
d'une audace, d'une précision incomparables, pour 
transformer une cité byzantine florissante en une 
solitude fumante. En vain, des détachements de la 
flotte impériale parcouraient constamment l'archi- 
pel, la Dodécanèse ou région des douze îles, ainsi 
que l'appelaient les Byzantins; toujours ils arrivaient 
trop tard et ne pouvaient que constater un nouvel et 
irrémédiable désastre : la ville était déserte et brû- 
lée ; l'ennemi avait disparu ; la mer était vide de 
voiles ; mais quelques jours après, les bazars de 
Chandax se remplissaient d'un immense butin ; son 
port ne parvenait pas à contenir les felouques sarra- 
sines, les barques africaines encombrées de mar- 
chands d'esclaves de Syrie, d'Anatolie, d'Egypte et 
de Tripolitaine, et sur le grand marché, en dehors 
du rempart, d'interminables rangées de captifs, 
jeunes gens, jeunes filles, enfants de tout âge, car 
tout ce qui était vieux, malade ou inutile avait été' 
préalablement tué, attendaient nus, hébétés et déjà 
amaigris par le désespoir et les terribles souffrances 
d'un long entassement sur les'navire^s immondes, 
que leurs nouveaux maîtres eussent achevé de se les 
partager pour les emmener de là, liés, jusqu'aux 
bornes infinies des terres musulmanes, aux rives 
brûlantes de Bassorah comme aux cataractes du Nil,, 



16 RÉCITS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 

4ans les arides solitudes du Hedjaz comme sur les 
lointaines côtes andalouses. 



# * 



Aucun de ces affreux récils de meurtre, de pil- 
lage, de captivité, de souffrance excessive, n'est 
plus dramatique que celui de la surprise et du sac 
de Salonique, « la ville orthodoxe », dans Tété de 
l'an 904, sous le règne du basileus Léon VI, par les 
<;orsaires arabes qui la ruinèrent et la dépeuplèrent. 
La narration que nous en possédons, narration d'une 
poignante naïveté, a été rédigée par un témoin ocu- 
laire. Le fait seul de s'être attaqués à cette immense 
cité, la première ville de Tempire après Constanti- 
nople, nous montre de quoi étaient capables ces ter- 
ribles pirates sarrasins sans peur comme sans pitié. 
Jean Kaméniate, prêtre, « anagnoste » ou lecteur 
d'une des églises de Salonique, devenu lui-même 
esclave des vainqueurs, nous a raconté tous ces faits 
en détail dans un manuscrit rédigé par lui à la 
demande de Grégoire de Cappadoce. Un renégat 
fameux, chef puissant, nommé Léon, originaire de 
Sattalie, sur la côte rocheuse et sauvage de Tanti- 
que Pamphylie, et qui faisait sa résidence ordinaire 
dans un autre repaire oriental, à Tripoli de Syrie 
(d'où son nom populaire de Léon le Tripolitain), avait 
combiné cette expédition, A la tête de cinquante- 



\ 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 17 

quatre gros navires, montés chacun par deux 
cents hommes, presque tous nègres gigantesques 
d'Ethiopie, combattant nus, brutes féroces triées 
avec soin, il parut subitement par une brûlante 
matinée du dimanche 31 juillet devant la belle cité 
surprise sans défense, en pleine paix, en pleine sécu- 
rité. Là population purement grecque, riche, nom- 
breuse, paisible, encombrait les rues, les places, les 
églises si belles, ou s'ébattait dans les vastes jardins 
au pied du rempart. La panique fut aussi affreuse 
que soudaine. Les honimes, affolés, coururent pren- 
dre les armes. Les femmes, épouvantées, encombrè- 
rent les temples ou se jetèrent dans les monastères. 
L'assaut de toutes les portes de la cité donnant sur 
la mei' commença sur l'heure. Batistes et catapultes 
sarrasines installées sur les ponts des navires, cou* 
vrirent le rempart 4' innombrables projectiles. Plu- 
sieurs des portes furent presque aussitôt incendiées. 
L'attaque était si violente, si imprévue, que la 
défense était presque impossible. Les habitants, 
secondés par des milices d'archers slavons au ser- 
vice du basiletis, combattirent avec un grand cou- 
rage, autant que le permettait Tincroyable soudai- 
neté de Tagression ; mais, après quelques assauts 
péniblement repoussés, les Éthiopiens, attachant 
deux par deux leurs navires, s'approchèrent sur un 
seul rang de cette portion la moins élevée du rem- 
part qui longeait la mer. Ainsi fut soudain organi- 

2 



18 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

sée une haute et effrayante ligne d'attaque, sorte de 
muraille guerrière animée, assez élevée pour domi- 
ner celle de la défense. De tous ces ponts de navires 
encombrés d'une multitude féroce hurlant son 
effroyable cri de guerre, une avalanche de traits, de 
flèches, de projectiles enflammés tomba comme 
grêle sur les défenseurs pris au dépourvu, mal pro- 
tégés. Presque aussitôt la position devint intenable. 
Les Byzantins durent fuir précipitamment, immédia- 
tement suivis par les assaillants qui, comme une 
troupe de démons, s'élancèrent à leurs trousses, 
franchissant la muraille, puis se ruant pêle-mêle 
avec eux dans le dédale des étroites ruelles du port 
encombrées de fuyards des deux sexes. 

# # 

C'en était fait de Salonique et de sa belle et riche 
population. Quelques heures à peine avaient suffi 
pour mettre cette grande cité aux mains de cette 
horde de bandits. Les Slavons et quelques bourgeois 
plus agiles réussirent à se sauver du côté des hau- 
teurs qui dominent la ville. Tout le reste de la popu- 
lation tomba instantanément au pouvoir des vain- 
queurs, qui massacrèrent de suite tout ce qui n'était 
pas jeune ou du moins riche, par conséquent bon à 
«mmener. 

Il faut lire la navrante, la douloureuse narration 
de Jean Kaméniale.'-Le récit des infortunes person- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 19 

nelles du pauvre jeune prêtre, qui, avec toute sa 
nombreuse famille, hommes et femmes, se sauva par 
les rues et tomba au pouvoir de ces noirs païens, est 
très vivant. Il nous décrit sobrement, sans phrases, 
cet égorgement de tout un peuple et raconte avec 
une douleur naïve ce qu'il advint de tous ses parents. 
La plupart furent barbarement mis à mort. Lui- 
même, sa belle-sœur et quelques autres parmi les 
siens, durent à leur jeunesse d'être épargnés pour 
Tesclavage. ^ 

Le Tripolitain, qui redoutait la poursuite de Tes- 
cadre impériale stationnée à peu de distance, remit 
à la voile presque aussitôt. Outre le butin immense, 
il emmenait vingt-deux mille jeunes gens et jeunes 
femmes ou jeunes filles, Jean Kaméniate dit avec 
simplicité les souffrances inouïes de ces infortunés, 
entassée, durant ces longs jours d'été brûlant, par 
une atmosphère embrasée, dans les cales infectes 
de ces navires de forbans, sentines effroyables. On 
ne pouvait se coucher, ni même s'asseoir, tant la 
presse était horrible. Les pieds des malheureux bai- 
gnaient dans leurs ordures. Sans cesse les Africains 
jetaient à l'eau ceux qui, trop faibles, mouraient 
épuisés de maux.- Presque tous les fils et les filles 
des grandes familles nobles d'archontes macédoniens 
faisaient partie du misérable convoi. Se iigure-t-on 
cette délicate jeunesse élégante, presque raffinée, 
soumise à de tels supplices, aux mains de ces mons- 



20 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

1res. On erra longtemps d'île en île, de repaire en 
repaire, toujours évitant les galères du stratège 
impérial de TArchipel. On alla de Salonique en 
Eubée le long de la rive thessalienne, d'Eubée à Pat- 
mos, ce rocher fameux. Enfin, après plusieurs jours 
de cette brûlante agonie, on aborda à Chandax, la 
formidable forteresse de Crète. C'est là qu'on devait 
se partager les dépouilles. C'est là que s'étaient, 
comme chaque année, assemblés les marchands en 
quête de bétail humain. II faut, je le répète, lire 
dans Kaméniate même le vivant récit de cette arri- 
vée infernale : toute la population sarrasine de cette 
cité de bandits se ruant sur la rive éclatante, secouée 
d'une joie sauvage à la nouvelle d'un si incroyable 
butin ; les cris perçants des femmes et des enfants 
applaudissant à une telle victoire; les hurlements 
des nègres ; l'épouvante des misérables captifs sur- 
vivants jetés à terre liés étroitement comme des bal- 
lots. Quel spectacle à peindre dans cet admirable 
décor de la côte de Crète, sous ce ciel de feu I Pas 
un des captifs (sauf quelques-uns ttès 'considérables 
ou fort riches, qu'on destinait à rechange) n'avait 
un poil de barbe au menton. De tant de milliers de 
femmes, pas une qui ne fût jeune. 

La plaine, aux portes de jla ville, devint le champ 
de foire infâme de tous ces infortunés, si heureux 



RÉQTS DE. BYZANCE ET DES CROISADES 21 

encore quelques jours auparavant. Divisés en mille 
lots, « par grands las séparés, pour ne pas confon- 
dre ce qui revenait à chaque pirate chef de bande », 
arrachés aux étreintes de leurs plus proches, de leurs 
frères, de leurs sœurs, ils partaient pour les plus 
lointains, les plus affreux rivages, d'où ils savaient 
ne devoir jamais revenir. Plus heureux, Kaméniate, 
après avoir été, lui aussi, séparé de tous *les siens, 
fut emmené en Syrie, d'où, plus tard, il réussit à 
regagner sa ville natale. Tout ce qui ne fut pas vendu 
à Chandax fut transporté, en septembre, sur le mar- 
ché de Tripoli. 

Après cette tragique- aventure, de semblables 
dévastations s'étaient souvent encore renouvelées 
sur les points les plus opposés du littoral de l'Em- 
pire. A partir de Tan 825, six grandes expéditions 
byzantines, successivement dirigées contre cette 
Crète « que Dieu confonde », avaient échoué misera- 

• « 

blement. L'insolence des pirates ne connaissant plus 
de bornes, une nouvelle expédition fut enfin organi- 
sée, en 960, sous le comniandement du fameux héros. 
Nicéphore Phocas. Elle se termina par le siège et 
la prise de Chandax et la conquête entière de l'île 
par les Byzantins. Après la croisade de 1204, Crète 
passa aux Vénitiens, qui la conservèrent plus de qi^a- 
tre siècles, puis aux Turks. 

[Le Gaulois, 3 juin 1913.) 



III 



RUSSES ET BYZANTINS DANS LES BALKANS BN 

l'an 972. 

C'était à Tépoque très lointaine de l'an du Sei- 
gneur 972. Le basileùs Jean Tzimiscès, d'origine 
arménienne, régent de Tempire d'Orient pour les 
jeunes empereurs Basile IT. et Constantin après l'as- 
sassinat du héros Nicéphore Phocas, luttait depuis 
deux ans dans les Balkans et au sud du Danube 
contre la première invasion de la terrible nation des 
Russes ou « Ross », comme on les appelait alors, 
sous la conduite de leur grand prince, le fameux 
chef varégue Sviatoslav, le fils païen de la grande 
tsarine Olga. Dès 970, en effet, leurs hordes 
effrayantes avaient franchi le Balkan et mis à sac 
Philippopoli au milieu d'effroyables massacres. 
C'était la première grande ville qu'ils avaient ren- 
contrée sur le versant sud des monts. Ils l'avaient 
prise d'assaut et noyée dans un horrible bain de 
sang. Léon Diacre, principal chroniqueur pour cette 
époque de l'histoire byzantine, raconte que vingt 
mille des défenseurs de la cité, saisis après la vie- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 23 

loire, furent empalés sur des alignements de pieuse 
ou pendus à des rangées de potences par ces démons 
du Nord, « les Ross homicides », comme les appe- 
laient les Byzantins. 



* * 



L'Empire grec trembla. La panique dans Conslan- 

tinople, la terreur de cet ennemi barbare si proche, 

furent extrêmes. Jean Tzimiscès prit en hâte les 

mesures les plus énergiques. Durant que la flotte 

s'apprêtait à cingler par la mer Noire vers les bouches 

du Danube, Tarmée commandée par Bardas Skléros, 

le meilleur général de l'empire, marcha droit aux 

Russes. Une bataille sanglante se livra à Arkadîo- 

polis, près d'Andrinople, au printemps de Tan 970. 

Protégés par leurs immenses boucliers de bois 

recouverts de cuir, les fantassins gigantesques de la 

steppe opposaient une furieuse résistance à la 

lourde cavalerie byzantine. Ils maniaient avec une 

fougue irrésistible la hache et la lance. La frénésie 

odinique décuplait leurs forces. Plutôt que de se 

rendre, racontent les chroniqueurs, ils préféraient se 

donner la mort en déchirant leurs propres entrailles. 

Des épisodes dramatiques signalèrent cette première 

grande mêlée héroïque entre ces deux peuples si 

différents. Au plus fort du tumulte, alors qu'on 

s'égorgeait de toutes parts et que les clameurs des 



24 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 



* 



Grecs ne parvenaient pas à étouffer le terrible hurle- 
ment, le « barritus » ou cri de guerre des guerriers 
de Sviatoslaw, un chef russe célèbre parmi les siens 
par sa force extraordinaire et sa stature colossale, lan- 
çant son cheval sur Bardas Skléros, qui, également 
monté, combattait à la tête de ses troupes, lui asséna 
sur le casque un effroyable coup d'épéè. Le chef grec 
déchargea à son tour son arme sur la tête du Russe 
et telle fut, paraît-il, la force du coup, que Tépée, 
tranchant le métal du casque, (enditendeux le guer- 
rier géant qui tomba mort. Un second Russe, encore 
plus teVrible d'aspect, se précipita sur Bardas. Mais 
un frère de celui-ci, le patrice Constantin Skléros, 
tout jeune encore, luttait â ses côtés. « A peine, 
nous dit le chroniqueur, un léger duvet marquait sa 
barbe naissante. » Ces jeunes patrices byzantins com- 
battaient auprès de leurs aînés comme les jouven- 
ceaux d'Occident à côté des vieux chevaliers. Voyant 
le péril que courait son frère, le vigoureux adoles- 
cent fond sur le Russe et veut le pourfendre. Lui, se 
courbant sur le dos de son cheval, évite le coup. La 
lourde épée, maniée d'un bras fort, n*en poursuit pas 
moins sa course et décapite à peu près la bête, qui 
tombe avec son cavalier. Constantin, se précipitant, 
saisit son adversaire au menton et l'égorgé inconti- 
nent. Je possède dans ma collection de sceaux du 
moyen âge celui de cet héroïque chef byzantin. 
Vers le soir, les Russes, définitivement accablés 



\ 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 25^ 

après la plus opiniâtre résistance, se débandèrent^ 
poussant des hurlements de crainte et de désespoir. 
Les Byzantins vainqueurs les massacrèrent en foule. 
La nuit seule sauva les survivants. 



#** 



Il y eut, à la suite de ce désastre, une assez longue 
accalmie. Les débris de ce corps d*invasion si vigou- 
reusement bousculé par Bardas Skiéros avaient 
probablement regagné en toute hâte vers Philippo- 
poli le gros des forces de Sviatoslav, le grand prince 
de Kiev, et celui-ci, abandonnant la Thrace, avait 
aussitôt repassé le Balkan, se concentrant à nouveau 
en Bulgarie. 

Seulement au printemps de Tan 972, Jean Tzimis-r 
ces, qui depuis^lus d'un an avait été occupé par la 
répression de la grave révolte en Asie du duc Bardas 
Phocas, neveu du basileus défunt Nicéphore, put 
enfin se remettre en campagne contre le terrible 
ennemi du nord. Après avoir épousé, en novembre 971 , 
en secondes noces, en des fêtes solennelles et splen- 
dides, la porphyrogénète Théodora, fille du défunt 
empereur Romain II et de la célèbre Théophano, 
mariage qui fut suivi du couronnement de ïa nou- 
velle basilissa, il se trouva prêt au départ ainsi que 
son armée. Avant de marcher à Tennemi, il voulut 
implorer le secours divin. 



.^6 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Le 28 mars, cinquième journée de la semaine des 
Rameaux, sortant processionnellement des bâtiments 
palatins, tenant de la main droite l'étendard des 
autocralors qui n'était autre qu'une riche croix pro- 
cessionnelle à longue hampe, au centre de laquelle 
une capsule était fixée contenant le fragment le plus 
considérable de la Vraie Croix « très sainte, vivi- 
fiante », le basileus, suivi de la Cour tout entière, de 
tous les dignitaires, alla faire ses dévotions solen- 
nelles et invoquer le Dieu des Victoires dans l'église 
du Christ Sauveur, dite de la Chaicé, petit oratoire, 
merveilleusement décoré, qu'il honorait d'un culfe 
particulier et dans lequel il avait commencé à se 
faire élever un magnifique tombeau lamé d'or, enri- 
chi d'émaux et de nielles. 

Après ces premières prières dans Toratoire pala- 
tin, TEmpereur, toujours processionnellement escor- 
té, se rendit à la Grande Église qui est Sainte-Sophie. 
Là, ses prières à la divinité revêtirent une forme 
toute spéciale. Il demanda avec ferveur à Dieu de lui 
donner pour le guider un ange de sa droite qui mar- 
cherait en tête de Tarmée et, de son glaive flam- 
boyant lui montrerait la route. Puis l'immense cor- 
tège prit encore la route du temple des Blachernes, 
ce lieu saint illustre entre tous ceux de la capitale, 
où était déposée cette Icône célèbre de la Vierge, 
palladium de la Ville gardée de Dieu. Tout le long 
-du chemin, le basileus et sa suite, avec la longue 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 27 

file des prêtres et des moines, chantèrent dévote- 
ment les psaumes et les litanies de circonstance. 
Combien ces grandes pompes religieuses devaient 
présenter un spectacle extraordinaire, ces visites aux 
principaux sanctuaires, dans ces circonstances 
augustes, lorsque l'existence de Tempire élait en 
péril, lorsqu'un ennemi cruel avait envahi les plus 
belles provinces, . lorsque le prince en personne, 
espoir suprême, s'apprêtait à partir à la tête de 
rarmée ! 



*% 



Puis le basileus Jean, quittant l'oratoire de Sainte- 
Marie des Blachernes, monta jusqu'au fameux palais 
du même nom. De ses hauts balcons en encorbelle- 
ments, il passa en revue la flotte brillante des navires 
pyrophores, c'est-à-dire porteurs du feu grégeois, 
qui allait partir pour les bouches du Danube. Ce fut 
encore un éclatant spectacle que ce départ de la 
Corne d'Or, que le tumultueux passage de cette 
flotte imposante tout le long du Bosphore, jusque 
dans le Pont-Euxin. 

Avant la fin de mars, le basileus et le quartier 
général avec les derniers renforts quittèrent la capi- 
tale pour rejoindre au sud des monts Balkans l'ar- 
mée qui avait passé là ses quartiers d'hiver. La tra- 
gique campagne de l'an 972 était commencée. Les 



28 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

redoutablesdélBlés de la montagne furent facilement 
franchis, les Russes ne les ayant point occupés. 
Derrière Tavant-garde chevauchait le basileus, cer- 
tainement entouré du plus brillant état-major. 11 
avait, nous dit le chroniqueur, revêtu une merveil- 
leuse armure qui l'habillait admirablement de pied 
en cap. Il montait un cheval impétueux et tenait à 
la main une très longue lance. 

Après le passage des Balkans, l'armée byzantine 
alla mettre le siège devant la Grande Péréiaslavetz, 
Tétrange et sauvage capitale des rois bulgares, où 
se trouvait concentrée une notable partie de l'armée 
russe d'invasion. Ce furent alors d'effroyables com- 
bats épiques. Le siège se termina par une scène ter-, 
rible. Les derniers guerriers russes enfermés dans 
Taoul ou rustique palais des rois bulgares y périrent 
par le feu. Une colossale tuerie acheva les autres. 
Puis l'armée victorieuse marcha sur Dorystole, la 
Silistrie d'aujourd'hui que les Roumains viennent 
d'arracher diplomatiquement aux Bulgares. Dans 
cette place, Sviatoslàv, grand prince des « Ross », 
attendait les Grecs avec les restes de son armée. Ce 
fut un siège plus affreux encore. La flotte byzantine, 
maintenant arrivée par le Danube, menaçait l'im- 
mense flottille de barques des guerriers du nord. 
Chaque jour, les troupes attaquaient les soldats de 
Scythie. Chaque nuit, on entendait les Russes pleu- 
rer leurs morts. Leurs hurlements lugubres ne ces- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 29 

saient qu'à l'aube. La lune étant dans son plein, on 
les voyait du camp grec sortir en foule des portes 
de la ville pour ramasser les cadavres gigantesques 
de leurs braves compagnons épars dans la plaine. 
Groupant par monceaux ces corps ensanglantés, ils 
les disposaient en face du rempart sur autant de 
bûchers. A la lueur des flammes, les guerriers du 
Christ, les dévots byzantins, voyaient avec une curio- 
sité ardente, mêlée de terreur superstitieuse, les 
grandes ombres de cette foule barbare s'agiter 
autour des blancs cadavres flambant sous la nuit 
étoilée. Ils virent, hélas ! bien autre chose ! Ils 
virent à leur horreur entraîner sur ces bûchers de 
nombreux captifs, leurs frères, pris dans les derniers 
combats. On égorgea tous ces malheureux suivant 
des rites très anciens. Leur sang versé devait assou- 
vir les mânes des héros massacrés qui criaient ven- 
geance. Non contents de mettre à mort tous ces 
infortunés sur ces bûchers monstrueux, ces « Ross 
homicides » jetaient dans le Danube, nous dit le. 
chroniqueur Léon Diacre, des enfants à la mamelle, 
préalablement étouffés suivant des coutumes spé- 
ciales. Avec ceux-ci encore, ils jetaient des coqs qui 
se noyaient aussitôt. — Le lendemain de cette fête 
funèbre, les Grecs, dépouillant les derniers cadavres 
russes qui n'avaient pu être enlevés par leurs frères, 
trouvèrent parmi eux les corps raidis de plusieurs 
femmes qui, déguisées en hommes, avaient combattu 



30 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

auprès de leurs maris jusqu'à la mort. Il y avait des 
amazones parmi les Russes. 






Je passe rapidement sur ces combats furieux sous 
Dorystole. On croirait assister à une nouvelle guerre 
de Troie. Six jours de suite, on se battit corps à 
corps. Le sixième jour, les Byzantins, une fois 
encore vainqueurs, ramassèrent sur le champ de 
bataille vingt mille boucliers, une masse énorme 
d'épées et d'autres armes. Ce prodigieux butin 
semble exagéré. Même pour un enragé combattant 
comme Sviatoslav, après un tel désastre, la situation 
n'était plus tenable. Éprouvant une mortelle dou- 
leur, le fils païen de la grande sainte Olga comprit 
qu'il n*y avait plus qu'à traiter avec ce vainqueur 
qui Tétranglait de sa main de fer. Toute la jiuit il 
pleura avec les siens sa défaite, se lamentant, don- 
nant libre cours à son exaspération. Ces formidables 
guerriers d'Odin étaient de grands enfants, prompts 
à l'illusion comme au Tiésespoir. 

La campagne était finie. Constantinople, qui avait 
tant tremblé, respira soudain. Le 25 juillet au matin, 
voulant sauver la vie de ses guerriers survivants, 
n'ayant plus de quoi les nourrir, résolu aux suprêmes 
sacrifices si durs à son âme violente, le prince russe 
envoya demander la paix au basileus. H promettait 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 3t 

de repasser j le Danube et de disparaître à jamais^ 
pourvu qu'on le laissât regagner sa patrie lointaine- 
avec le reste de son peuple. Jékn Tzimiscès accepta 
volontiers les propositions du grand prince de Kiew. 
La paix fut conclue et les fournisseurs de Tarmée 
impériale distribuèrent deux Ibaédimnes de blé à cha- 
cun des vingt-deux mille guerriers russes qui sub- 
sistaient. Trente-huit mille avaient péri par le fer 
des Byzantins. Les barques « monoxyles », creusées 
dans un seul tronc d'arbre, transportèrent cette foule 
de vaincus sur la rive septentrionale du Danube, 
et les galères ignifères ne s'opposèrent point à ce 
passage. 

Lorsque tout eut été réglé, le fier Varègue, avant 
de s'éloigner à jamais vers sa froide patrie, sollicita 
du basileus une entrevue. L'autocrator Jean descen- 
dit sur la rive du fleuve. Il était à cheval, revêtu do 
sa fameuse armure. Derrière lui chevauchait une 
suite innombrable de patrices, de dignitaires étince- 
lants d*or, chamarrés superbement. Aussitôt, on vit 
apparaître sur le Danube le chef russe qui se diri- 
geait vers le groupe éblouissant. La sublime simpli- 
cité de son allure contrastait avec la somptuosité du 
cortège byzantin. Le héros de tant de combats était 
dans une petite barque de son pays, ramant con- 
fondu avec les autres rameurs. « Il était, nous dit 
Léon Diacre, auquel nous devons ce saisissant por- 
trait, de taille moyenne ; il avait les sourcils épais. 



32 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

les yeux bleus, le nez aquilin, la barbe rare ; il por- 
tait d'épaisses et immenses moustaches tombantes ; 
il était presque chauve, sauf sur chaque tempe, une 
boucle de cheveux, en signe de la noblesse de son 
rang ; il portait la tête très droite, il avait la poitrine 
large et était bien membre. Sa physionomie avait 
quelque chose de sombre et de féroce. » 

Détail curieux : Sviatoslav portait à une oreille 
une boucle ornée de deux perles séparées par une 
escarboucle. Son vêlement, entièrement blanc, ne se 
distinguait de celui de ses compagnons que par une 
plus grande propreté. 



»•• 



Qui ne croirait, en lisant ce portrait plein de saveur 
tracé par le chroniqueur de cet homme si intéressant, 
qui ne croirait voir passer le chef hardi de ces guer- 
riers audacieux accourus des glaces de Scythie pour 
faire trembler Byzance ! Qui ne se le représente 
franchissant les eaux du grand fleuve dans son sau- 
vage et martial appareil, ramant avec une ardeur 
farouche, plein à la fois de simplicité et de barbare 
élégance ! 

De l'entrevue des deux princes, nous ne savons, 
hélas I rien de plus. Léon Diacre dil uniquement 
ceci : « Sviatoslav, debout sur le banc des rameurs, 
échangea quelques paroles avec le basileus au sujet 



RÉQTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 33 

de la paix. » Il est probable que Jean Tzimiscès ne 
descendit point de son coursier et qu'il parla à cheval 
de la rive à son étrange interlocuteur. 

Au printemps de Fan suivant — 973 — Tarmée 
russe fugitive, qui avait installé ses quartiers d'hiver 
sur les bords du Dnieper, l'antique Bôrysthène, reprit 
enfin la routé de Kiev lointaine. Déjà les infortunés 
survivants de tant de combats revoyaient en rêve leur 
sauvage capitale. Déjà ils croyaient apercevoir en 
songe leurs épouses fidèles, leurs enfants blonds 
accourir vers eux, descendant de la haute falaise 
pour sécher les larmes de tant de mois de misère 
vaillamment supportée, leur tendant leurs bras 
blancs. Hélas ! ils comptaient sans les pirates de la 
steppe, les Petchenègues impitoyables qui les guet- 
taient, a Les Petchenègues, dit simplement Léon 
Diacre, race errante et innombrable, barbares, man- 
geurs d'insectes, vivant toujours dans leurs maisons 
roulantes, leurs chariots, tendirent des embuscades 
aux Russes de Sviatoslav et les massacrèrent tous. 
Sviatoslav demeura parmi les morts. Il avait régné 
vingt-huit ans sur la nation des Russes. » Le prince 
des Petchenègues se fit fabriquer une coupe de son 
crâne. 

(Le Gaulpîs, 7 mai 1913.) 



IV 

LA BATAILLE DE STILO EN L*AN 982. — l'eMPEREUR 
OTTON II D^ALLEMAGNE CONTRE l'ÉMIR DE SICILE ABOU'l 
» KASSEM, LE « BULCASSIN » DES CHRONIQUEURS. 

Le futur empereur d'Allemagne Otton II, né en 

955, prince séduisant entre tous, avait été en grande 

pompe, Jiuit jours après Pâques, en l'an 972, le 

14 avril, le jour de Quasimodo, marié à Rome dans la 

basilique de Saint-Pierre, au milieu de Tallégresse 

universelle des Italiens et des Allemands, à la jeune 

porphyrogénète byzantine Théophano, fille de feu le 

basileus Romain II et de la célèbre impératrice 

Théophano. Le grand empereur régnant, Otton P', 

avait à force d'habile diplomatie obtenu du basileu& 

Jean Tzimiscès la main de cette princesse pour ce 

fils, objet de toute sa tendresse. Cette impériale 

fiancée était destinée à devenir une des plus illustres 

et des plus énergiques impératrices d'Allemagne. 

Dès l'année suivante, Pauguste empereur Otton 1" 

expirait, dans la nuit du 6 au 7 mai 973, après un 

règne infiniment glorieux de près de quarante années, 

au monastère de Memleben en Thuringe. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 35 

Le fils d'Otton P', âgé de dix-huit ans, déjà oint 
roi des Romains et empereur du vivant de son père, 
lui succéda sous le nom d'Otton II. Ainsi, la fille de 
Romain et de Théophano, la belle Grecque, devint, 
au bout d'un an de mariage à peine, impératrice 
d'Occident. Les débuts du nouveau règne furent 
heureux et pacifiques. Même les Arabes de Sicile et 
d'Afrique continuèrent à respecter les trêves. 

Au mois de novembre de Tan 980 seulement, le 
jeune empereur, accompagné de l'impératrice Théo- 
phano, du petit Otton son fils encore au berceau, de 
sa sœur l'abbesse Mathilde de Quedlinbourg, quittant 
la froide Germanie, gagnait par Saint-Gall, Pavie, 
Ravenne et Rome, où il séjourna très longtemps, Tlta- 
lie méridionale. Son armée était composée de contin- 
gents allemands, surtout saxons et italiens. Il proje- 
tait de restituer l'ancien empire romain, de reprendre 
à ses deux beaux-frères de Constantinople, les jeunes 
empereurs Basile et Constantin, les dernières pos- 
sessions byzantines de TUalie méridionale, de chasser 
enfiil de Sicile les Arabes qui s'y étaient très forte- 
ment installés. 

Olton passa les fêtes de Noël de Tan 981 dans 
l'opulente Salernc. Puis il fit un long séjour à 
Tarente, où lui et ses guerriers célébrèrent dévote- 
ment les solennités de Pâques, se préparant aux 
grands événements qui étaient proches, car Theure 
allait enfin sonner du choc suprême avec les Infi- 



36 RÉCITS DE BYZANCE ET DBS CROISADES 

dèles. Comme presque tous les ans, eu effet, Témir 
de Sicile, AbouU Kassem, dédaigneux de rapproche 
de la grande armée allemande, avait, dès le début 
du printemps, reparu avec ses bandes innombrables 
aux blancs manteaux sur les rivages de Calabre, et 
les guerriers du Maghreb, plus nombreux que jamais, 
fourmillaient sur cette terre infortunée italo-byzan- 
tine, devenue le champ clos des guerriers du Sep- 
tentrion et de ceux du Midi. 

Décidés, suivant i*expression du moine de Saint- 
Gall, chroniqueur de ces faits extraordinaires, à 
« conquérir l'Italie jusqu'à la mer de Sicile », Otton 
et son armée, vers la fin de mai seulement, alors que 
la saison était déjà brûlante sur ' ces étincelants 
rivages, quittèrent enfin leurs cantonnements de 
Tarentè se dirigeant sur la Calabre, longeant les 
bords si plats, si marécageux, si désolés du golfe de 
Tarente, traversant la Salandra, l'Agri, le Sinno qui 
est le Siris des anciens, tous ces fleuves torrentueux 
qui avaient vu la grâce et la mollesse des grandes 
cités grecques de jadis. 

On touchait maintenant aux frontières de la 
Calabre actuelle. L'aspect de la contrée devenait à 
chaque heure plus sauvage, plus rude, plus inhospi- 
talier. La voie, nullement entretenue, était fréquem- 
ment coupée par tous ces torrents au lit large et 
pierreux. D'âpres montagnes nues, arides, aux pentes 
escarpées, apparaissaient maintenant, descendant 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 37 

parfois jusqu'à la mer, ne laissant à la route que le 
plus étroit passage. 

A Rossano, l'empereur laissa sous la garde de 
révoque Dietrich de Metz, chancelier de l'empire, 
avec toute sa suite, son épouse grecque qui Tavait 
courageusement suivi jusque dans ces régions 
extrêmes, bravant, pour ne point le quitter, les 
fatigues atroces de cette vie des camps, si dure sous 
ce soleil presque africain. Auprès de cette ville aussi, 
dans quelques escarmouches, on se heurta enfin aux 
premières avant-gardes de Tarmée arabe et les blonds 
Saxons étonnés virent pour la première fois les 
noirs guerriers du Maghreb vêtus du blanc burnous 
d'Afrique. 

Otton, comprenant bien que le gros de l'armée 
ennemie était proche, pressait sa marche. De son 
côté, Témir Abou'l Kassem remontait lentement la 
rive calabraise à la rencontre des Allemands. Son 
armée et sa flotte cheminaient de conserve. 

Otton, qui n'avait pas de flotte et en éprouvait de 
cruelles difficultés, surtout pour son service de ren- 
seignements, s'était abouché avec les capitaines ou 
« protocarabes » de «deux grands et magnifiques 
navires byzantins, des chelandia rencontrés par lui 
probablement à Tarenle. Tous deux étaient munis 
d'appareils à feu grégeois. Bien qu'il fût en 
guerre avec Byzance, il avait réussi à prendre à 
prix d*or à son service ces commandants de ces bâti- 



38 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

ments très allongés et, par ce fait, merveilleusement 
agiles et rapides, portant double rang de rames sur 
chaque bord, chacun ayant cent cinquante hommes 
d'équipage. C'était le type le plus parfait du vaisseau 
de guerre byzantin à cette époque. 

Ce furent très probablement ces navires qui appri- 
rent au jeune empereurque l'armée arabe, effrayée 
par un ennemi trop nombreux, s'était mise soudain 
à battre en retraite le long du rivage calabrais et 
qu'il fallait se hâter. Laissant en arrière tous ses 
impedimenta^ le jeune héros, croyant enfin tenir la 
victoire tant cherchée, se jeta en avant avec la fleur 
de ses troupes, faisant telle diligence que dans la 
journée du 13 juillet, il atteignit Tarmée sicilienne. 
De loin, il crut Tennemi peu nombreux. Hélas ! il 
n'avait pas la pratique des guerriers de l'Islam qu'il 
voyait pour la première fois. 

Une grande bataille s'engagea sur la plage même, 
au bruit des flots de la Méditerranée, en un point 
appelé « Colonne », non loin des poétiques débris du 
temple célèbre de Junon Lacinienne, au sud de 
Cotrone. 

L'armée d'Abou'l Kassem, rangée en bataille sur 
le bord de la mer, barra la route à l'empereur alle- 
mand. L'heure était solennelle. Les bataillons des 
guerriers du Nord se jetèrent sur l'ennemi avec un 
brillant courage. Ils rencontrèrent la plus opiniâtre 
résistance soutenue par l'enthousiasme religieux le 



RÉCITS DE BYZANCE ET bES CROISADES 39 

plus ardent. Une lutte furieuse s'engagea autour des 
étendards de l'émir. Abou'l Kassem, le chevaleresque 
Bulcassin des chroniqueurs latins, périt avec un 
groupe nombreux de la noblesse arabo-sicilienne, et 
ce trépas glorieux devait le faire inscrire au nombre 
<ies martyrs de Tïslam morts pour la foi. Apprenant * 
que leur chef aimé, leur vaillant émir, était mort, la 
masse des Arabes prit la fuite après qu'une foule 
d'entre eux eut péri sous ie sabre des Teutons. 

Malgré l'écrasante chaleur d'une journée de juillet 
en ces parages si méridionaux, Ôtton, sans perdre 
une heure, fit reprendre la poursuite d'un ennemi 
qu'il croyait définitivement vaincu. Hélas ! ce n'était 
qu'une feinte ! Comme l'empereur s'était imprudem- 
ment jeté très en avant avec une faible escorte à la 
poursuite d'un petit groupe de cavaliers qu'il serrait 
de près sur le rivage, de nouvelles bandes innom- 
brables d'Arabes descendirent soudain de toutes les 
hauteurs avec des cris affreux. L'armée allemande, 
surprise dans ce second combat, livré peu après le 
premier, plus près encore du cap Colonne, se vit tout 
à coup attaquée avec la dernière violence en tête, en 
queue, et sur le flanc droit. A gauche, on était acculé 
à la mer, c'est-à-dire à la pire mort. La plus horrible 
confusion s'ensuivit parmi tous ces infortunés guer- 
riers d'Allemagne et d'Italie. Ce ne fut bientôt plus 
qu'un affreux massacre, dans ce site étrange et tra- 
gique, sous ce ciel de feu, entre ces arides et brû- 



40 RÉQTS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

lanies montagnes et la mer qui reluisait comme de 
For fondu. Une foule de soldats de Germanie péri- 
rent sous le cimeterre et la masse d'armes des Arabes 
siciliens et des noirs d'Afrique. D'autres, en non^bre» 
se jetèrent dans les flots, comme plus tard les Bour- 
* guignons à Morat, et périrent noyés. Le combat sans 
merci dura jusque bien avant dans la nuiL Une 
foule de hauts personnages germains ou longobard& 
perdirent la vie. « Là périt sous l'épée des infidèles^ 
s'écrie douloureusement un chroniqueur, la fleur 
éclatante de la patrie, l'ornement de la blonde Ger- 
maniei cette jeunesse si chère à l'empereur, qui eut 
la douleur de voir le massacre du peuple de Dieu 
sous l'épée des Sarrasins, la gloire de la chrétienté 
foulée aux pieds des païens I » 

Le sort des survivants fut peut-être plus terrible 
encore. La chaleur torride, la soif ardente en firent 
périr une foule dans les pires souffrances. Une multi- 
tude enfin tombèrent immédiatement dans l'escla- 
> vage des Siciliens et des Africains. Dépouillés, entiè-^ 
rement nus, étroitement liés de cordes, ils furent 
expédiés comme un vil bétail pour être vendus sur 
les marchés de Palerme, de Mehedia d'Afrique et du 
Kaire, d'où bien peu devaient revoir leur brumeuse 
patrie. 

Ce fut donc le 13 juillet de l'an 982 que fut livrée 
cette bataille fameuse de Stilo ou de la « Colonne », 
si douloureuse au cœur du vieux peuple allemand^ 



RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 41 

OÙ périt sous la luaia d*Ismaël la brillante «oblesse^ 
teutonne et italienne. Longtemps, par toutes les 
contrées de la Germanie, cette date demeura dans la. 
mémoire populaire comme celle d'un des deuils les» 
plus cruels, les plus universels, les plus sanglants. 
Il n'y eut presque pas une église, dans toute Tétendue^ 
de Tempire, dont le livre des morts ne contînt au^ 
moins un nom inscrit à ce jour. 

L'empereur Ottpn lui-même n'échappa à la mort 
que par mirache. Le récit de sa fuite tient du roman^ 
le plus extraordinaire. Comme les cavaliers sarrasins- 
Tentoyraient déjà de toutes parts, il réussit un ins- 
tant à leur échapper, et, suivi de son neveu Otton, 
le duc de Bavière, lança sou cheval à toute bride* 
vers la mer où les deux grands chelandia grecs, qui 
avaient assisté de loin au combat lui apparaissaient 
comme un dernier espoir de salut. Une meut& 
d'Arabes le suivait, galopant sur ses talons. SoU" 
dain son cheval, épuisé, s'arrête, refus$int de le 
porter davantage. Les Sarrasins arrivaient, il allait 
périr ! Alors un juif, nommé Kalonymus, probable- 
ment un juif d'Apulie ou de Calabre, qui lui était 
dévoué, dans un élan sublime, descendant de s» 
monture, la lui donna, lui disant ces uniques paroles i 
« Prends mon cheval et, si je meurs ici, donUe du 
pain à mon fils. » 

En un clin d'œil, OttojQ, bondissant sur le cheval 
du juif, toujours poursuivi par ces noirs démons,. 



42 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

arrive aux flots de la Méditerranée, seule voie 
ouverte devant lui. Il y pousse son coursier à la 
.nage, appelant à grands cris le capitaine du navire 
byzantin le plus proche. Mais le navire passe sans 
s'arrêter ! Otton, désespéré, regagne la plage deve- 
nue déserte, car ses persécuteurs, ignorant à qui ils 
^nt affaire, ont déjà poussé plus loin. Il n'y trouve 
que le juif fidèle, qui n'avait pas voulu s'éloigner, 
oublieux de lui-même, anxieux pour son seigneur 
tant aimé. Au loin, on voyait' accourir d'un galop 
furieux un nouveau groupe de cavaliers d'Afrique, 

*(( Que faire ? » demandait tristement Tempereur, 
abandonné de tous, à ce dernier fidèle. Il croyait 
«on heure suprême venue, puis, se Reprenant, il 
ajoutait : « Pourtant, il me reste un dernier ami I » 
Il n'y avait toujours de salut possible que du côté 
<le la mer. Du moins, on y pouvait périr en paix, 
loin des coups et des insultes de l'ennemi, éviter 
surtout la captivité, affront suprême dont la seule 
idée ne se J)ouvait supporter. De nouveau, le jeune 
empereur se lance dans les flots, toujours sur le 
cheval du juif, cherchant à atteindre un autre navire 
qu'il aperçoit au loin. Pendant ce temps, les Sarra- 
sins accourus hachent saris pitié l'héroïque serviteur. 
Le brave coursier, comme s'il devinait son précieux 
fardeau, nage avec ardeur, s'éloignant de la rive. 
Les Sarrasins n'osent ou ne peuvent le rejoindre. 
Enfin Otton atteint le bateau sauveur. Hélas ! c'était 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 43^ 

le second navire byzantin qui passait en ce moment ! 
L'empereur, qui se noyait, n'avait pas le choix. Il tit 
signe d'arrêter. Quand le capitaine vit ce hardi cava- v 
lier fendant ainsi les flots pour éviter la mort ou la 
captivité qui le guettait sur la rive, la pitié le prit. 
Peut-être aussi l'espoir d'une riche rançon fut-il le 
mobile vrai de sa conduite ? Il fit hisser Olton à bord. 
On le porta défaillant sur le lit du capitaine. Nul n'a 
pris soin de nous dire ce qu'on fit du noble et vaillant 
cheval qui venait de sauver un empereur, le plus 
grand prince du monde à cette époque. 

Quel drame ! Sur le pont de ce beau navire byzan- 
tin, sous ce ciel étincelantde juillet, quatre rangs de 
rameurs esclaves condamnés à la chiourme, cent 
cinquante marins, de nombreux soldats de marine 
contemplent ce sauvetage étrange de ce jeune guer- 
rier somptueusement accoutré nageant sur les flots 
comme jadis les héros antiques. Cependant ils ne se 
doutent point encore qu'ils ont devant les yeux le 
premier personnage de l'Europe, le tout-puissant 
empereur d'Occident. Sur la rive une foule de cava- 
liers au noir visage, guerriers pittoresques de blanc 
vêtus, agitant leurs armes au soleil, poussent dans 
leur rauque langage des clameurs de rage, voyant 
leur proie leur échapper. 

Cependant tout danger n'est pas écarté pour l'em- 
pereur allemand. Pressé par la mort. qui le traquait, 
il avait dû prendre refuge chez ses plus grands enne- 



44 RÉaTS BE BTZANCE ET DES GROISAPES 

mis, les Byzantins, ceux dont il venait d'envahir si 
injustement le territoire sans provocation aucune. 
Il n*osa se nommer, craignant le pire traitement. 
Mais le destin s*en mêlait. Sur le navire byzantin se 
trouvait un officier de fortune slave, nommé Xolunta^ 
qui avait jadis servi Otton. Il reconnut Tempereur, 
lui fit signe de ne trahir à aucun prix son incognito. 
Puis lui-môme, beau parleur, racontant aux Grec& 
que l'homme qu'ils venaient de sauver était un des 
grands officiers de l'empereur d'Allemagne, valant 
une forte rançon, réussit à les décider à retourner 
à Rossano où se trouvaient précisément la caisse 
impériale avec le chancelier, l'impératrice Théophaaa 
et Tarrière-garde de l'armée allemande. Le voyage^ 
plein d'angoisse pour l'empereur si complètement 
isolé au milieu de ses ennemis, dura tout un jour au 
moins. La foi de ce grossier officier de fortune ne 
fit point défaut au prince. On atteignit sans incident 
nouveau la rade de Rossano. Xolunta, se faisant des- 
cendre sous prétexte de négocier la rançon, courut 
haletant trouver de la part de l'empereur son chan- 
celier, l'évêque de Metz, qui, en l'absence d'Otton, 
avait le commandement suprême. 

On vit bientôt le prélat accourir sur la plage avec 
l'impératrice éperdue. Une longue file de bêtes de 
somme suivaient qui portaient, criait-on du rivage 
aux marins grecs, le trésor impérial. A cette vue, le 
capitaine alléché ordonna de jeter l'ancre aussitôt,. 



RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 45 

«trévéque de Metz, se jetaùt dans une barque avec 
<}uelque$ [officiers, se fit conduire au navire. Lés 
byzantins, toujours sans défiance, le laissèrent mon- 
ter à bord et s'entretenir avec l'empereur. Otton, 
<]ui avait revêtu un costume plus léger, tout en con- 
versant avec le prélat, se rapprochait insensiblement 
<lu bord du navire. Soudain on le vit d'un bond se 
jeter dans les flots, puis nager Vigoureusement vers 
le rivage. Un marin grec qui voulait le retenir est 
instantanément traversé par Tépée du brave cheva- 
lier Liuppe, un des compagnons de Tévéque. Un 
eombat s'engage sur le pont du navire entre les 
Grecs revenus de leur prodigieuse surprise et les 
suivants de Févôque. En môme temps, de nom- 
breuses barques se détachent de la rive, pleines de 
guerriers teutons accourant au secours de leur prince. 
Cependant Otton, nageur intrépide, a déjà gagné la 
plage. Le tour était joué I Quant à Fallégresse que 
témoignèrent les siens à l'empereur sorti vivant 
d'une telle aventure, je renonce à la décrire. Otton, 
toujours loyal, voulait dédommager magnifiquement 
le capitaine byzantin ; mais lui, affolé, mit aussitôt à 
la voile sans attendre son dû. 

L'empereur, en atteignant la plage, avait bondi 
sur le cheval qu'on lui avait amené. Éperdu de joie 
pour cette délivrance miraculeuse, bénissant Dieu, 
il galopa follement vers la cité où il tomba dans les 
bras de l'impératrice et de tous les siens. 



46 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

Tel semble bien être le plus vraisemblable récit de 
cette impériale aventure à laquelle ne manquent ni 
les traits de Taudace la plus fabuleuse, ni ceux de 
la ruse la plus habile, ni ceux surtout du dévoue- 
ment sublime allant chez le Juif jusqu'à la mort, 
chez le Slave jusqu'à la fidélité la plus inébranlable. 

J'ai longé jadis ces beaux rivages par une écla- 
tante matinée de printemps. Une barque m'a porté 
du petit port de Cotrone à la plage déserte où blan- 
chit au soleil la colonne solitaire, ultime débris de 
Fantîque temple de Junon. J'ai tenté en vain de 
retrouver, du moins en esprit, ce point précis de la 
rive où les noirs cavaliers du Maghreb fondirent à 
rimproviste sur la chevalerie du Nord, où le fier 
empereur allemand, pour leur échapper, se précipita 
par deux fois dans les flots, renouvelant les prouesses 
des héros de jadis ; j'ai dû me résignera passer mon 
chemin, sans emporter même cette satisfaction fugi* 
live. 

{Journal des Débats, 21 mars 1914.) 



UNE VISITE A SÉBASTOPOL. 



Peu de gens en France savent que Sébastopol^ 
écrasée il y a quarante ans sous un ouragan de fer 
et de feu, demeurée longtemps presque déserte, s'est 
relevée récemment de ses ruines, qu'elle est aujour- 
d'hui une des plus belles, des plus spacieuses, des^ 
plus riantes villes de Russie, en même temps qu'une^ 
de ses plus formidables places dô guerre. Bien peu 
de gens surtout savent que, sur l'emplacement de 
cette cité historique, devenue à jamais illustre par 
cette lutte épique des cinq nations, s'élevait, il y a 
vingt et quelques siècles, une colonie grecque célè- 
bre, elle aussi, dans l'antiquité. Celle-ci se nommait. 
Chersonèse. Elle a frappé des médailles admirables,. ' 
au revers desquelles on voit Diane terrassant la biche 
d'Aulide. Cette Diane c'était la fameuse Diane de 
Tauride dont Iphigénîe fut la prêtresse, dont on pré- 
tend que le temple était situé en un lieu aujourd'hui 
encore charmant entre tous, là où se dresse, dans 
une situation superbe, au-dessus des hautes falaises 



48 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

dominant la mer d'un bleu intense, le poétique 
monastère de Saint-Georges. 

Les Grecs de Chersonèse faisaient le commerce 
^vec toutes les peuplades barbares (^ui s'agitaient au 
-sud de ce qui est aujourd'hui la Russie dans un 
immense et confus désordre. Leurs blancs vaisseaux 
portaient à leurs frères d'Hellade ou dlonie les mar- 
chandises précieuses acquises au pays de Scythie. 
A la colonie grecque succéda, après la période 
romaine, une place forte byzantine. Lorsque Tempire 
d'Orient eut perdu presque toutes ses possessions sur 
le rivage septentrional de la mer Noire, Chersonèsos, 
•qu'on appelait alors Cherson, presque seule en ces 
parages, lui resta. Cette capitale des possessions 
byzantines de Crimée n'en prit que plus d'impor- 
tance. Elle devint le centre d'un grand commerce, 
4àvec toutes les races éparses de ces vastes régions : 
Petchenègues, Khas^ares et autres. Son gouverneur, 
ou « stratigos », était en même temps chargé de 
isurveiller les agissements de ces barbares dont 
les attaques soudaines faisaient souvent trembler 
Byzance. Ce fut aussi un lieu de déportation : un 
pape, rinfortuné Martin 1% un empereur, Justinien 
Rhinotmète, le féroce mutilé, y furent relégués. 

Mais vers les approches de l'an 1000, exactement 
en 988, il se passa, dans cette cité criméenne, un fait 
capital qui devait lui donner une illustration nou- 
velle. Le grand prince de Kiev, Vladimir, le véritable 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 49 

fondateur de la grandeur russe, était venu attaquer 
et prendre Cherson, à la tête de ses « drougines » 
fidèles de guerriers fameux armés de la hache à 
double tranchant, de la longue lance, de Tare déme- 
suré et de Timmense pavois. C'était à une heure tra- 
gique de rhistoire de Byzance. La jeune royauté des 
fils de Théophano, Basile II et Constantin, se trouvait, 
à ce moment précis, mise en péril extrême par une 
rébellioruterrible. L'armée du prétendant asiatique. 
Bardas Phocas, s'apprêtait à mettre le siège devant 
Constantinople. Une transaction intervint, dont il 
serait trop long de dire ici les péripéties drama- 
tiques. Plusieurs millier^ de guerriers russes, accou- 
rus au secours des empereurs, triomphèrent du^ 
rebelle. En échange, Basile et Constantin donnèrent 
leur sœur Anne en mariage à leur sauvage allié, qui 
se fit chrétien avec son peuple. C'est la date capitale 
de l'histoire de la nation russe. La pauvre petite 
princesse, la Porphyrogénète, arrachée tout en 
pleurs au gynécée du Grand Palais, débarqua à 
Cherson avec un infini cortège de dignitaires, de 
prêtres, de missionnaires apportant de saintes 
reliques. Le grossier barbare, le mari païen de plu- 
sieurs femmes, le seigneur de trois cents concubines, 
celui qu'un chroniqueur contemporain qualifie de 
fornicator immensusy épousa la descendante des 
basileis. Il reçut dans le baptistère de la cathédrale 
de Cherson, le sacrement du baptême, puis s'en 

4 



I 

L 



50 RBOTS DE BTZANCE ST DES CROISADES 

retourna à Kiev avec Anne et ses prêtres. Au pied 
des hautes falaises délicieusement boisées qui domi- 
nent rimmense JDniéper, le peuple russe reçut, lui 
aussi, le baptême par immersion. Le faux dieu 
Péroun, idole à la tête d'argent, fut précipité dans 
le fleuve. La Russie était à jamais chrétienne. Via- 
dimir, plus tard, fut mis au nombre de ses saints. 

Cherson avait été restituée aux empereurs. Elle 
demeura byzantine jusqu'à la conquête tartare et, 
ruinée par mille aventures désastreuses, disparut 
insensiblement de la surface du sol. Mais on con- 
çoit de quelle vénération la nation russe entoure ce 
lieu qui vit le baptême de saint Vladimir et l'entrée 
définitive de son peuple dans le giron de TÉglise 
chrétienne. On connaissait dès longtemps, par 
quelques restes insignifiants, remplacement précis 
de Cherson dans la banlieue sud de Sébaslopol. On 
savait que la baie de la Quarantaine, celle même qui 
a joué un grand rôle dans la guerre de Crimée, avait 
été le port de la cité byzantine. Des fouilles, entre- 
prises il y a bien des années déjà, avaient mis au 
jour d'intéressantes substructions. Puis vint la lutte 
terrible de 1854. Les tranchées françaises recou- 
vrirent les fouilles d'alors. Les obus et les bombes 
plurent sur l'emplacement de la vieille cité d'Iphi- 
génie ; les ossements de nos soldats se mêlèrent à 
ceux des Hellènes, des guerriers de Vladimir et de 
Byzance. Depuis peu, depuis que Sébastopol est 



RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 51 

redevenue une grande ville, des fouilles métho- 
diques ont été reprises sur une beaucoup plus grande 
échelle, sous la direction de M. Kosciusko, un archéo- 
logue passionnément épris de son œuvre. Elles ont 
donné les plus brillants résultats, que je désire 
signaler à Tattention du public français, si peu au 
courant de ce qui se passe en Russie. 

Entre la baie de la Quarantaine et les falaises de 
la côte, sur la rive sud de la baie de Sébastopol en 
un site exquis d'où la vue s'étend sur le grand port 
militaire russe, on visite les débris de la ville dis- 
parue, ressuscitée par M. Kosciusko. J'ai passé là, 
le mois dernier, des heures délicieuses. L'enceinte 
médiévale apparaît très nettement. Sauf en un grand 
espace occupé malheureusement par un monastère 
où toute recherche est interdite, les divers quartiers 
de la ville byzantine ont été retrouvés. Les rues sont 
facilement reconnaissables, comme aussi les subs- 
tructions des principaux édifices. Si mes souvenirs 
de cette visite rapide ne sont pas trop confus, plus 
de trente églises ont été retrouvées déjà, attestant 
l'importance de cette cité, trait d'union entre l'em- 
pire de Roum et l'immensité de la barbarie scythique. 
Beaucoup de ces monuments, petits comme le sont 
presque tous les édifices religieux byzantins, sur- 
plombent aujourd'hui la falaise au-dessusdes vagues 
qui, hélas ! sapent sans cesse la base du rocher. 
Détail émouvant entre tous : les archéologues russes 



52 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

croient avoir retrouvé non seulement l'église où Vla- 
dimir fut marié à son impériale fiancée, mais encore 
le baptistère tout voisin où il reçut le baptême. 1 
L'emplacement de la cuve, les quatre absides du i 
petit monument, la place du trône ^piscopal, se 
reconnaissent parfaitement. Une émotion religieuse 
vous saisit en présence de ces restes vénérables, 
témoins de ce prodigieux fait historique. On croit 
revoir en songe ce spectacle inouï : le barbare 
superbe, entouré de ses blonds guerriers « hauts 
comme des palmiers », venant en grand appareil 
épouser la princesse byzantine, la fille des empe- 
reurs, vêtue de couleurs éclatantes, soutenue sous 
les bras par ses eunuques et ses femmes, les « patri- 
ciennes à ceinture, suivie du long cortège des prêtres 
aux cheveux flottants. 

Les fouilles donnent les résultats les plus riches, 
surtout celles des catacombes qui entourent la ville. 
M. Kosciusko a installé un petit musée provisoire 
d'où chaque mois partent pour celui de TErmitage à 
Saint-Pétersbourg les objets de prix retrouvés, qu'on 
ne saurait, sans danger, laisser dans cette solitude. 
Au-dessous des constructions tartares et byzantines, 
la pioche des ouvriers atteint les édifices grecs pri- 
mitifs ; aussi les fouilles produisent-elles le plus 
étrange mélange de découvertes, et chaque jour les 
chercheurs retrouvent les beaux débris grecs comme 
les belles médailles de la Chersonèse antique à côté 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES. CROISADES 53 

des SOUS d'or concaves des empereurs byzantins, des 
Ducas et des Comnènes, les ijiscriptions antiques à 
côté de celles du moyen âge. Quelques semaines 
avant notre visite, on en avait découvert une d'Isaac 
Comnène et de son épouse, la basilissa Catherine, 
faisant don à la cathédrale de nouvelles portes de 
bronze. Mais ce qui est vraiment dramatique, c'est 
qu'en même temps la pioche des ouvriers ramène sur 
le sol les mille débris tous récents du grand drame 
d'il y a quarante ans. Hélas ! à côté des monnaies au 
type de la Diane de Tauride ou à celui des auto- 
crators byzantins, à côté des têtes de flèches des 
guerriers russes ou khazares, on apporte souvent à 
M. Kosciusko des sous de France, humbles reliques 
de nos héroïques fantassins morts dans la tranchée, 
loin de la chaumière natale, des balles aussi échan- 
gées en ces luttes fratricides. 

Nous avons erré longtemps en ces lieux tragiques, 
éclairés du plus beau soleil, le cœur oppressé de 
grands ou de douloureux souvenirs, où se mêlaient, 
en une confusion étrange, les noms presque fabuleux 
de l'antiquité, l'ombre gracieuse d*Iphigénie, les 
images farouches de Vladimir et de ses guerriers 
enchemisés de fer, celles toutes proches des soldats 
de France, dont les ossements innombrables reposent 
non loin de là, au cimetière français. 

{Journal des Débats^ 5 novembre 1895.) 



VI 



L EMPEREUR BASILE U A ATHENES. 

Lorsque, il y a quelques semaines, le roi de Grèce 
victorieux Constantin, arrivant de Salonique, débar- 
qua à Phalère, au milieu d'un concours immense et 
d'un enthousiasme populaire indescriptible, les cor- 
respondants de journaux français notèrent, parmi les 
acclamations frénétiques qui Taccueillirent, Tétrange 
épitbèle du « Bulgaroctone », c*est-à-dire du «Tueur 
de Bulgares ». « Vive le Basileus libérateur! Vive le 
Basileus vainqueur ! Vive le Bulgaroctone ! » criaient 
à Tenvi, sur le passage du Roi vivement ému, les 
milliers de spectateurs accourus d'Athènes et de 
toutes les cités du Péloponèse et de TAttique, pour 
assister à cette secoode résurrection moderne de la 
nation hellénique. 

Ce titre de « Bulgaroctone », à Tallure si étran- 
gement médiévale, rappelait non seulement un des 
plus grands souverains de ]Byzance, le fameux basi- 
leus Basile II, qui Tavait reçu de ses peuples après 
la fin triomphante, à Taurore du onzième siècle, 
d'une terrible guerre de quarante-trois années contre 



RÉCITS DE BYZANCB ET DE^ CROISADES 5& 

ces mêmes Bulgares aujourd'hui de nouveau vaincus 
par les Grecs, mais encore, rapprochement éclatant^ 
la visite fameuse que ce môme souverain avait faite, 
lui aussi, en Tan 1018, à la cité de Minerve, après 
Técrasement définitif des vaincus. On conviendra que 
le rapprochement était bien naturel et que la tenta- 
tion était grande pour cette foule très émue d'appli* 
quer au nouveau triomphateur de ces incorrigibles 
Bulgares Tépithète qui, depuis neuf siècles exacte- 
ment, a rendu célèbre son prédécesseur sur le trône 
de la nation hellénique, vainqueur du fameux roi 
Samuel et de ses deux successeurs, Gabriel Romain 
et Jean Vladistlav, ultimes défenseurs de la nationa- 
lité bulgare expirante d'alors.^ 



#*# 



J'ai raconté jadis, dans un gros volume d'après les 
chroniqueurs bulgares et byzantins, les événements 
extraordinaires, hélas I encore si mal connus, de 
cette lutte de géants entre Byzance et la Bulgarie 
indomptable, de cette lutte aux prodigieuses péri- 
péties qui mirent plusieurs fois à deux, doigts de sa 
perte l'empire séculaire des Basileis de Constanti- 
nople. J'ai dit avec tous les détails qu'il m'a été pos- 
sible de rassembler au milieu de tant de textes 
étrangement brefs ou lamentablement confus, les 
vingt campagnes menées contre cette terrible nation 



56 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES* 

jusqu'aux confins les plus reculés de la péninsule 
balkanique, campagnes entremêlées d'épisodes dra- 
matiques ou saisissants tels que celui de la mort du 
malheureux tsar Samuel, déjà malade, expirant de 
saisissement à la vue de quinze mille de ses soldats 
captifs des Byzantins, aveuglés par ceux-ci et ren- 
voyés à leur souverain ainsi mutilés avec un borgne 
pour conduire chaque centaine d'entre eux. Je vou" 
drais surtout insister aujourd'hui sur ce curieux rap- 
prochement de la visite du Basileus vainqueur du 
onzième siècle à cette même glorieuse cité de Mi- 
nerve qui vient de recevoir avec des transports d'en- 
thousiasme son successeur actuel à la tôle de la 
nation grecque. Chose curieuse, en effet, depuis ce 
. fameux vainqueur des Bulgares, depuis ce fameux 
Bulgaroctone, aucun autre Basileus n'est jamais 
retourné dans cette Athènes, secouée aujourd'hui de 
tels frémissements de joie, et c'est ce souvenir aussi 
émouvant que lointain qui donnait un charme si dra- 
matique aux acclamations de ce peuple en délire sa- 
luant le nouveau Bulgaroctone du vingtième siècle. 
J'apprendrai peut-être à plusieurs lecteurs du Gau- 
lois que ce que nous savons sur les villes- de la 
Grèce antique aux époques lointaines des dixième et 
onzième siècles, sur Athènes en particulier, se réduit 
à presque rien, comme sur ce que nous savons de 
tant de cités de France dans ces temps obscurs entre 
tous ! 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 57 

C'était donc dans Tautomne de Tan 1018. Dans 
une immense et foudroyante campagne, à travers 
presque toute la péninsule des Balkans, le vieux Ba- 
sileus venait, à la tête de son armée, d'écraser les 
dernières résistances de cette gigantesque guerre bul- 
gare, vieille de presque un demi- siècle. Les dernières 
troupes de partisans avaient été massacrées ou dis- 
persées. Les dernières forteresses des montagnes 
avaient succombé. Le dernier souverain bulgare avait 
péri assassiné au siège de Dyrrachion qui est Du- 
razzo. De toutes parts, le long de la marche du Ba- 
sileus retournant vers le sud, avaient afflué les sou- 
missions des derniers chefs, des derniers patrices 
ou a boliades » bulgares indépendants. Aux portes 
d'Achrida s'était passée une des scènes les plus 
émouvantes de cette prise de possession triomphale. 
Le Basileus avait reçu là, dans son camp, la tsarine 
Marie de Bulgarie, la veuve de Jean Vladistlav, qu'on 
lui avait présentée pompeusement avec tout un cor- , 
tège de petits princes et de petites princesses atta- 
chés aux pans de la robe de cette mère tragique. 
Outre trois fils et six filles à elle, outre un fils naturel 
de Samuel, on distinguait parmi ces jeunes sup- 
pliants deux filles et cinq fils de Gabriel Romain, ce 
fils et successeur de Samuel, jadis assassiné par Jean 
Vladistlav, en tout dix-sept petits infortunés. 



S8 HÉCITS D£ BTZANGE BT DBS GROISADBS 

Je passe sur bien d'autres événements dramatiques. 
Basile, s'enfonçant toujours plus avant vers le sud, 
<lécidé à aller avec son armée jusqu'au fond de la 
Péninsule, visiter ces plus vieilles provinces de 
l'Empire auxquelles l'issue heureuse de cette guerre 
interminable venait enfin de restituer la paix, fran- 
chit la frontière de Thessalie. Poursuivant sa route 
•à travers ces classiques et fameuses contrées de la 
Phocide, de la Locride» de la Béotie, l'invincible 
^utocrator, traversant encore le défilé d'Eul<9uthères, 
^apparut enfin avec ses troupes fidèles aux portes de 
la cité de Minerve. II voulait fêter son triomphe sur 
la vieille Acropole, accomplir ce pieux pèlerinage au 
foyer de l'Hellénisme antique, avant de rentrer à 
Byzance, capitale de THellénisme moderne. On était 
onaintenant tout à la fin de cette année 1018. 



♦*« 



Gregorovius, le célèbre historien médiéval, dans 
:sa belle Histoire cT Athènes au moyen âge, a dit, en 
-des pages émues, le peu que nous savons de cette 
étrange visite impériale en ces lieux si célèbres, 
alors si complètement déchus. « La visite du héros 
<;ouronné, dit-il, était un grand honneur pour 
Athènes, alors presque totalement tombée dans 
l'oubli. Certes, ce n'éfait point une curiosité d'ordre 
archéologique qui avait conduit jusqu'au pied de 



tléaTS DE BYZANCB ET DES CROISADES 59 

celte colline illustre le terrible Bulgaroctone. - Ce 
rude homme de guerre, qui ne haïssait rien tant que 
l'érudition et la science, n'en avait pas moins nette- 
ment conscience que, par Tanéantissement de la mo- 
narchie bulgare, quelque temps si redoutable, il 
avait décidé de la victoire du monde grec, de la 
grécieé, sur le monde slave. Aussi le souvenir de Tan- 
tique gloire immortelle d'Athènes devait mettre 
au cœur de ce prince belliqueux une vénération 
immense pour cette radieuse patrie des combattants 
de Marathon et des vainqueurs de Salamine. C'est à 
peine si nous connaissons quelques-uns des événe- 
ments qui, depuis des siècles, depuis les temps déjà 
anciens de ces deux vierges grandies en ces lieux, 
les futures impératrices Irène et Théophano, jus- 
qu'aux jours de Basile II, s'étaient passés dans 
Athènes. Mais, dans cette année 1018, le voyage de 
ce même basileus Basile prouve combien cette cité 
vivait encore dans la mémoire des hommes. Les rares 
chroniqueurs contemporains qui ont daigné noter 
cette page si intéressante de la vie d'Athènes au 
moyen âge racontent simplement, hélas ! en quelques 
mots, que le Basileus victorieux célébra des actions 
de grâces à la Vierge, la divine Théotokos, pour son 
complet triomphe sur les Bulgares et dédia, dans le 
temple de celle-ci érigé dans le Parthénon, des dons 
nombreux et splendides. « Puis, disent-ils, l'Empe- 
reur s'en retourna à Constantinople », et c'est là tout. 



s 

60 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 



#*# 



« Une dernière fois donc, avant les jours agités de 
l'occupation latine des Croisés de 1204, puis ceux 
bien plus sombres de l'occupation turque, Tantique 
Acropole, cette colline la plus illustre du monde, fut 
illuminée des splendeurs de la Cour impériale. Une 
dernière fois, autour du basileus d'Orient, couronné 
des lauriers de la victoire, escorté des vétérans pou- 
dreux de la guerre bulgare, on vit s'assembler aux 
sons des euphémies et des chants Ses prêtres, les 
« stratigoi », les prélats vénérables, évêques et 
higoumènes provinciaux, les archontes urbains, les 
chefs des milices des thèmes, les envoyés des cités 
hellènes et des tribus du Péloponèse et de la Grèce 

é 

propre, tous ceux, enfin, du Sacré Catalogue de la 
hiérarchie impériale I Hélas! nous ignorons jus- 
qu'aux noms de ces innombrables personnages, sauf, 
par hasard, celui de Tarchevêque même d'Athènes, 
qui s'appelait Michel. Certainement, à son arrivée au 
temple de la Vierge, le vieux Basileus fut accueilli 
par les harangues les plus raffinées, conçues amou- 
reusement dans l'esprit du temps, par les panég}- 
riques les plus ampoulés, rédigés en un style aussi 
lourd qu'étrange, mais nous ignorons par qui tous 
ces discours furent prononcés. 

« De tous les monuments antiques'qui eussent pu 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 61 

attirer l'attention du rude Bulgaroctone à son arrivée 
dans la ville de Pallas, le seul Parthénon a mérité 
l'honneur d'une mention de la part des chroniqueurs 
byzantins contemporains, et cela uniquement parce 
que le merveilleux édifice, alors encore à peine mu- 
tilé, se trouvait depuis le cinquième siècle transformé 
en une église très vénérée, consacrée d*abord' à la 
souveraine Panagia, plus tard à la Vierge, patronne 
auguste de la cité. Cette nouvelle affectation de l'édi- 
fice célèbre était à cette époque chose faite depuis 
longtemps. Certes, tout le pauvre appareil moderne 
de rÉglise byzantine : nefs, galeries et chapelles laté- 
rales défigurait étrangement le monument aux lignes 
divines, mais il était alors, je Tai dit, encore presque 
complet, et durant que Taùguste vainqueur des 
Bulgares, prosterné devant Tautel tout éclatant des 
mille feux de l'Iconostase, invoquait la Très Sainte 
Panagia Athéniotissa, « patronne éponyme de la 
ville », et la remerciait de lui avoir donné le triomphe 
sur ses ennemis, les dieux et les héros de Phidias, 
en leur procession sublime, contemplaient le vieil 
autocrator du haut des frises augustes. Les Turcs, 
les Vénitiens, les Anglais surtout, détrousseurs de 
merveilles, n'avaient point encore passé sur la coUin e 
sainte. 



62 RÉOTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

% 






Nous savons encore, nous rayons vu, que le grand 
empereur Basile enrichit le Trésor de cette bizarre 
métropole athénienne, mi-temple païen, mi-église 
chrétienne, de nombreux joyaux de Torfèvrerie et 
de Fart byzantins, produits de l'inestimable butin 
recueilli dans le Trésor des rois bulgares à Achrida. 
Les chroniqueurs citent parmi ceux-ci une colombe 
d*or qui se balançait sur Tautel, symbole du Saint- 
Esprit, une lampe d'or aussi dont le feu ne s'éteignait 
jamais et qu'on considérait par toute la Grèce comme 
un chef-d'œuvre admirable. Athènes, à cette époque, 
n'était point, comme on serait peut-être tenté de le 
croire, un amas de décombres antiques. Elle comp- 
tait de nombreuses habitations, tout un peuple sur- 
tout d'églises charmantes et de chapelles dont plu- 
sieurs tombaient déjà en ruines. Le Bulgaroctone, 
lors de son voyage fameux, donna certainement ordre 
de les réparer. Le passage triomphal du vieux Basi- 
leus semble avoir été le signal pour toute cette con- 
trée d'une ère relativement brillante de restauration 
et de construction. 

. Ceux qui ont visité Venise connaissent tous le beau 
lion colossal de marbre dressé devant la porte de 
l'Arsenal, qui fut rapporté du Pirée par Francesco 

Morosini en'Fan 1688. Sur la poitrine et le flanc de 



RÉatS DE BVZANCE ET DES CROISADES 6S 

la bêle antique on déchiffre» chose très étrange» des^ 
inscriptions en langue runique sur les origines des- 
quelles on a beaucoup disserté. Gregorovius estime 
que ce sont d'antiques graffites, œuvres naïves de- 
quelques soldats russes, de quelqu'un de ces fameux 
mercenaires varangiens 'de l'armée de Basile II lors* 
de la visite de cet empereur à Athènes en 1018. Rien 
ne s'oppose à la vérité de cette hypothèse qui 
fait figurer si poétiquement les signatures des héros 
dçs Sagas norraines sur le marbre superbe érigé 
naguère aux rives de Salamine, maintenant captif aux 
bords de la lagune lointaine. Le penseur voit en rêve 
ces rudes soldats Scandinaves, ces blonds enfants du 
Nord, brunis sous le harnois de guerre byzantin par 
les feux du soleil de Bulgarie, tuant Tennûi des 
longues heures passées aux rivages athéniens en ins- 
crivant leurs noms aux syllabes gutturales et sonores 
sur le flanc du monstre antique. 



♦*« 



Sa visite terminée à cette illustre cité, capitale 
historique de la race grecque, le vieux Bulgaroctone, 
après tant d'années passées presque constamment 
dans les camps, après cette dernière lente tournée 
triomphale qui avait duré plusieurs niois, après 
avoir assuré le gouvernement des provinces bulgares 
reconquises ou pacifiées, reprit enfin le chemin de 



64 . RÉCITS DE BYZANCE ET DES CftOISADES 

Constantinople pour y jouir des honneurs du triomphe 
solennel. Probablement il s'embarqua au Pirée pour 
aller par mer au moins jusqu'à Salonique. 

(Le Gaulois, 4 octobre 1913.) 



J 



VII 



LE TRÉSOR DU PALAIS DES KHAUFES AU CAIRE AU 
ONZIÈME SIÈCLE SOUS LES KHALIFES FATIMITES. 

Le khalife fatimite d'Egypte Mostanser-Billah, fils 
du khalife Daher, avait succédé à son père en Tan 
527 de THégire qui correspond environ à Tan 1036 
du Christ, n'étant âgé que de sept années. Sa» mère 
était une esclave noire qui avait d'abord appartenu 
au marchand juif Abou-Saïd-Sahal, fils d'Haroun, 
de la ville de Tester, et avait été vendue par lui au 
khalife Daher. Cette princesse, dès qu'elle vit son 
fils sur le trône, gouverna de si triste manière que, 
à la suite de troubles affreux, les guerriers turks au 
service du khalife, au nombre de plusieurs milliers, 
sous la conduite de leur chef Nasser-ed-dauleh, 
devinrent petit à petit les maîtres absolus du pouvoir 
au Caire. Après plusieurs années, la situation devint 
telle vers l'an 460 (1068 du Christ) que Nasser-ed- 
dauleh, enflé de sa victoire, ne garda plus aucune 
mesure envers Moslanser, véritable prisonnier au 
palais,et s'arrogea l'autorité suprême. A son exemple, 
les miliciens turks, ayant perdu tout respect pour le 



66 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

khalife, ne tenaient plus aucun compte de ses ordre» 

et le traitaient avec hauteur* et mépris. Nasser-ed- 

dauleh, véritable maire du palais, pour satisfaire la 

cupidité de ses sauvages et turbulents soldais, livra 

rÉgypte aii pillage. Le palais des Khalifes au Caire, 

entre autres, véritable demeure des Mille et une 

Nuits, prodigieux amas de richesses inouïes accu- 

mulées depuis des siècles par ces princes fastueux 

entre tous, fut mis par lui en coupe réglée. Dans le 

mémoire consacré par le célèbre érudit Etienne 

Quatremère à l'histoire de cet infortuné souverain, 

victime de ces terribles mercenaires, j'ai trouvé sur 

le pillage des incroyables richesses de ce palais des 

détails tellement extraordinaires tirés des chroniques 

arabes les plus dignes de foi, que je ne résiste pas 

au plaisir de donner quelques extraits de ce récit aux 

lecteurs de ce journal, pour leur faire comprendre 

ce que . pouvait être, à cette première moitié du 

onzième siècle, le luxe incomparable de la cour des 

Khalifes. 

Je devrai nécessairement, dans cette énumération 
fantastique d'une longueur vraiment démesurée, faire 
de très nombreuses coupures, en n'indiquant que les 
objets les plus intéressants. « Assiégeant sans cesse 
la porte du khalife, dit Quatremère, l'interrompant 
au milieu de ses plaisirs, les miliciens turks récla- 
maient chaque jour impérieusement de nouvelles 
augmentations de solde. Leurs prétentions étaient si 



RÉCITS DE BYZANCE ET ÛES CROISADES 67 

exorbitantes que le trésor se trouva bientôt épuisé. 
Comme ils réitéraient leurs demandes et que le kha- 
life leur représentait l'impossibilité où il était de les 
satisfaire, ils le contraignirent à vendre les objets 
précieux d'une valeur inestimable qui se trouvaient 
dans le palais. » L'historien arabe Makrizy nous a 
conservé sur ces effroyables déprédations des détails 
bien curieux. 

« Plusieurs joailliers de Fostat, c'est-à-dire du 
Vieux-Kaire, furent, dit ce très exact chroniqueur, 
un jour mandés au palais. On leur présenta un coffre 
qui contenait sept « mudd » (1) d'émeraudes, valant 
au moins trois cent mille « dinars » (2). « Cette masse 
de pierres précieuses n'a pas de prix », dirent-ils. 
Les officiers turks présents s'adjugèrent aussitôt ce 
trésor sous prétexte des dépenses considérables qu'ils 
avaient à faire pour l'entretien de Tarmée. On apporta 
encore un collier de pierreries valant au moins 
quatre-vingt mille dinars. Ces brigands se l'adju- 
gèrent aussi. Tandis qu'ils étaient occupés à consi- 
dérer d'autres joyaux, le fil du collier étant venu à 
se rompre, toutes les pierreries se répandirent à terre. 
L'un des officiers turks en ayant pris une qu'il cacha 
dans sa robe, son exemple fut suivi par les autres 
grands chefs. Ensuite, les moindres officiers ramas- 



(1) Mesure de capacité égale à soixante-dix centilitres. 

(2) On sait que le dinar était l'unité d'or ou sou d*or des 
Arabes. 



68 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

sèrent ce qui restait, en sorte qu'en un moment on 
ne vit plus aucune trace de collier. Ils enlevèrent 
aussi les magnifiques perles envoyées au khalife par 
Salihy, Témir de La Mecque, et qui étaient en si 
grand nombre que Ton en mesura, dit-on, sept 
a waïbah » (1). Ils s'emparèrent aussi de douze cents 
bagues tant d*or que d'argent ornées de pierres pré- 
cieuses de toute eèpèce et de toute couleur prove- 
nant des ancêtres de Mostansèr. Trois d'entre elles 
furent vendues quelque temps après douze mille 
dinars. 

« Ensuite on apporta un sachet qui contenait envi- 
ron un « mudd » de pierreries. Les joailliers les plus 
habiles, sommés d'en fixer la valeur, répondirent 
que cet objet était sans prix et ne pouvait être acquis 
que par un souverain. L'écrivain Djawhar, surnommé 
Mokhtar, ayant été trouver le khalife, lui déclara 
que ces pierreries avaient coûté à son aïeul six cent 
mille dinars. Ce prince, pour toute réponse, ordonna 
de les distribuer aux Turks. Je tiens d'un homme 
digne de foi, employé au trésor, que, parmi les objets 
ainsi enlevés du palais, se trouvaient plusieurs coffres 
dont l'un, ayant été ouvert, contenait un grand 

nombre de vases du cristal le plus pur. Le seul 

* 

Abou-Saïd-Nehawendy, dans un court espace de 
temps, avait présidé à la vente au palais de dix-huit 

(1) Mesure de capacité égale à environ seize litres. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 69 

mille vases de cristal dont quelques-uns valaient 
jusqu'à mille dinars. Ensuite venaient un grand 
nombre de plats d'or émaillé ou non émaillé, dans 
lesquels étaient incrustés des émaux de toute espèce 
formant les dessins les plus variés. On trouva encore, 
entre autres objets, neuf mille boîtes de différentes 
formes, faites de bois précieux, doublées de soie et 
enrichies d'or. Elles étaient vides, mais chacune 
avait servi à renfermer un vase de cristal ou d'autres 
matières précieuses. On trouva encore plus de cent 
coupes et autres objets de bézoord sur la plupart 
desquels était gravé le nom du khalife Haroun-al- 
Raschid ; plusieurs coffres, remplis de poignards dorés 
et argentés, dont les manches étaient formés de pier- 
reries de toute espèce. D'autres coffres en très grand 
nombre renfermaient des encriers de diverses formes, 
ronds ou carrés, petits ou grands, d'or, d'argent, de 
bois de sandal, d'aloès, d'ébène du pays des Zindjes, 
d'ivoire et de bois de loute espèce, enrichis de pier- 
reries, d'or, d'argent, ou remarquables par la perfec- 
tion et l'élégance du travail. Quelques-uns valaient 
mille dinars, sans parler des pierres précieuses dont 
ils étaient ornés. 

« On voyait encore une multitude de coupes d'or 

et d'argent, de toutes grandeurs, du travail le plus 

parfait ; une multitude de grandes cruches de porce- 

.laine, de toutes couleurs, pleines de camphre de 

Kaïsour ; quantité de tasses faites d'ambre de 



70 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Schahar ; des fioles et des vessies pleines de musc 
du Tibet ; des arbres et des morceaux d'aloès. On 
trouva de grandes cuves valant chacune mille dinars, 
destinées à laver les vêtements, dont chacune était 
soutenue sur trois pieds représentant toutes sortes 
d'animaux ; une natte d'or du poids de dix-huit 
« rotls » (1), sur laquelle on disait que Mamoun avait 
consommé son mariage avec Touran, fille de Hasan- 
ben-Sahal ; vingt-huit plats d'émail, enrichis d'or, 
que le khalife Azis avait reçus en présent du basi- 
leus des Grecs, dont chacun était estimé trois mille 
dinars. Ils furent tous envoyés à Nasser-ed-dauleh. » 
On trouva en outre quantité de coffres remplis 
d'une multitude prodigieuse de miroirs d'acier, de 
porcelaine, de verre, tous enrichis de filigranes d'or 
et d'argent ou bordés de pierreries ou avec des 
manches de cornaline et d'autres pierres précieuses, 
enfermés dans des étuis somptueux à serrures d'or 
ou d'argent ; un grand nombre de parasols à cannes 
d'or ou d'argent ; près d'un millier d'ustensiles d'ar- 
gent, enrichis d'or, d'un travail de ciselure admi- 
rable dont quelques-uns pesaient cinq mille « di- 
rhems » (2) ; une quantité prodigieuse d'échiquiers 
et de damiers en soie, brodés en or, dont les pions 
étaient d'ébène, d'ivoire, d'argent, d'or et de pierres 



(1) « Rotl », environ 600 grammes. 

(2) « Dirhem, » le denier d'argent arabe. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 71 

précieuses diverses ; quatre cents grandes cages 
enrichies d'or,' remplies de bijoux de toute espèce ; 
différents meubles d'argent pesant ensemble plus de 
trois cent quarante mille dirhems ; six mille vases 
d'or dans lesquels on mettait des narcisses et des 
violettes ; trente-six mille pièces de cristal ; un grand 
nombre de couteaux qui, estimés au plus bas prix, 
furent vendus trente-six mille dinars ; vingt-deux 
mille figures d'ambre de grand prix ; une multitude 
innombrable de figures de camphre dont huit cents 
représentant des meloVis ; un turban enrichi de pier- 
reries, un des plus précieux objets du palais, valant, 
<lit-on, cent trente mille dinars. Parmi les pierreries 
qui l'ornaient, il y avait un rubis pesant vingt-trois 
« miihkals » (1) et cent perles pesant chacune trois 
mithkals. 

Je passe rapidement sur les masses de morceaux 
^i'aloès, de pièces de camphre de Kaïsour, d'ambre, 
d'alun, de bézoards, de cristal. Je citerai encore un 
magnifique sceau d'ambre jaune ; un paon d'or aux 
yeux de rubis, aux plumes d'émail ; un coq d'or, à 
la crête faite de rubis énormes, couverte de perles 
et de pierreries ; une gazelle au corps couvert de 
perles et de pierreries des plus précieuses, au ventre 
entièrement composé de perles de la plus belle eau ; 



(1) Le « mithkal » pu «c misgâl )> égalait environ un poids de 
<imq grammes. 



72 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

un morceau d'ambre, appelé « l'Agneau », d'un 
poids énorme, enchâssé d'or ; un autre melon d'am- 
bre enfermé dans une boîte d'or pesant trois mille 
milhkals ; une cuvetle de cristal dont on offrit deux 
mille dinars ; une table de sardoine ^ssez grande 
pour que plusieurs personnes pussent y manger à la 
fois, avec des pieds coniques de même matière ; un 
palmier d'or d'une valeur inestimable, enrichi de 
pierreries et de superbes perles ; il était placé dans 
une caisse d'or ; des pierres précieuses représentaient 
ses fruits, des dattes, à tous les degrés de maturité. 

On remarquait encore une gondole avec son pavil- 
lon et ses tapis fabriqués en Tan 436 de l'Hégire. 
On y avait employé près de cent soixante-dix mille 
dirhems d'argent. On avait payé aux orfèvres, rien 
que pour les frais de fabrication et de dorure, près 
de trois mille dinars. Une autre gondole d'argent, 
presque aussi belle, avait été fabriquée pour la mère 
du khalife Mostanser. 11 y en avait encore trente-six 
autres, également d'argent, qui servaient aux pro- 
menades du khalife et de sa suite sur le Nil, garnies 
de meubles, de tapis et d'ornements. Elles avaient 
coûté toutes ensemble quatre cent mille dinars. Il y 
avait aussi un a jardin » dont le sol était d'argent 
ciselé et doré, et la terre faite d'ambre jaune. On y 
voyait des arbres d'argent d'où pendaient des fruits 
façonnés en ambre et en autres matières précieuses. 

Ibn-abd-el-Azis, cité par Makrizy, rapportait que 



RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 73- 

le nombre des objets dont on avait à cette occasion 
fait le compte devant lui pour les partager entre les 
chefs turks rebelles s'élevait à plus de cent mille, 
parmi lesquels on comptait plus de cinquante mille 
pièces d'étoffes et de tapis de Damas dites « Khara- 
vasny » qui, pour la plupart, étaient enrichies d'or. 
En un mot, les meubles vendus à la criée pendant 
quinze jours du mois de safar de Tan de l'Hégire 460, 
bien qu'estimés au plus bas prix, furent évalués 
trente millions de dinars, sans compter ce qui avait 
été pillé et dérobé. 

Au rapport de l'émir Abou'1-.Hassan-Ali, à l'époque 
où les séditieux obsédaient ainsi le khalife Mostan- 
ser pour se partager ses trésors, quelques valets de 
chambre ayant pénétré dans une salle oii on avait 
pratiqué un grand nombre d'immenses armoires 
dont chacune avait une échelle en tirèrent deux 
mille tapis de Damas et autres étoffes brochées d'or 
qui n'avaient jamais servi. Quelques-uns, de damas 
rouge enrichi d'or du travail le plus parfait, repré- 
sentaient des parcs dans lesquels étaient rassemblés 
de nombreux éléphants. On tira d'un seul de ces 
magasins trois mille pièces de damas rouge bordé 
de blanc, plusieurs tentes complètes avec le plus 
somptueux mobilier, une quantité prodigieuse de 
tapisseries, d'étoffes de soie de toute espèce, de toute 
couleur, d'un prix inestimable, quantité de nattes 
brodées d'or et d'argent, représentant des figures^ 



74 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

d'éléphants, d'oiseaux et de toutes sortes d'animaux. 
Près de mille de ces lapis présentaient la suite des 
différentes dynasties. 

Au-dessus de chaque figure étaient écrits le nom 
du personnage, le temps où il avait vécu et ses prin- 
•cipales actions. Fakhr-al-Arab eut dans son lot une 
pièce de soie de Toster à fond bleu nuancé et tissé 
d'or, tissée en l'an 353 de l'Hégire, par ordre de 
Moëzz-li-dîn-Allah, représentant les différents pays 
de la terre comme une carte de géographie. Les 
figures de la Mecque et de Médine étaient parfaite- 
ment reconnaissables. Au -dessus de chaque province, 
chaque montagne, chaque mer, chaque fleuve, 
chaque ville et chaque route, le nom était brodé en 
or, en argent, en soie. Ce morceau extraordinaire 
avait coûté vingt-deux mille dinars ! Tadj-al-Molouk 
eut entre autres objets précieux une tente de satin 
rouge, tissé d'or, qui avait été faite pour le khalife 
Moutawakkel, et qui était d'une valeur inestimable. 
Il eut en outre un lapis de Damas, dont il refusa 
mille dinars. 

Le palais du Khalife renfermait aussi un nombre 
prodigieux d'épées, de lances, d'armes de toute 
espèce que se partagèrent les dix généraux turks 
révoltés contre Mostanser. Ils se partagèrent encore 
la fameuse épée appelée Dhoul-fikar, celle d'Ara- 
rou, celle d'Abdallah-ben-Wahab, celle de Moez, 
puis la cuirasse du ^même prince, estimée mille 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 75 

dinars ; Tépée d'Horain, fils d'Ali ; le bouclier d'Ha- 
nuzah, fils d'Abd-el-Motaleb ; Tépée de Djafar le 
Juste; en un mot, toutes les. plus illustres reliques 
militaires de Tlslam, puis des casques, des cuirasses, 
des caparaçons enrichis d'or et d'argent, des épées 
d'acier, des coffres remplis d'arcs et de flèches, de 
javelots en bois de khalandjy etc. Tous ces objets 
réunis formaient un total de deux cent mille pièces 
d'armure. On trouva encore dix-neuf cents boucliers 
de Lamat, des drapeaux et des étendards d'étoffe 
d'or en quantité, des cannes d'or et d'argent, des 
selles, des brides, des robes et des habits de diverses 
couleurs en quantité, enrichis d'or. 

Le temps me manque pour poursuivre cette- énu- 
mération prodigieuse de tentes, de pavillons, de châ- 
teaux véritables formés d'étoffes précieuses de toute 
espèce : velours, damas, satin et soie ; les unes tout 
unies, d'autres admirablement peintes avec des 
%ures de toutes )Bortes d'animaux. Chaque tente 
était ornée d'un mobilier tellement riche qu'il fal- 
lait pour les plus vastes jusqu'à vingt chameaux ou 
même davantage pour porter les différentes pièces 
dont il était composé. Une de ces tentes, appelée la 
Grande Rotonde, était soutenue sur une seule 
<îolonne de soixante-cinq coudées de hauteur et 
vingt de tour. Elle avait cinq cents coudées de cir- 
conférence, formée de soixante-quatre pièces d'étoffes 
qui s'attachaient les unes après les autres par des 



76 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

boucles et agrafes. Il fallait cent chameaux pour 
p<Trter les diverses parties et les accessoires de cet 
édifice. Toutes les parois étaient couvertes de pein- 
tures d'animaux et de figures d'une grande beauté. 
Au-dessus du toit s'élevait une tourelle qui servait de 
ventilateur et qui avait trente coudées de hauteur. 
Cent cinquante ouvriers avaient travaillé pendant 
neuf années consécutives à cette tente. Mostanser 
avait fait demander à Tempereur des Grecs, pour la 
soutenir, deux colonnes hautes de trente coudées. 
Deux cents hommes, valets de chambre et autres» 
étaient chargés de dresser une autre de ces tentes 
fabriquée à Alep vers Tan 440 de THégire, et d'en 
disposer toutes les parties. Elle renfermait une cuve 
d'argent immense. Elle ressemblait à la tente 
qu'avait fait faire le khalife Azis et qu'on nommait 
« la Tueuse » parce qu'on ne la dressait jamais sans 
qu'il pérît un du deux hommes, du nombre <le cenx 
qui étaient chargés de ce soin. 

Ces quelques extraits né donneront aux lecteurs 
du journal qu'une faible idée de l'incroyable richesse 
des trésors contenus à cette époque dans le palais 
des I^halifes au Caire. Mais de toutes les perles que 
fit alors le faible successeur de ces princes, la plus 
regrettable pour l'humanité fut. certes celle de leur 
immense et merveilleuse bibliothèque. J'espère parler 
un jour de cette dispersion à jamais déplorable. 

(Journal des Débats, 29 mars 1916.) 



VIII 



LES RUINES d'une CAPITALE. 



Au retour d'une excursion à Erivan et au monas- 
tère d'Eschmiadzin d'où la vue sur TArarat couvert 
de neige est si belle, j'ai tenu à rendre visite, non 
loin de la frontière turque de la Transcaucasie russe, 
aux célèbres ruines d'Ani, la vieille capitale des rois 
d'Arménie de la dynastie Pagratide, contemporaine 
des empereurs d'Orient des dixième et onzième siè- 
cles. L'entreprise, jadis difficile, parfois dangereuse, 
est.aujourd'hui fort aisée. De Delidjan, station char- 
mante de la route de Tiflis à Erivan par Astapha, 
une route de poste conduit en cinq relais, à travers 
une contrée d'abord délicieusement boisée, puis 
soudain complètement aride, jusqu'à Alexandropol, 
l'antique Goumri arménienne, aujourd'hui centre 
militaire fort important de la frontière de Transcau- 
casie, dans une plaine brûlée du soleil. D'Alexan- 
dropol, en quatre heures, un phaéton — c'est le nom 
officiel d'une Victoria légère en ces contrées — attelé 
de quatre chevaux conduits par un cocher arménien. 



78 RÉCITS DE BYZANCE ET DBS CROISADES 

VOUS transporte à Ani. Quittant à la septième verste 
la route de Kars, Tétrange équipage suit une simple 
piste à travers champs, dépassant des villages armé- 
niens dont la population presque sauvage, entourée 
d'énormes chiens, véritables animaux féroces, se 
livre au pittoresque labeur du dépiquage des blés. 
Après avoir franchi à gué divers cours d'eau, entre 
autres TArpa-Tchaï, l'antique Akhourian si souvent 
mentionné dans les chroniques d'Arménie, on 
débouche subitement en vue du plateau rocheux qui 
porte les ruines d'Ani. L'impression, dans ce cadre 
immense dominé par les cimes neigeuses de TAla- 
Goz, est très forte. 

Le fleuve Akhourian et un de ses affluents, simple 
torrent, coulant dans des ravins aux parois de 
roches à pic profondément encaissées, limitent un 
vaste triangle sur la surface duquel s'élevait la cité 
jadis florissante entre toutes celles d'Arménie, au- 
jourd'hui déserte, ruinée, mais encore représentée 
par quelques-uns de ses plus beaux monutnents. Le 
troisième côté du triangle était protégé pîar un 
superbe rempart médiéval, presque intact. .Cons- 
truites en appareil magnifique, bâties de cubes de 
pierre de deux couleurs dont les arêtes, vives comme 
au premier jour, se juxtaposent exactement, tours 
et murailles, qui ont vu les assauts de toutes les 
armées, de toutes les races de TOrient, se profilant 
au loin dans cet absolu désert, forment une paroi 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 79 

géante d'une saisissante grandeur. Cela rappelle, 
dans un paysage autrement sévère, les murs de Rome 
ou ceux de Constantinople. 

Lorsque, par une porte couverte d'inscriptions 
lapidaires, surmontée d'un grand lion sculpté, on a 
pénéti^é dans Tenceinte, le spectacle devient plus 
extraordinaire encore. Sur ce plateau sauvage, par- 
mi d'immenses amoncellements de pierres provenant 
des ruines des édifices plus humbles, se dressent 
encore çà et là plusieurs merveilleux monuments de 
cette cité de Tan mille. Un certain nombre, presque 
intacts, sous leur armure de pierre rougeâtre, sem- 
blent construits de la veille. On aperçoit, tour à 
tour, en des sites grandioses, dominant les abîmes 
du double ravin, le palais des princes pagratides, de 
ces rois guerriers qui surent un moment se créer 
une vaste monarchie entre les États du basileus de 
Roum et ceux du khalife de Bagdad, puis encore 
leur citadelle en ruine et la cathédrale où ils se fai- 
saient couronner avec une pompe tout orientale, 
diverses églises enfin, véritables joyaux d'architec- 
ture, une entre autres depuis transformée en mos- 
quée. La cathédrale et deux églises surtout, petites 
comme tous les temples arméniens, sont dans un 
surprenant état de conservation. Pas une pierre n'a 
bougé du splendide appareil des parois jadis cons- 
truites par l'architecte Tiridate, qui releva la cou- 
pole de Sainte Sophie détruite par le tremblement 



^ RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

-de terre de Tan 986. Sur les murs extérieurs figu- 
rent encore, nettes comme au premier jour, les 
grandes inscriptions royales dédicatoires en beaux 
caractères lapidaires arméniens des dixième et on- 
:zièmes siècles. Les portes et les fenêtres sont admi- 
rablement sculptées comme des monuments d'orfè- 
vrerie, rappelant par la richesse de Tornementation 
les plus gracieux échantillons de l'art arabe. La 
pierre, d'une superbe et chaude teinte rouge, prête 
un charme de plus à cette féerique silhouette d'une 
g^rande cité endormie depuis des siècles. 

La cathédrale, sauf la coupole qui s'est effondrée, 
/Semble prête encore à recevoir le glorieux roi Paka- 
rat, shah in shah, c'est à dire roi des rois, venant 
en grand cortège assi^^er vers Tan mille, en compa- 
gnie de sa pieuse épouse, la reine Katramidé, à la 
consécration du noble édifice par le catholikos Ser- 
kis. Nous avons déjeuné, effarant les corneilles et 
les oiseaux de proie si nombreux, au pied de Tautel 
où furent couronnés bien des rois pagratides, curo- 
palates du saint empire de Roum (c'était leur titre 
officiel à Byzance), vassaux turbulents, souvent 
révoltés, dçs Nicéphore Phocas, des Jean Tzimiscès 
et du grand basileus Basile II, le Bulgaroclone. 

Les autres édifices ne sont pas moins curieux, le 
palais royal surtout, surplombant l'effrayant ravin. 
Quelques églises conservent encore de nombreuses 
fresques. Toutes sont recouvertes de sculptures mer- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 81 

veilleuses et de grandes inscriptions historiques. 
Toutes, en un mot, sont encore presque dans Tétat 
où elles se trouvaient lorsque, après des calamités 
effroyables, tremblements de terre, invasions répé- 
tées de cent ennemis féroces accourus de TOrient, 
les malheureux habitants de la ville royale d'Armé- 
nie se furent décidés à Tabandonner définitivement 
pour un lointain et plus sûr asile. C'est [un musée 
inappréciable, une cité médiévale conservée par 
enchantement, telle que n'en possède aucune autre 
nation. 

Partout aux environs des ruines, c'est le désert 
sans limites, sauf quelques habitations d'un très 
pauvre village arménien. Ce plateau inégal, mame- 
lonné, profondément raviné, où retentit si souvent 
jadis le galop des cavaliers envahisseurs, cavaliers 
byzantins, géorgiens, arabes, persans, tartares ou 
mogols, est^ entièrement nu. Sous un soleil de feu 
des troupeaux errants paissent à Tentour des églises 
fondées par les Pagratides, remuant du pied des 
débris de murailles sous lesquelles dort le scorpion . 
Au fond du ravin l'Akhourian sauvage bondit comme 
au temps des mis, roulant ses eaux grisâtres vers 
l'Araxe lointain, d'où passant le long des pentes de 
l'Ararat, elles iront tout au loin se jeter avec celles 
du Kour dans la mer Caspienne. L'horizon est borné 
par le majestueux Ala-Gotz, un des plus beaux monts 
d'Arménie. La^ frontière turque uest pas loin, han- 

6 



82 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

lée par les Kurdes pillards que tiennent en respect 
les braves cosaques de Térek et du Kouban dissémi- 
nés sur ce vaste espace. Devant nous se profilent 
encore les monts de Kars dont [le nom rappelle tant 
de luttes ardentes entre les soldats du tsar et ceux 
du sultan. 

Malheureusement, et c'est là où je voudrais en 
venir, le temps, ici aussi, bien que lentement, pour- 
suit son œuvre destructrice. Les voûtes s'effondrent 
les premières. Les feux allumés par les pâtres effri- 
tent les bases des églises. Le palais s'émiette peu à 
peu dans le ravin jadis verdoyant du jardin royaL 
Maintenant que ce territoire est définitivement incor- 
poré à l'empire russe, ne pourrait-on sauver, 
pour la plus grande joie des archéologues, cette ville 
mystérieuse, cette cité enchantée du moyen âge ? 
Parmi ce peuple arménien, si passionnément attacha 
à sa belle histoire nationale, ne se trouvera-t-il point 
quelque Mécène intelligent qui s'éprenne delà gloire 
d'Ani, la ville des grands rois de sa race ? Quelques 
centaines de mille francs, un gardien convenable- 
ment rétribué, suffiraient à sauver ce joyau unique, 
une ville chrétienne orientale du dixième siècle, non 
loin des pentes du Caucase! Puisse Timmense publi- 
cité du Journal des Débats attirer des regards bien- 
veillants sur ces ruines insignes. 

{Journal des Débats^ 1®^ octobre 1895.) 



IX 



PRISE DE JÉRUSALEM PAR LES GUERRIERS DE LA 
PREMIÈRE CROISADE LE 15 JUILLET 1099 (d' A PRÈS LES 
PLUS BÉCENTS TRA VAUX HISTORIQUES. ) 

Il paraît démontré aujourd'hui que c'est au pape 
Urbain II, à lui seul, qu'appartient l'initiative de la 
prédication de la première croisade (1). M. Louis 
Bréhier, professeui;à la Faculté des lettres de Cler- 
mont, a clairement indiqué, il y a quelques années, 
les arguments en faveur de cette hypothèse dans un 
bien intéressant petit volume intitulé : L'Église et 
r Orient au moyen âge. Touché de compassion par les 
affreuses souffrances des chrétiens dans le Levant, 
par la nouvelle surtout que le Saint-Sépulcre et les 
Lieux Saints avaient été profanés par les Turcs, 
désireux de mettre fin par une diversion en Pales- 
tine aux désordres et aux violences qui accablaient 
la chrétienté et de délivrer les provinces orientales 



(1) J'ai suivi pas à pas, dans cet article^ les travaux de 
H. Hagenmeyer et de feu R. Rœhricht. 



84 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

tombées sous le joug des infidèles, ce grand pontife 
accomplit ce prodige de réunir dans une entreprise 
commune des peuples de toutes les provinces de 
l'Europe « que leurs langues, leurs habitudes natio- 
nales, leurs intérêts divergents tendaient à éloigner 
les uns des autres ». Après avoir parcouru le midi 
et l'est de la. France, prêchant partout la croisade, 
Urbain II, qui avait convoqué pour le 18 novembre 
de Tan 1095 le fameux concile de Clermont, s'adressa 
lui-même à la foule des clercs et des chevaliers réu- 
nis pour cette circonstance et les exhorta à prendre 
les armes pour aller délivrer le Saint-Sépulcre et les 
infortunés chrétiens d'Orient. Ses paroles enflam- 
mées soulevèrent l'enthousiasme des fidèles qui, aux 
cris de « Dieu le veut ! » se croisèrent par milliers. 
Une immense activité religieuse et guerrière se 
manifesta dans toute la France et par tout TOccident. 
Tout le monde se leva, tout le monde voulut partir, 
s'empressant de prendre le chemin de Dieu. La croi- 
sade populaire et ses bandes innombrables comman- 
dées par Pierre TErmite, Gautier surnommé Sans- 
Avoir, le prêtre allemand Gottschalk, le comte Émi- 
cho, Guillaume le Chambellan, vicomte de Melun, et 
bien d'autres, après avoir traversé l'Europe, en pil- 
lant, en massacrant les Juifs, échoua, dès la fin de 
Tan 1096, en Asie Mineure sous les coups des Turcs. 
La véritable croisade, celle des barons, s'organisait, 
pendant ce temps. Les premiers départs eurent lieu 



RÉarS DE BYZANCE ET DES CROISADES 85 

en août 10^6. Quatre armées principales : une pre- 
mière composée de Français du nord, d'Allemands 
et de Flamands, commandés par Godefroi de Bouil- 
lon, duc de Basse-Lorraine, et son frère Baudouin ; 
une seconde, de Norinands et de Français, comman- 
dés par Hugues de Vermandois, frère du roi Phi- 
lippe I®' de France, par Robert Courte-Heuse, duc 
de Normandie, Etienne, comte de Blois et de Char- 
Ires, et Robert de Flandre ; une troisième, de Fran- 
çais du midi, sous Raimond de Saint-Gilles, le puis- 
sant comte de Toulouse, et le légat pontifical Adhé- 
mar de Monteil, évêque du Puy ; la quatrième, de 
Norm^ands de l'Italie méridionale, sous Boémond et 
Tancrède, fils et neveu de Robert Guiscard, partant 
des points les plus opposés, opérèrent par des voies 
égalem^ent différentes leur concentration à Gonstan- 
tinople, où elles arrivèrent successivement entre 
l'extrême fin de Tannée 1096 et les mois d'avril et 
mai 1097. 

Je passe sur les difficultés avec le basileus 
d'Orient, Alexis Comnène. Le 19 janvier 1097, la 
grande armée des croisés passée en Asie s'emparait 
de Nicée. Elle s'engageait ensuite dans l'intérieur 
de l'Anatolie et remportait le P' juillet, sur les Turks, 
une victoire éclatante dans les plaines de Dorylée. 
La traversée de l'Asie Mineure fut infiniment péni- 
ble. Arrivé enfin devant Antioche le 20 octobre 1097, 
le gros de l'armée de la croisade assiégea cette for- 



86 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

midable place de guerre à rimmease enceinte resser- 
rée entre la montagne et le fleuve Oronte, défendue 
par quatre cent cinquante tours. Après un siège 
aussi long que terrible, les chrétiens entrèrent par 
trahison dans la capitale syrienne le 2 juin 1098 et 
massacrèrent les défenseurs. Je passe encore rapide- 
ment sur l'arrivée presque aussitôt après de Témir 
Kerboga, le fameux atabek de Mossoul, à la tête de 
deux cent mille guerriers. La miraculeuse décoiî- 
verte, Y « invention », suivant le terme consacré, de 
la Sainte Lance qui avait percé le flanc du Christ 
moribond, relève le moral des croisés. Dans une 
sanglante et affreuse bataille, ils mettent en déroute 
les bandes de Kerboga le 28 juin. La route de Jéru- 
salem est désormais ouverte aux chrétiens, mais les 
dissensions des grands chefs devaient retarder 
encore de dix mois la marche décisive. Ce fut seule- 
ment au mois d'avril 1099 que les croisés, laissant le 
prince Boémond en possession d'Antioche, commen- 
cèrent leur marche sur la Ville Sainte qui, au mois 
d'août de Fan précédent, était retombée 'au pouvoir 
du khalife Fatemide d'Egypte. 

La traversée de la Palestine fut relativement 
aisée. Enfin l'armée chrétienne, infiniment diminuée 
de nombre depuis son départ d'Europe, le cœur 
débordant d'une incomparable joie pieuse, aperçut 
le magnifique panorama des murs et des édifices de 
Jérusalem le mardi 7 juin 1099. Ce fut une des plus 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 87 

grandes, une des plus émouvantes scènes de This- 
toire. Tous, chefs et soldats, tous ces poudreux 
combattants de tant de batailles, répandant des 
larmes d'allégresse, priant avec une immense ferveur, 
se jetèrent à genoux, levant les bras vers la Sainte 
Cité, but constant de leurs plus lointains désirs. 
« Quand ils ouïrent nommer Jérusalem, dit le grand 
historien de la croisade, l'archevêque Guillaume de 
Tyr, ils vinrent un peu en avant, jusqu'à ce qu'ils 
virent les murs et les lours de la ville. Alors ils levè- 
rent leurs mains vers le ciel, puis après se déchaus- 
sèrent tous et baisaient la terre. Qui vit ce spectacle 
ne put avoir le cœur si dur qu'il n'en 'fût ému ! Dès 
ce moment, la route ne leur sembla plus mauvaise 
et ils s'avancèrent légèrement jjusqu'à ce qu'ils fus- 
sent arrivés en face de la cité. Lors sembla que la 
parole du prophète fût accomplie, qui avait dit ces 
paroles longtemps avant que tout ce peuple n'eût 
quitté son pays pour assiéger Jérusalem : « Lève tes 
« yeux. Réveille-toi, réveille-toi, lève-toi, Jérusalem ! 
€ Délivre-toi des chaînes de ton cou. Regarde la 
« puissance du Fils de Dieu. L'Éternel vient te déli- 
« vrer des mécréants, fille captive de Sion ! » 

De ces immenses armées qui avaient quitté l'Occi- 
dent quelques années auparavant, il n'y avait pas 
maintenant en face de la Cité Sainte plus de qua- 
rante mille personnes dont à peine vingt mille com- 
battants ! Des grands chefs de la croisade plusieurs 



SS RÉCITS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 

étaient morts. Boémond était resté à Antioche. Bau- 
douin s'était installé en vainqueur dans la lointaine 
cité d'Edesse. Cette armée si réduite en nombre 
trouvait devant elle Jérusalem parfaitement fortifiée^ 
avec une garnison de plus de quarante mille 
hommes, en grande partie soldats du khalife 
d'Egypte. Ceux-ci avaient chassé de la ville le 
patriarche et les habitants chrétiens après les avoir 
cruellement rançonnés. La terrible chaleur de Tété 
syrien semblait atroce et insupportable aux gens du 
Nord. Les malheureux croisés, épuisés par tant de 
fatigues, soufîraient affreusement, surtout du manque 
d'eau. Les fortifications de Jérusalem étaient très 
puissantes. On reconnut aussitôt qu'il était impos- 
sible d'attaquer la ville par l'est et le sud-est. Elle 
ne fut d'abord investie que du côté ouest par le 
comte Raimond de Toulouse, du côté nord-ouest 
par Godefroi de Bouillon et Tancrède, du côté nord 
par les deux Robert de Flandre et de Normandie. 
Cependant, peu après, le comte Raimond, contre 
l'opinion des autres chefs et à leur grande irritation, 
transféra son camp de l'ouest au sud sur le mont 
Sion dont l'église contenait tant de sépultures 
illustres : celles des rois David et Salomon, celle du 
proto-martyr Etienne, celle de la Vierge !' Puis cette 
sainte montagne avait vu tant de scènes fameuses 
du christianisme : la Sainte Cène, Tapparition du 
Christ après la résurrection à Thomas et aux autres 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 89^ 

disciples, l'Esprit Saint descendant sur les apôtres I 
De même, encore plus tard, Godefroi de Bouillon 
transporta son camp droit au nord, à Test de celui 
du comte de Normandie et de l'église de Saint- 
Étienne, encore debout alors, mais en grande partie 
détruite. 

Le 9 juin, Raimond Pilet, Rairaond de Turenne et 
quelques autres croisés eurent un combat violent 
avec deux cents Bédouins. Ils les mirent en fuite et 
leur prirent trente chevaux. Trois jours après, le 
12 juin, effrayés par la pestilence amenée par le 
manque d'eau, sur le conseil des évêques et des 
clercs, les chefs de l'armée allèrent rendre visite à 
un vieux solitaire, un homme de Dieu, élabli sur 
une haute tour sur le mont des Oliviers où les assié- 
geants avaient installé un poste. A la grande joie de 
tous ces vaillants. Termite vénérable leur annonça 
que certainement ils prendraient la ville le lendemain 
pourvu qu'ils eussent jeûné et prié auparavant. 
Ensuite de quoi, avec une belle et touchante naïveté, 
Tassant fut décidé pour ce lendemain. La nuit fut 
employée aux préparatifs. Hélas ! le 13 juin, malgré 
leur brillant courage, les chrétiens échouèrent avec 
des pertes notables. On se battit depuis l'aube jus- 
qu'à la sixième heure. Tout au plus put-on détruire 
Tavant-mur du côté nord. La cause de cet échec 
était infiniment simple. On manquait totalement 
d'appareil de siège, surtout d'échelles. Reinhold de 



^90 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

Clhartres était cependant monté le premier jusqu'à 
la crête de la muraille, mais, malgré sa folle audace, 
on le rapporta avec la main coupée. Une nouvelle 
attaque du lendemain 14, au matin, fut aussi mal- 
heureuse. Alors on commença avec une hâte fébrile 
à fabriquer des échelles. La famine était au camp. 
Surtout le manque d'eau était affreux. La fontaine 
fameuse de Siloé ne pouvait suffire à de telles multi- 
tudes d*hommes et d'animaux. Bientôt elle fut horri- 
blement souillée. Il s'en exhala des odeurs abomi- 
nables, des miasmes pestilentiels. On manquait 
aussi de vin. 

Cette triste situation ne fit que s'accroître durant 
les derniers jours de juin et les débuts de juillet. La 
disette d'eau devenait chaque jour plus cruelle. Aux 
environs des points d'eau si peu nombreux, affreu- 
sement salis, des embuscades ennemies guettaient 
incessamment les malheureux chrétiens, tuant les 
isolés, razziant les bêtes de somme. Aussi fallait-il 
apporter l'eau de très loin, de six milles de distance 
environ, dans des outres faites de peaux de bœufs et 
de chèvres cousues ensemble. On en amenait même 
<lu Jourdain. Plus tard on eut un peu de vin, mais 
fort cher. Le manque de bois de construction pour 
les machines par le seul moyen desquelles on pouvait 
•prendre Jérusalem était une autre terrible calamité. 
Le 14 (sauf l'attaque du matin) et le 15 juin furent 
<leux journées d'inaction. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 91 

Le iS, un conseil des grands chefs décida de cons- 
truire à tout prix des machines de siège et des ' 
châteaux de bois, constructions roulantes colossales 
dépassant la hauteur du rempart. Un chrétien syrien 
avait enfln indiqué aux Francs les régions où ils 
pourraient trouver le bois nécessaire : en particulier 
certains territoires montagneux du sud, dans la 
direction de l'Arabie. Raoul de Chartres raconte 
aussi que Tancrède avait découvert dans un endroit 
caché des solives et des poutres qui, l'an d'aupara- 
vant, avaient servi à Tarmée égyptienne pour cons- 
truire ses machines quand elle s'était emparée de la 
Ville Sainte. Les deux comtes Robert de Flandre et 
de Normandie avec Gérard de Kérisy et des troupes 
de pied et de cheval se rendirent en conséquence à 
quatre milles du camp et rapportèrent des troncs 
d'arbres en quantité à dos de chameaux, La cons- 
truction des machines, surtout des gigantesques 
châteaux de bois dura quatre semaines. On les érigea 
en face de la tour David. Raoul de Chartres donne 
le titre d'ingénieur au comte Robert de Flandre qui, 
parti avec deux cents hommes pour la région de 
Naplouse, en rapporta beaucoup de {Dois. Le travail 
de construction fut surtout énergiquement mené à 
partir de l'arrivée des Génois le 20 juin, arrivée dont 
je vais parler. En môme temps, celui des claies con- 
fectionnées à l'aîde des brt)ussailles était fait par les 
femmes, les enfants, les jeunes garçons, les vieil- 



92 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

lards, assemblés dans le val de Bethléem. Ils cou- 
saient aussi ensemble les peaux de chevaux, de 
bœufs, de chameaux qui devaient protéger les 
machines contre le jet des pierres et du feu grégeois. 
Un message avait apporté aux croisés devant Jéru- 
salem Tannonce de l'arrivée à Jaffa le 17 juin d'une 
flotte génoise de secours de six navires par le moyen 
de laquelle leur armée pourrait être puissamment et 
constamment ravitaillée. On envoya à ces nouveaux 
venus pour les protéger un petit corps de troupes 
commandé par Raimond Pilet et quelques autres 
chefs. Cent chevaliers en faisaient partie. Une ren- 
contre meurtrière eut lieu sur la route. On tua deux 
cents Arabes et Turcs. On prit un grand butin 
et cent trois chevaux, plus un grand seigneur arabe 
de haute, naissance qu'on mit à mort en face de la 
tour David parce qu'il refusa d'abjurer. Les Génois 
apportaient beaucoup de provisions, mais l'arrivée 
imminente d'une puissante flotte égyptienne les con- 
traignit à abandonner presque tous leurs navires 
et à accompagner le 19 juin devant Jérusalem les 
croisés qui étaient venus à leur rescousse. Ils appor- 
tèrent toutes leurs prpvisions, même le bois de leurs 
vaisseaux pour aider à fabriquer les machines de 
siège, el beaucoup d'autre matériel. De ntombreux 
croisés se conduisaient indignement. Ils couraient se 
baigner dans le Jourdain, ils y coupaient des palme& 
pour marquer que leur pèlerinage était terminé. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 93 

puis se hâtaient de gagner Joppe, qui est Jaffa, pour 
tâcher de s'embarquer pour TEurope. 

Cependant la construction des machines de siège 
avançait rapidement. Gaston de Béziers et Guillaume 
<ie Ricau se révélèrent experts remarquables en cette 
matière. L'évêque d'Albara surveillait la préparation 
des charpentes. On y faisait travailler les villageois 
musulmans. Ils se mettaient souvent cinquante ou 
soixante pour porter un tronc géant que quatre 
paires de bœufs ne parvenaient pas à ébranler et à 
soulever du sol. Pour résister à Faction de ces formi- 
dables tours roulantes et des plus petites machines 
si nombreuses édifiées avec un zèle quasi miraculeux, 
les assiégés naturellement s'eiDforçaient de leur côté 
de renforcer et de multiplier leurs moyens de défense,* 
si bien que bientôt ils eurent bien davantage d'en- 
gins et de catapultes que les assiégeants, neuf ou dix 
fois plus, dit Raimond d'Aguilers. Il y eut aussi des 
visions extraordinaires dans le camp des croisés par 
lesquelles Tâme du défunt légat pontifical, l'évêque 
du Puy, Adhémar de Monteil, jadis un des plus 
fougueux protagonistes de l'armée, s'efforçait de 
montrer aux chrétiens comment ils arriveraient à 
apaiser la colère de Dieu et à obtenir son secours. 
Hélas ! on ne crut pas aux exhortations de ce reve- 
nant. Alors Adhémar apparut à nouveau au prêtre 
Pierre Desiderius ou Didier et ordonna par son 
entremise aux chrétiens de faire pénitence, de 



/ 



94 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

jeûner, de faire pieds nus des processions autour de 
Jérusalem. Neuf jours après le Seigneur leur livre- 
rait la Ville Sainte. Pierre Desiderius, devenu du 
coup célèbre, fit part de cette apparition si trou- 
blante à Hugues de Monteil, frère d'Adhémar, à 
d'autres encore, si bien que le 6 juillet une confé- 
rence des princes se réunit pour veiller à la réalisa- 
tion de ces ordres quasi divins. Après un jeûne qui 
dura trois jours, le vendredi 8 juillet, Tarmée chré- 
tienne tout entière, précédée par un nombreux 
clergé de blanc vêtu, portant les saintes reliques, fit 
processionnellement le tour de la ville. Pieds nus, 
mais armés, ces étranges pèlerins furent accueillis 
par les huées de Tennemi qui disposait sur les murs 
des croix et des crucifix la tête en bas, les frappant 
de verges, les injuriant à haute voix, crachant sur 
eux, les souillant d'urine, faisant un vacarme infernaL 
La procession, pieusement, lentement, partant de la 
colline de Sion, passant à l'église Saint-Étienne, 
revint par le mont des Oliviers et Sainte-Marie du 
val de Josaphat pour regagner Sion où un prêtre 
tomba mort, frappé d'une flèche envoyée du rempart. 
Sur le mont des Oliviers, Pierre TErmite, le fameux 
agitateur, et Arnoulf de Rohès, chapelain du comte 
de Normandie, dans des allocutions passionnées, 
supplièrent les chrétiens désunis, surtout le comte 
Raimond et Tancrède, de se réconcilier. Ils y réussi- 
rent et furent aussi Toccasion de riches aumônes. 



RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 95» 



\ 



Jusqu'à la fin de la procession, du haut du rempart^ 
les Sarrasins surexcités insultèrent l'immense proces- 
sion. Ils criblaient de flèches les chrétiens qui, avec 
leur imprudence habituelle, s'obstinaient à défiler à 
portée de traits des murailles. 

A partir de la nuit du 9 au 10 juillet, qui avait 
vu la fin du grand travail de la construction des^ 
machines, jusqu'à la journée du 12, Godefroi de 
Bouillon et les deux Robert firent démonter le grand 
château roulant avec sa tour colossale, même les 
plus petits engins, pour les transporter plus à Test, 
jusque tout près du val de Josaphat où on les installa 
de nouveau sur un terrain plus plat, en face d'une 
portion du rempart qui semblait plus faible, moins 
bien défendue. Ce fut, par ces chaleurs effroyables 
de Télé syrien, un labeur surhumain. Le 12 juillet 
tout était terminé. « Vous qui lisez ces lignes, s'écrie 
le chroniqueur, ne croyez pas que ce ne fut rien ! » 
On roula l'immense machine l'espace d'un mille 
dans le grand silence de la nuit. Avec elle on trans- 
porta encore trois « manganes », machines de 
moindres dimensions. Les défenseurs du rempart 
s'efforcèrent de faire rétrograder celles-ci, et comme 
ils disposaient sur la muraille des sacs pleins de 
paille et de balle d'avoine pour amortir l'effet terrible 
des quartiers de rocs lancés par ces mêmes machines, 
les croisés mirent le feu à ce^ appareils protecteurs 
au moyen de flèches garnies d'étoupes enflammées» 



-96 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

On employa probablement encore la journée du 
mercredi 13 à divers autres préparatifs. 

Dans le môme temps que Ton transportait ce 
grand château de bois sur- un autre point de 
l'enceinte, sur la face méridionale, le comte Raimond 
de Toulouse et ses provençaux, aidés des Génois 
venus de Joppe avec tout leur si précieux attirail de 
cordages, de chaînes, d'outils de toutes sortes, 
avaient achevé de construire un autre château de 
bois avec une tour également gigantesque. En 
même temps aussi, ils avaient, entre ce colossal 
engin et la cité assiégée, à peu près comblé le fossé 
sur ce point. Ce travail, inauguré le 12, fut achevé 
dans la matinée du vendredi 15, non sans de très 
lourdes^pertes du côté des assiégeants. Pour hâter 
ce grand labeur de combler le fossé, les princes 
firent publier à son de trompe que, pour chaque 
trois pierres apportées, ils paieraient un denier. La 
disette d'eau continuait à être si grande que pour un 
de ces deniers, on n'avait pas de quoi étancher sa 
soif ! Une fois le fossé comblé et le terrain avoisi- 
nant bien aplani, on poussa et roula ce nouveau 
château de bois jusque tout proche du rempart. 
Tout ce travail prodigieux se passait sous la pluie de 
flèches et de projectiles incessamment lancés par les 
Sarrasins du haut de la muraille. 

Dans la nuit du 13 au 14 juillet on fit enfin crier 
et publier partout Tassant général. On s'y était 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 97 

préparé par des prières, des vigiles, des aumônes. 
A Taube, Tattaque commença sur tous les points de 
Tenceinte. Elle dura furieuse toute cette journée 
jusque dans la nuit suivante. Les assiégés se défen- 
daient avec héroïsme. Un grand succès fut la 
destruction de Tavant-mur par Faction d'un puissant 
bélier, machine formidable à laquelle le feu grégeois 
lancé par les Sarrasins ne parvint à faire aucun mal. 
La grande tour du château de bois du duc Godefroi 
fut également à ce moment entièrement disposée pour 
l'assaut. Elle fut, avant tout, tapissée de peaux d'ani- 
maux: chevaux, bœufs et chameaux. Sur l'étage supé- 
rieur de cette colossale construction, le duc Godefroi 
et Eustache, son frère, devaient s'installer ; sur 
l'étage moyen Leuthold et Engelbert de Tournay ; 
sur Tétage inférieur, ceux qui devaient procéder à la 
mise en marche de la machine et la faire progresser. 
Comme le fossé était maintenant tout à fait comblé 
et le terrain entièrement égalisé^ on brûla le fameux 
bélier dont on s'était tant servi jusqu'ici et qui 
mâintenant.gênait les mouvements du grand château 
de bois. i 

■ 

A l'aube du 15 juillet, cette grande tour roulante 
avec toute sa garnison se trouvait donc là, isolée, 
tout auprès du rempart qu'elle dépassait de la 
hauteur d'une lance. Par des déserteurs sarrasins 
très nombreux, on apprit que des envoyés du khalife 
d'Egypte devaient pénétrer ce matin même dans la 



98 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

ville assiégée. On disposa une embuscade qui se 
saisit d'eux. Un fut incontinent massacré. L'autre, 
qui fut fait prisonnier, avoua qu'il était chargé de 
promettre de la part du khalife aux assiégés la levée 
du siège pour dans quinze jours. On plaça l'infor- 
tuné sur le plateau d'une mangane qui le projeta 
contre le rempart sur lequel son corps s'écrasa tout 
pantelant et brisé. Les défenseurs luttaient avec le 
courage du désespoir. Ils avaient disposé en face de 
la terrible tour de bois cinq grosses manganes qui, 
du reste, ne lui firent aucun dommage. Cette résis- 
tance acharnée au début de la journée n'en inquiéta 
pas moins terriblement les assiégeants. Au faîte du 
château de bois, un crucifix doré avait été placé sur 
lequel les Sarrasins tiraient incessamment à toute 
volée, mais sans parvenir à l'endommager. Cepen- 
dant ils tuèrent, au côté même du duc Godefroi, un 
chevalier auquel une pierre lancée du rempart brisa 
le crâne. La lutte se continua ainsi ardente tout le 
jour durant. Sans cesse il fallait réparer le château 
de bois et les cordages énormes qui le mouvaient. 
On l'avait donc roulé à grand'peine et à grand labeur 
tout auprès du rempart, mais les assiégée avaient en 
ce point haussé la muraille de manière à ce qu'elle 
dominât encore l'appareil ennemi et cet échafaudage 
surélevé avait été entièrement recouvert de sacs de 
paille et de balle d'avoine attachés ensemble et 
retenus par des cordages de navires. De ce point 



RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 99 

élevé, sans une minute d'arrêt, les Sarrasins s'effor- 
calent à coups de projectiles de toutes sortes de 
chasser ou détruire les guerriers chrétiens ren- 
fermés dans le château de bois. Mais ceux-ci réus- 
sirent à mettre le feu aux sacs de paille et forcèrent 
ainsi Tennemi à se retirer. Voyant qu'ils n'arri- 
vaient à aucun résultat et que toutes leurs salves de 
feux grégeois ne parvenaient pas à endommager la 
tour, les assiégés hissèrent sur la muraille un énorme 
tronc d*arbre enveloppé de toutes sortes d'étoffes très 
inflammables. Ce tronc, lié' par le milieu par une 
forte chaîne de fer, fut alors projeté entre le rempart 
et la tour, après qu'on y eut mis le feu, mais les 
chrétiens étouffèrent cet incendie naissant en versant 
du vinaigre sur le tronc d'arbre qui flamba sans 
causer aucun dommage^ Puis ils réussirent à attra- 
per la chaîne et à attirer ainsi en haut les débris du 
tronc. Ils étaient en plus grand nombre en ce point 
que leurs adversaires. 

Enfin vers neuf heures du matin, « à l'heure môme 
où le Christ avait été crucifié », on parvint sur la 
plate-forme du grand château de bois à abattre le 
pont-ïevis, ce qui permit aux assiégeants d'atteindre 
le haut du rempart et de le franchir. Ils s'y précipi- 
tèrent avec furie aux cris de : « Dieu aide I », « Dieu 
aide ÎJ» Alors ce fut la ville prise et la victoire ! « Les 
chrétiens, dit Yakout, pénétrèrent dans la cité par le 
côté nord, au voisinage de la porte Saint-Étienne 



i 



100 RÉCITS DE BYZANCri ET DES CROISADES 

que les musulmans appellent Bal-el-Asbat, « porle 
des troncs d'arbre ». Leuthold de Tournay fut le 
premier qui franchit le rempart, suivi presque immé- 
diatement par son frère Engelbert, puis par le duc 
Godefroi et son frère Eustache de Boulogne (1). 
D'autres réussissaient en ce mêm-e moment à se 
hisser dans la ville au moyen d'échelles, tandis que 
de plus grosses bandes y entraient par les portes 
maintenant brisées à coups de haches ou les brèches 
ouvertes. Mais ce ne fut pas sans de très grosses 
pertes. En même temps Tancrède et Robert Courte- 
heuse, suivis des leurs, entraient aussi après avoir 
fait brèche à Saint-Étienne. Beaucoup périrent 
écrasés dans la terrible presse. Un bien plus grand 
nombre succombèrent aux coups des Sarrasins qui 
luttaient avec la rage du désespoir. Les Francs se 
précipitaient sur les talons des fuyards, les frappant 
furieusement de Fépée. Parmi les plus enragés se 
trouvaient Tancrède et le duc Godefroi qui, au dire 
de^ chroniqueurs, répandit une quantité de sang 
presque incroyable. On poursuivait les fuyards sar- 
rasins, guerriers, femmes et enfants, par les rues et 
les places, les tuant tous. Dans le vaste temple 
Salomon, la mosquée fameuse El Aksa, des milliers 



(1) Pour d'autres, Raoul de Chartres entre autres, le premier 
guerrier de la foi qui entra dans Jérusalem prise fut Bernard 
de Saint- Valéry. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 101 

de musulmans furent égorgés dans cette efifroyable 
mêlée d'une ville prise. Le sang coulait en rivière, 
répètent à l'envi tous les chroniqueurs avec plus ou 
moins d'exagération ; « jusqu'aux chevilles », « jus- 
qu'aux talons »,* jusqu'aux genoux », jusqu'aux freins 
des chevaux ». Les mêmes hécatombes souillaient le 
pavement du temple Domini, la célèbre Koubet es 
Sakra des musulmans, ou mosquée d'Omar. Mathieu 
d'Édesse parle de soixante*cinq mille musulmans 
massacrés. L'historien arabe Ibn-el-Atîr dit soixante- 
dix mille et parmi cette multitude : des imams, des 
ulémas, des dévots croyants venus à Jérusalem pour 
y terminer leur vie dans les , exercices pieux. Le 
patriarche arménien Vahram échappa par miracle à 
cette tuerie, .mais beaucoup de chrétiens syriens 
furent aussi massacrés. Raoul de Chartres dit que le 
grand chef de cette colossale destruction fut Éberard 
du Puiset. Albert d'Aix raconte que quatre cents 
cavaliers envoyés par le khalife d'Egypte au secours 
des assiégés eurent juste le temps de se réfugier 
dans la tour David. Les chrétiens s'emparèrent de 
leurs chevaux, des selles et harnachements aban- 
donnés précipitamment par eux devant les portes 
de ce gigantesque édifice. On fit également un 
incroyable butin. Rien que dans la mosquée d'Osmar 
les vainqueurs trouvèrent, au dire d'Ibn-el-Atîr, 
plus de quarante grandes lampes d'argent, du poids 
de trois mille six cents dirhems chacune, une autre 



102 RÉCITS J>E BTZANCE ET DES CROISADES 

plus grande encore du poids de dix c rotl », cent 
cinquante de moindre poids ! 

Durant ce temps, le comte Raimond de Toulouse 
et ses bandes avaient aussi donné un furieux assaut 
à la Tille du côté du sud. Les avant-murs avaient été 
renversés et démolis. Le fossé avait été comblé. 
Aussi à la fin de la journée du 14 juillet l'avance des 
assiégeants de ce côté était déjà très marquée. Ils 
n en avaient pas moins, après la tombée de la nuit, 
passé des heures de grande anxiété, redoutant à 
chaque minute que l'ennemi ne réussît à mettre le 
feu à leurs machines. Le 15, aux premières lueurs 
de l'aube, la lutte recommença en ce point plus 
ardente que jamais et les Sarrasins réussirent ici 
aussi à opposer aux assaillants un nombre de machines 
supérieur. D'autres circonstances jetaient un grand 
trouble dans l'âme des chrétiens superstitieux. Des 
sorcières hideuses, échevelées, debout sur la crête 
des remparts ou encore sur les toits des maisons 
environnantes, pour encourager les défenseurs, 
hurlaient des cantilènes'de rythme très ancien et 
récitaient des incantations mystérieuses qui, par 
leurs malédictions effrayantes, devaient rendre nuis 
tous les efforts des assaillants^ On réussit à les tuer 
toutes à coups de flèches et de traits, car elles s'ex- 
posaient avec insouciance. Comme une des machines 
des chrétiens était déjà en flammes et que l'autre 
était fortement endommagée, l'assaut à un moment 



\ 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 103 



^* 



sembla presque abandonné de ce côté, lorsque tout à 
coup, vers midi, les pieux soldais du comte de Tou- 
louse virent reluire à Thorizon la silhouette d'un 
chevalier qui du haut du mont des Oliviers leur 
faisait signe avec son bouclier blanc d'avancer sans 
<;rainte. InQniment encouragés par cette apparition 
surnaturelle — peut-être le subterfuge de quelque 
chef avisé — ils se ruèrent de nouveau au rempart. 
Ce ne fut du reste pas le seul miracle. Raimond 
d'Aguilers dit que beaucoup parmi les chrétiens 
virent aussi le défunt évêque du Puy, Adhémar de 
Monteil, s'élancer le premier à Tassant et gravir la 
muraille en invitant les autres à le suivre. Albéric 
ajoute que cette ombre mystérieuse criait en se pré- 
cipitant en avant qu'il n'était pas seul, mais qu'il 
guidait au combat les âmes de tous ceux des croisés 
qui étaient tombés sur la route. 

Ce jour était celui de la fête de la Dispersion des 
apôtres, aussi les assaillants, tout en combattant avec 
furie, chantaient tous d'une voix haute l'office de la 
Résurrection. Bref, les gens du comte Raimond, 
escaladant le rempart, entrèrent à leur tour dans la 
ville déjà prise d'autre part. A ce moment le gouver- 
neur Ifthikar Eddauleh rendit encore la tour David 
au comte de Toulouse, qui lui accorda pour lui et sa 
petite garnison la libre sortie sans armes ni provi- 
sions, avec la faculté de se retirer aussitôt à Ascalon> 
Cette troupe était forte d'environ cinq^cents combat- 



104 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

tants, parmi lesquels beaucoup de nègres d'Afrique. 
Entre temps le massacre affreux se poursuivait par 
toute la ville. Partout le sang sarrasin coulait à flots. 
Dans le temple Salomon la tuerie se prolongea tout 
un jour. Beaucoup de combattants s'étaient réfugiés 
sur le toit de cet immense édifice formé de milliers 
de feuilles de plomb dont la vente servit plus tard 
au comte Baudoin à payer ses dettes. A ces infor- 
tunés, Tancrède et Gaston de Béziers avaient, en 
signe de sauvegarde, remis leurs bannières, mais 
cette protection ne les servit que tant que les croisés 
furent occupés à piller par la ville. Lés vainqueurs 
trouvèrent dans Jérusalem beaucoup d'or et d'argent 
monnayés ou travaillés, beaucoup aussi de provisions 
de toute espèce. Une foule de pauvres pèlerins se 
trouvèrent ainsi riches en quelques moments, car 
chacun n'avait qu'à pénétrer dans une maison ou 
une propriété pour en devenir aussitôt, conformé- 
ment au droit de la guerre d'alors, le propriétaire 
régulier, absolu, universel. Tancrède surtout s'en- 
richit extraordinairement par le pillage des richesses 
du temple Domini ou mosquée d'Omar qui lui 
avaient été signalées par deux renégats musulmans 
déserteurs des troupes du khalife. Mais il fut forcé 
plus tard d'en restituer beaucoup à d'autres chefs. A 
Godefroi de Bouillon seul, il dut remettre la charge 
de six chameaux. Entre temps, il avait fait enlever 
par les Juifs tous les cadavres amoncelés dans le 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 10& 

temple et nettoyer le pavé affreusement souillé. Puis 
il vendit à vil prix ces mêmes Juifs, trente pour 
une pièce d'or. Beaucoup furent transportés comme- 
esclaves dans les Fouilles, beaucoup d'autres furent 
noyés en mer ou simplement décapités. Un historien 
arabe va jusqu'à dire que la plupart des Juifs de Jéru- 
salem furent brûlés dans leur synagogue. 

Cependant le massacre avait pris fin par l'épui- 
sement des chrétiens et la cessation de toute lutte. Il 
n'y avait presque plus personne à tuer. Alors les 
vainqueurs, fatigués d'exterminer les ennemis de la 
foi, sentirent leurs cœurs déborder de gratitude 
envers Dieu. La fin de la tuerie en ce jour fut 
marquée par une immense et solennelle procession. 
Tous ces guerriers, les mains encore teintes de sang,, 
s'acheminèrent parmi les cris de joie et les sanglots- 
d*allégresse vers le Saint-Sépulcre où, dans leurs^ 
vêtements de guerre, souillés des marques du 
combat, ils adressèrent au Très-Haut leurs actions- 
de grâce pour cette triomphante entrée dans la Ville 
Sainte enfin rachetée de ce long esclavage et ado- 
rèrent dévotement Notre Sauveur. Le duc Godefroi 
avec trois seuls compagnons dont l'hisloire a con- 
servé les noms : Baldricus, Adelolf et Slabelo, sans^ 
cuirasse, vêtu seulement d'un blanc vêtement de lin 
fin, pieds nus, traversa lentement toute la cité et, 
sortant par la porte près du mont des Oliviers, alla 
aussi au Saint-Sépulcre où il rendit grâces à Diea 



106 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

parmi les pleurs et les prières, le remerciant de ce que 
« lui, pauvre pécheur, avait enfin mérité de voir ce 
qu'il avait toute sa vie désiré par-dessus tout con- 
templer ». Puis tous ces vaillants, succombant à la 
fatigue, se livrèrent au sommeil. 

Le lendemain le matin, 16 juillet, on recommença 
^encore quelque peu à massacrer. Les chrétiens naon- 
tèrent sur le toit du temple, et malgré les supplica- 
tions des Sarrasins qui s'y étaient réfugiés, malgré 
les fameuses sauvegardes à eux délivrées par Tan- 
crède, ils les mirent' tous à mort, même lés femmes 
^t les enfants, au nombre de plusieurs centaines. Ils 
les poursuivirent Fépée nue sur cet étroit espace 
tant qu'un seul subsistât. D'en bas aussi on tirait sur 
ces malheureux à coups de flèches et de traits. 
Plusieurs préférèrent se suicider en se jetant du haut 
-du toit dans le vide. Tancrède fut fort irrité de cette 
atteinte portée à son honneur. 

Après plus de deux années de souffrances 
incroyables, d'épreuves incessantes, les croisés 
avaient enfin atteint leur but pieux. D'un commun 
accord, après une première conférence des chefs 
tenue le dimanche 17, on élut, le vendredi 22, pour 
défendre la nouvelle conquête, Godefroi de Bouillon, 
le vaillant duc de Lorraine. Il ne prit pas le titre de 
roi, mais, par humilité, choisit celui de « défenseur 
{ou avoué) du Saint-Sépulcre et prince de la Ville 
Sainte ». En même temps on prit des mesures pour 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 107 

«mporter hors de la ville les milliers de cadavres 
musulmans qui répandaient une effroyable puanteur. 
Voici à peu près tout ce que nous savons sur la prise 
<ie Jérusalem dans la journée du 15 juillet 1099 par 
Ifes guerriers de la première croisade. 

(Re^ue hebdomadaire, 18 avril 1914.) 



X 

i/histoire d'apbès les MOsnfAns. les premiers 



Dès leur arriYée en Syrie et en Palestine, les 
princes croisés de la première croisade, vainqueurs 
des Sarrasins en Tan 1099, se hâtèrent de frapper 
monnaie. C^était une façon d'annoncer leur triomphe 
urbi et orbi ; c'était surtout un moyen très sûr 
d'accroître leurs ressources pécuniaires et de ra- 
mener l'abondance dans leurs coffres sans cesse 
épuisés. De tous les droits dits régaliens dont 
jouissaient au haut moyen âge les souverains ou les 
possesseurs de fiefs, le droit de frapper moiinaie fut 
toujours un des plus fructueux. 

Le premier dé tous les princes croisés des débuts 
du onzième siècle dont nous possédions des monnaies 
est le fameux Baudouin de Flandre, un des chefs les 
plus illustres de la première croisade, qui fut d'abord 
comte d'Édesse durant un temps fort court, avant de 
ceindre, à la mort prématurée de son frère Godefroi 
de Bouillon, la couronne du saint royaume de Jéru- 



RÉCITS DE BTZANCB ET DES CROISADES 109 

salem, et cependant les monnaies dont nous venon» 
de parler ont été frappées par lui durant sa si brève 
souveraineté à Édesse. 



# # 



C'est bien une des plus incroyables aventures de 
la première croisade, si fertile en prodigieux faits 
d'armes, que cette conquête de la grande ville 
d'Édesse de Mésopotamie et de son vaste territoire 
par le jeune et ambitieux prince croisé, conquête 
dont le vieil archevêque Guillaume de Tyr, le célèbre 
historien de cette épopée, nous a fait le récit de la 
plus naïve et savoureuse simplicité. Baudouin, qui 
«'était croisé avec la plus grande portion de la che- 
valerie des Flandres, et qui avait pris une part glo- 
rieuse à tous les premiers combats contre les Sarra- 
sins, quitte à Marésie, la Marasch d'aujourd'hui, au 
pied du Tau rus, la grande armé^ latine marchant 
sur Antioche. Accompagné par deux cents cavaliers 
seulement, que suivaient de loin un millier d'hommes 
de pied, il se dirige rapidement vers Test, se Jette à 
corps perdu en plein pays ennemi, s'empare des 
villes, des forteresses, et conquiert toute la contrée 
jusqu'à la rive de TEuphrate, en délivrant les popu- 
lations chrétiennes autonomes du joug musulman. 
Poursuivant sa course folle, il n'hésite pas un instant 
à franchir le grand fleuve asiatique et marche droit 



110 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

à travers ce pays totalement inconnu vers la loin- 
taine cité d'Édesse. Cette ville très populeuse obéis- 
sait encore à ce moment au basileus de Byzance, 
Alexis Comnène, et se trouvait en grand péril, isolée 
de toutes parts au milieu de Tocéan montant de la 
conquête musulmane. La renommée des exploits du 
prince Baudouin parvint aux oreilles du vieux gou- 
verneur ou « stratigos > grec; il l'appela à son 
secours et, quelques jours après, le prince croisé 
faisait son entrée dans Édesse, après avoir parcouru 
tout le pays depuis TEuphrate avec seulement vingt 
cavaliers. La nouvelle lie cette conquête fabuleuse se 
répandit aussitôt ; tous les aventuriers, tous les traî- 
nards de la grande armée des pèlerins, chevaliers^ 
écuyers, nobles et vilains, tous ceux fatigués de peiner 
et pressés de jouir, abandonnant la route de Jéru- 
salem et le siège d'Antioche, où la peste décimait 
leurs frères, accoururent dans cette pittoresque cité 
d'Édesse aux vieilles murailles gigantesques. En deux 
mois, toutes les villes riveraines de TEuphrate et au 
delà de ce fleuve furent enlevées à leurs émirs sarra- 
sins, et le comté d'Édesse, la plus ancienne des prin- 
cipautés franques de la croisade, fut constitué. Bau- 
douin n'y régna que deux ans avant d'aller ceindre la 
couronne à Jérusalem. A ce moment, il céda son 
€omté à son cousin Baudouin du Bourg. 



'RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 11 £ 



#*# 



Pendant ces deux ans de règne si lointain, Bau- 
douin fit frapper monnaie de cuivre à Édesse.En vrai 
chevalier du onzième siècle, dédaigneux de Tart et 
de toute élégance, courant au plus pressé, il se servit 
simplement des grossières pièces de cuivre des em- 
pereurs byzantins circulant dans le pays à cette 
époque et y fit graver sa martiale effigie par-dessus^ 
les types primitifs. Ces pièces, pour être informes et 
barbares, n'en offrent pas moins un vif intérêt, ne 
serait-ce que parce qu'elles représentent les plus 
anciennes monnaies émises par les guerriers chré- 
tiens latins dans le Levant. Le revers porte uni- 
quement la croix, dévot symbole de la croisade ; mais, 
sur la face principale, Baudouin s'est fait représenter 
en pied, en harnais de guerre, en cotte de mailles,^ 
la tête coiffée du heaume conique du onzième siècle, 
la main gauche serrant la garde de sa vaillante épée^ 
Voilà pour le conquérant et le guerrier; mais Bau- 
douin est trop.pieux, ou plutôt trop politique, pour 
négliger le'côté religieux, si important alors, en cette 
circonstance surtout où il doit se faire pardonner 
d'avoir abandonné la route du Saint-Sépulcre pour 
satisfaire son ambition personnelle. Aussi, delà main 
droite, le voyons-nous élever au-dessus de sa tête la " 
croix et, sur la légende, en langue grecque, disposée 



112 RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

autour de la figure centrale, lisons-nous ces simples 
mois : Baldouinos, doulos tou Stas>roUf ce qui 
signifie: Baudouin^ sèn>iteurou esclas^ede la Croix» 
G*est bien là la véritable effigie du croisé modèle^ 
t>randissant, en guise de sceptre, le pieux symbole 
pour lequel il semble, aux yeux des masses igno- 
rantes et fanatiques, avoir tout abandonné : patrie, 
famille, riche héritage paternel. C'est bien aussi la 
monnaie qui convient à ces temps étranges, si fer- 
tiles en contrastes étonnants, en oppositions bizarres 
autant qu'imprévues. Voilà une monnaie frappée 
presque en Mésopotamie, entre le Tigre et. TEu- 
phrate lointains, le pays légendaire des premières 
races humaines disparues, par un prince franc du 
onzième siècle, rude enfant des brumes du Nord, et 
qui fait sur cette môme monnaie graver son nooi 
héroïque en caractères byzantins! Toute Thistoire 
heurtée de cette époque est contenue dans ce simple 
rapprochement des plus antiques contrées du monde 
avec les noms sonores de la chevalerie franque 
«t le langage des Grecs de la Constantinople mé- 
diévale! 



*** 



• Ainsi que la croix de la monnaie de Baudouin 
représente le côté religieux, ainsi les caractères grecs 
de là légende indiquent le côté politique et lespréoc- 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 113 

cupations plus terrestres du chef croisé devenu, de 
simple pèlerin, prince puissant et administrateur 
d'un véritable État. 11 faut flatterla population grecque 
d'Édesse ; il ne faut pas lui faire trop vivement sentir 
qu'elle est vaincue et forcée d'obéir à des étrangers, 
à des Latins schismatiques détestés. Il faut lui 
montrer son nouveau chef, lui faire épeler son nom 
dans la langue qui est la sienne. Dans toutes ces 
contrées conquises par les croisés dans le nord de la 
Syrie, à Antioche comme à Édesse, les légendes 
grecques furent donc seules admises sur leurs mon- 
naies pendantles premiers^emps de leur conquête, et 
Baudouin, Boémond et Tancrède estropièrent volon- 
tairement et dénaturèrent sans scrupule leurs noms 
glorieux pour les plier à Torthographe primitive du 
bas-grec du douzième siècle. Bientôt cependant Tarri- 
vée incessante de nouveaux flots de croisés et de pèle- 
rins accourant d'Occident pour s'établir aux pays de 
la conquête donna définitivement la prépondérance à 
rélément latin sur l'élément grec indigène; les pre- 
mières précautions devinrent superflues et les princes 
chrétiens abandonnèrent l'emploi de la langue 
grecque pour reprendre sur leurs monnaies la langue 
latine en usage dans leur patrie d'origine. Plus au 
sud, au contraire, à Beyrouth, à Jafîa, à Jérusalem 
surtout, les croisés trouvèrent la conquête musul- 
mane plus solidement établie. Ils adoptèrent immé- 
diatement dans ces régions les légendes en langue 

8 



! 



114 RÉCITS DE BTZANGE ET DBS CROISADES 

latine, seule usitée à cette époque pour Tépigraphie 
monétaire d'Occident. 

La comté d'Édesse, la première fondée entre les 
baronnies chrétiennes de Terre Sainte, mais aussi 
de beaucoup la première retombée au pouvoir des 
Sarrasins, ne compta que quarante-six années d'exis- 
tence. Baudouin I*' n'eut que trois successeurs : 
Baudouin du Bourg, son parent, dont j'ai déjà parlé, 
et qui monta égaleipent après lui sur le trOne de 
Jérusalem, et les deux Josselin de Courtenay, Josse- 
lin le vieux et son fils, Josselin le jeune, prince dis- 
sipé, chef militaire courageux mais incapable, sous 
le règne duquel la grande cité d'Édesse retomba ao 
pouvoir des troupes féroces d'Eîmad ed din Zenghi, 
émir ou sultan de Mossoul. Ce fut dans la nuit de la 
Nativité de Tan 1144 que l'assaut fut donné par les 
Sarrasins et que presque toute la population chré- 
tienne fut massacrée par eux, nuit terrible dont les 
chroniqueurs contemporains nous ont laissé d'émou- 
vants récits. En cette seule nuit, le comté d'Édesse 
avait cessé d'exister; une des métropoles de la croi- 
sade était retombée aux mains des infidèles. Soixante 
mille chrétiens furent égorgés ou vendus à Tencan 
pour être transportés dans la servitude dans tojutes 
les contrées de Tlslam. L'année suivante, par un 
hardi coup de main, le comte Josselin réussit bien à 
rentrer dans sa capitale, mais ce haut fait ne servit 
qu'à rendre la catastrophe plus complète. Peu de 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 115 

jours après, le malheureux prince fut massacré avec 
presque tous les siens en cherchant à se frayer un pas* 
sage à travers les masses profondes de Tarmée sarra- 
sine. La nouvelle du désastre ^'Édesse eut par toute 
FEurope occidentale un immense retentissement. 
Elle fut la cause déterminante de la seconde croisade 
qui, un demi-siècle après la première, entraîna vers 
la Palestine toute la noblesse de France et d'Alle- 
magne, sous la conduite du roi Louis VII de France 
et de l'empereur bonrad de Hohenstaufen. 



♦*# 



On connaît quelques monnaies de cuivre de Bau- 
douin du Bourg; elles sont presque semblables à 
celles de son prédécesseur, comme elles laides et 
mal frappées. Elles sont d'une extrême rareté. On 
n'en a retrouvé aucune des deux comtes Josselin. 
Sera-tron plus heureux dans la suite, ou bien l'agita- 
tion continuelle de leurs règnes, cette vie soumise 
aux incessantes agitations de l'invasion musulmane, 
et qui n'était en sommé qu'un combat journalier, 
empêchèrent-elles ces princes de songer à faire 
frapper monnaie à leur effigie? 

(Le Gaulois, 13 mai 1914.) 



XI 



LES ARMÉNIENS AU MOYEN AGE. 

Les récents massacres d'Arméniens par les Turcs 
ont ramené Tattention en Occident sur ce peuple 
autrefois puissant, aujourd'hui infiniment malheu- 
reux, qui, depuis des siècles, se débat sous la plus 
cruelle des oppressions. La prise toute récente, assez 
inattendue, d'Erzeroum et l'occupation par les 
Russes de plusieurs autres cités historiques armé- 
niennes encore en grande majorité peuplées de cette 
race marquent peut-être la fin de tant de douleurs, 
de tant d'atrocités. Certes, les patriotes arméniens 
révent déjà, pour la centième'fois, de la restauratioa 
de lantique royaume chrétien d'Arménie, mais» 
assagis par tant de calamités si affreuses, ils regar- 
deraient déjà comme un immense bienfait la création 
d'une grande province arménienne autonome avec 
le protectorat moscovite, sous l'autorité duquel 
vivent déjà leurs compatriotes de l'Arménie russe 
arrachés depuis des années à la tyrannie turque. 

Il n'est pas de race plus mal connue en Occident. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 117 

Pour presque tout Français, même cultivé, la ques- 
tion est simple : les Arméniens sont des Orientaux 
infortunés qui, à Tinstar des Juifs, font du commerce 
dans le Levant et que les Turcs massacrent pério- 
diquement. C'est là tout. A Paris il n'existe peut- 
être pas cinquante personnes en dehors de la colonie 
arménienne qui possèdent un traître mot de la glo- 
rieuse histoire civile et militaire de cette race si 
intelligente, si richement douée. On voit toujours 
l'Arménien courbé de siècle en siècle sous le bâton du 
Turc et de son acolyte le Kurde féroce. Personne ne 
se doute qu'à deux reprises pour le moins et durant 
des siècles la nation arménienne tout entière, armée 
pour la défense de la religion et de la patrie, a, sous 
ses rois nationaux^ les Pagratides d*abord, plus 
tard les Roubéniens, lutté avec la plus admirable 
énergie, dans des milliers de rencontres, contre les 
redoutables ennemis de la chrétienté qui avaient 
noms : Perses, Mongols, Tarfares, Sarrasins, Turko- 
pians et Turks. Sous les Roubéniens surtout, à 
Tépoque des Croisades, le royaume de Petite Armé- 
nie a prêté aux principautés franques d'Orient, aux 
princes d'Antioche, aux rois de Jérusalem et de 
Chypre un appui formidable durant leurs intermi- 
nables luttes contre les princes musulmans d'Alep, 
de Damas et du Caire. Laissant à d'autres le soin de 
raconter les fastes de cette nation' arménienne si 
calomniée, dans les divers domaines de la civilisation. 



y 



118 BÉGnSTDE BTZAM€Z ET IffiS CROISADBS 

des arts et de la littérature, je voudrais dire ici quel- 
ques mots de ce que furent au point de vue militaire 
au moyen âge ces Arméniens qui, pour la plupart 
aujourd'hui, passent pour les victimes pacifiques et 
résignées du plus atroce despotisme. 

La première dynastie chrétienne en Arménie fut 
celle des Bagratides ou Pagralides, c'est-à-dire des 
fils de Pagrat. Ces princes régnaient en Grande 
Arménie, c'est-à-dire dans l'Arménie véritable qui 
s'étend entre Tant i-Cau case et la portion orientale 
de la chaîne du Taurus. Ces rois puissants furent en 
guerre parfois avec les empereurs byzantins, mais 
bien plus souvent avec les différents souverains 
musulmans ou mongols. U y eut un moment où ils 
eurent sous leur commandement une puissance mili- 
taire de premier ordre. Ils protégeaient alors contre 
les attaques des nations musulmanes ou barbares les 
marches orientales de l'empire byzantin en Asie. 
Leur magnifique capitale d'Ani, dont j'ai visité les 
ruines il y a vingt ans (1), environnée d'une muraille 
grandiose, contenait une foule de somptueux édi- 
fices aux inscriptions lapidaires taillées dans la plus 
belle pierre rouge. Un grand nombre existent encore 
aujourd'hui en ce site tragique sur les bords très 
escarpés du fleuve Akhourian. Dynastie et capitale 
sombrèrent au onzième siècle après la plus coura- 

(i) Voy. p. 77. 



RÉQTS DE BY2ANCE ET DES CIROISADES 119 

geuse résistance, sous les coups répétés des invasions 
des Turks seldjoukides. 

Plus tard, vers le douzième siècle, une portion de 
celte nation arménienne, fuyant la domination into- 

I 

lérable du vainqueur, émigra de Tautre côté du 
Taurus dans l'antique Cilicie. Ce fut cette fraction 
importante qui constitua au moyen âge le fameux 
royaume chrétien de Petite Arménie dont Thistoire 
fut depuis intimement liée à celle des Croisades 
puisqu'il était à la fois le voisin des principautés 
chrétiennes de Syrie établies à la suite de la première 
de ces vastes invasions militaires et la dernière étape 
des grandes expéditions qui gagnaient la Syrie par 
Constant] nople et TAsie Mineure. 

La frontière orientale de ce petit royaume se con- 
fondait avec celles des terres franques et s'étendait 
jusqu'à une faible distance de cette vallée de TOronte, 
alors fertile et populeuse,, où s'élevait, entourée de 
sa haute et magnifique ceinture de tours et . de 
murailles, la grande cité d'Antioche, capitale de la 
principauté de ce nom. L'histoire de ce royaume 
d'Arménie, de cette petite souveraineté chrétienne 
du moyen âge, d'abord blottie dans les profondes 
vallées de Tâpre chaîne du Taurus, puis s'étendant 
peu à peu jusqu'au rivage du golfe de Cilicie, est des 
plus intéressantes. Les Arméniens établis, je l'ai dit, 
«n ces contrées veçs le douzième siècle, race vivace 
«ténergique, luttèrent incessamment contre tous les 



120 RÉaXS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

envahisseurs : Sarrasins de Syrie, d'Alep ou d*Égypte, 
Tartares aussi, qui les environnaient d'un cercle de 
fer. Ils avaient, nous l'avons vu, pour chefs des 
princes nationaux, les Roubéniens, descendants de 
Roupène, ou Roubên, d'abord simples princes 
régnants ou barons, comme les appellent les chro- 
niqueurs francs des Croisades, puis rois véritables, 
consacrés par TÉglise de Rome. Leurs sujets, réduits 
primitivement aux habitants de quelques villages 
groupés autour des châteaux perdus dans les mon- 
tag^nes, arrivèrent rapidement à une puissance qui en 
fit pour les princes francs établis en Syrie d'utiles et 
puissants auxiliaires. 

Grandis et fortifiés de leur côté par l'arrivée inat- 
tendue de tant de croisés, les Arméniens s'appuyè- 
rent maintes fois sur eux dans leur résistance déses- 
pérée contre les armées musulmanes. Puis, lorsque 
les grandes catastrophes fondirent sur la Terre 
Sainte et que le nom même des anciennes princi- 
pautés de la Croisade eût disparu de Palestine et de 
Syrie, les Arméniens de Cilicie, frappés eux aussi à 
mort par tant de désastres, tour à tour tributaires 
des sultans seldjoukides d'Iconium, des khans tar- 
tares et des sultans mamelouks du Caire, se soutin- 
rent avec peine quelque temps encore. Ils étaient 
comme protégés par le voisinage de cet autre glo- 
rieux royaume latin de Chypre, qui avait si coura- 
geusement relçvé dans le Levant l'étendard de la 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 121 

Croix chassé de Syrie par les victoires de Saladia 
et de ses successeurs. Des princes de la maison de 
Lusignan remplacèrent même sur le trône d'Arménie 
les descendants de Roubên. Puis enfin tout fut 
terminé pour les Lusignan de Chypre comme pour 
TArménie, et l'invasion égyptienne emme;iant le 
dernier roi arménien captif au Caire transforma en 
une solitude fumante les pentes sauvages du Taurus 
et les plaines de la basse Cilicie. 

Maintenant la plus grande portion de la nation 
arménienne, à Texception de ceux des siens qui sont 
fixés en masse à Gonstantinople et dans quelques 
grandes cités du Levant, occupe encore les vilayets 
turks situés au nord du Taurus oriental et connu s sous 
le nom de Grande Arménie. Mais beaucoup d'Armé- 
niens habitent aussi les vijiles de Cilicie au sud de 
cette même chaîne de montagnes, preuve vivante de 
la place importante qu'occupe en Orient celte nation 
si admirablement douée. Tous espèrent que l'ère des 
catastrophes et des massacres est enfin fermée pour 
elle, et que, sous l'égide de la Russie, elle pourra 
suivre de plus pacifiques et plus heureux destins. 

Je ne puis ici passer sous silence que, parmi les 
plus grands empereurs militaires de Byzance, plu- 
sieurs furent d'origine arménienne. L'histoire de 
l'armée byzantine fourmille de noiïis d'illustres chefs 
de cette même race. Je répète que je voulais seule- 
ment dire ici quelques mots de l'antique valeur 



122 RÉCITS DE BTZANCE ET DBS CROISADES 

derrière de la nation arménienne et que je laisse à 
•d'autres le soin de parler de ce que ce peuple si bril- 
lamment doué a fait jadis dans le domaine des arts et 
des lettres. 

La capitale de la Petite Arménie, la ville royale 
-de Sis, était située dans la haute vallée du même 
nom, et bien souvent les princes roubéniens s'y reti- 
rèrent tandis que, dans la plaine, passait le flot 
dévastateur de l'invasion mongole, arabe ou égyp- 
tienne, accourue des plateaux de la haute Asie ou des 
bords de TEuphrate ou du Nil. Ce fut dans un autre 
de ces châteaux royaux d'Arménie, dans celui de 
-Gaban, que se joua en l'an 1374 l'acte suprême du 
drame qui mit fin à l'agonie de l'héroïque royaume 
-chrétien. Derrière ses hautes murailles, le dernier 
roi d'Arménie, Léon VI, se défendit, durant neuf 
mois, contre les innombrables soldats égyptiens et 
«éthiopiens du sultan du Caire, Melik Aschraf Shaban. 
Forcé par la. famine à se rendre à discrétion, il vit 
son royaume anéanti par la plus effroyable des dévas- 
tations. Lui-même, longtemps chargé de fers sur le 
sol d'Egypte, au château du Caire, obtint enfin sa 
liberté, grâce aux bons offices des souverains d'Ara- 
gon et de Castille. Il partit pour TOccident après 
huit années de captivité, afin d'implorer, lui aussi, la 
compassion de l'Église et des rois d'Europe, qui le 
reçurent partout avec le respect que commandait sa 
grande infortune. Alors commença pour lui une 



RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 123 

de ces odyssées, une de ces existences errantes et 
étranges dont la vie du moyen âge nous offre tant et 
de si curieux exemples. Tour à tour plein d'espoir, 
caressant les plus chimériques projets de resta ura- 
iion, puis plongé dans le découragement et presque 
dans là gêne, vivant des subsides des princes d'Occi- 
dent, Léon VI résida successivement à Rofne, à 
Madrid, à Londres et à Paris où il finit par mourir, 
le 29 novembre 1393, dans le palais des Tournelles, 
rue Saint-Antoine, vis-à-vis de Thôtel Saint-Paul, 
résidence ordinaire des rois de France. Il fut inhumé 
aux Gélestins,où son corps resta jusqu'à la Révolu- 
tion. Ses cendres furent alors jetées au vent comme 
celles de tant d'autres. Son tombeau, d'abord trans- 
porté au musée des Monuments français des Petits- 
Augustins, a été déposé, sous la Restauration, dans 
les caveaux des sépultures royales de Saint-Denys 
où il est actuellement conservé. L'inscription en est 
ainsi conçue : Cy gist très noble et excellent prince 
Léon de Lusingnen (pour Lusignan) quint (1), roy 
latin du royaume d'Arménie, qui rendit Vâme à Dieu 
à Paris le vingtième jour de novembre, Van de grâce 
mil troys cent quatre-vingts et neuf, 

(1) Certaines listes royales ne donnent à Léon YI que le 
chiflfre V parce que Léon II, que les Arméniens appellent le 
Grande est le premier souverain de la Petite Arménie qui lyt 
pris le titre de roi. 

[Journal des Débats^ 10 mars 1916.) 



XII 

les croisés au désert du sinàï. 

Mon cher Directeur, 

Le Journal des Débats du 21 mai 1916 a publié 
une bien intéressante lettre de M. Charles Beaugé 
sur la route d'El-Kantara à El-Arich et Rafaa à 
travers les immensités sablonneuses de la péninsule 
sinaïtique qui relie TÉgypte à la Syrie. Je vous 
demande la permission de reproduire ici, pour les 
lecteurs de votre journal, les courtes pages que j'ai 
consacrées il y a quelque temps déjà (1) à la traversée 
par lefe armées de la Croisade de cette même région 
aride et solitaire, aujourd'hui occupée par les contin- 
gents anglais qui y montent la garde pour empêcher 
toute nouvelle action turque contre le canal de Suez. 
Il s'agit en l'espèce de Texpédition victorieuse que le 
roi Amaury I**" de Jérusalem conduisit, en Tan 1164, 
en Egypte au secours du vizir Schawer, révolté 
contre le fameux général Schirkouh, qui gouvernail 

(1) Campagnes du roi Amaury Z*"^ de Jérusalem en EgypUy 
au douzième siècle, ¥&ns, 1906. 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 125 

«n ce temps-là l'Egypte au nom de Nour ed Dtn, le 
puissant atâbek de Syrie, le Noradin légendaire des 
chroniqueurs de la Croisade. 

« L'armée royale de Terre Sainte, sous le com- 
mandement du roi Amaury !•' de Jérusalem en per- 
sonne, au sortir des portes d'Ascalon, prit la route 
directe du Caire le long de la mer, « commuai concis 
lio Christianitatis » , dit une lettre d'un Templier au 
roi Louis VII de France, écrite dans les derniers 
jours du mois d'août, 

« La traversée par une armée de Tisthme sinaïtique 
qui unit TAfrique à TAsie constituait, au moyen âge 
comme dans l'antiquité, une opération infiniment 
hardie, difficile et compliquée. Ces milliers d'hom- 
mes, ces immenses convois de bêtes de somme, de 
chameaux surtout, portant les bagages innombrables» 
devaient, de la frontière de Syrie à celle d'Egypte, 
traverser d'infinies étendues désertes, des sables 
arides sans limites sous un soleil torride, avec seu- 
lement sur la route quelques puits constamment et 
lamentablement insuffisants. Bien malheureusement 
nous ne possédons presque aucune donnée contem- 
poraine concernant une quelcoijque de ces grandes 
opérations militaires qu'il serait aujourd'hui si inté- 
ressant de pouvoir étudier en détail. Pour l'époque 
antique, nous avons quelques bien brèves indications 
pour deux ou trois de ces passages, ceux des armées 
des grands Pharaons de la dix-huitième dynastie» 



/ 



126 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

celui des troupes de Cambyse plus de cinq siècles 
avant l'ère chrétienne. Nous savons positivement 
que, pour cette dernière expédition, les puits ayant 
été jugés insuffisants, des marchés avaient été con- 
clus avec les cheiks des tribus arabes sauvages habi- 
tant l'isthme. Pour le moyen âge, par contre, nous 
ne connaissons rien absolument, et pourtant cette 
route, surtout à Tépoque des croisades, fut constam- 
ment suivie ou bien par les expéditions franque» 
allant en Egypte, ou bien infiniment plus souvent 
par les armées sarrasines passant d'Egypte en Syrie 
pour aller attaquer les Francs en Terre Sainte ou 
ravitailler la garnison d'Ascalon. Cette route, piste à 
peine tracée, jalonnée par les ossements des béte» 
de somme, suivait constamment le rivage de la mer, 
comme elle le suit encore de nos jours. Actuelle- 
ment elle porte le nom officiel de route du Caire à 
Gaza par le petit Désert. Elle est naturellement 
presque abandonnée depuis que la navigation à 
vapeur et le chemin de fer permeljtent de se rendre 
du Caire à Jaffa en moins de deux jours. Elle n'offre, 
du reste, guère d'intérêt, sauf peut-être les ruines 
peu importantes d'El-Arish. On ne peut la parcourir 
qu'à dos de chameau. Elle traverse de mornes éten- 
dues sablonneuses absolument désertes. Le voya- 
geur haletant n'aperçoit que les sables qui pou- 
droient et la mer qui scintille sous un soleil de feu. 
De temps en temps des puits assurent le repos des 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 127 

caravanes qui» de Gaza au Caire» ont quatre-vingt-^ 
deux heures de route. Elles accomplissent ce trajet 
en dix ou douze jours environ. D'El-Arish, dernière 
station syrienne» jusqu'à Péluse» première stàtio0 
égyptienne» il y a trente-cinq heures de route à cha- 
meau qui doivent se faire en quatre ou cinq jours»^ 
Ce devait être à peu près là le tçmps que mettaient 
les armées franques ou sarràsines de la Croisade è 
traverser ces espaces dangereux. Certainement les 
quelques puits rencontrés sur la route étaient tout à 
fait insulBsants pour d'aussi grandes agglomérations 
de guerriers» de non-combattants, de bêtes de somme 
surtout. D'énormes provisions d*eau devaient être 
transportées à dos de chameau. 

« Depuis la prise par les Francs, en Tan 1153» 
d*Ascalon, la grande forteresse avancée des Sarra- 
sins d'Egypte sur la côte de Syrie, fait d'armes qui 
fut un des plus grands et des plus utiles succès de 
la Croisade, c'était d'ordinaire dans cette ville que 
se concentraient et de cette ville que partaient les 
expéditions franques allant vers la vallée du Nil. Ce 
devait être un prodigieux, étrange et animé spec- 
tacle qu'un de ces grands départs. Le patriarche de 
Jérusalem» avec la Vraie Croix, tout le haut clergé 
du royaume accompagnaient l'armée jusqu'à quelque 
distance. Les longues files de csc^aliers enchemisés de 
fer, casqués du heaume sous l'éclatante kouffieh, les 
troupes de gens de pied de toutes races, sous leurs 



128 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

pittoresques accoutrements si divers, les intenni- 
Bables convois de chameaux poudreux, chargés d'ap- 
provisionnements de toutes sortes, les mugissants 
^troupeaux qui devaient servir à nourrir tout ce peu- 
ple, formaient sur Timmense étendue sablonneuse 
du rivage d'infinis rubans mouvants. Le soleil tor- 
•ride, les énormes nuages de poussière soulevés par 
tant de' milliers d'êtres vivants ajoutaient encore à 
j'étrangeté de ce spectacle saisissant. Les chants 
pieux, les litanies traînantes, les voix claires et 
iiautes des prêtres et des moines, les chansons gros- 
isières, les injures des soldats proférées dans tous les 
dialectes de l'Occident et de TOrient, les rires écla- 
tants des conducteurs indigènes, les cris des chame- 
liers, les cris aussi de tant d'animaux divers s'éle- 
vaient vers le ciel en un infernal et incessant 
tumulte. 

« D'Ascalon, l'armée atteignait fd'abord en quel- 
ques heures Gaza, la dernière position importante 
clés Francs dans la direction de l'Egypte. Celait 
tme ville fahaeuse, une des plus anciennes du monde, 
<Jéjà mentionnée dans la Genèse avant l'époque 
<l'Abraham. Le roi Baudouin III de Jérusalem, le 
prédécesseur d'Amaury, y avait élevé avec des maté- 
riaux antiques une forteresse dont il confia la garde 
à rOrdre du Temple. Sous la protection de ce puis- 
sant château, la vieille ville arabe ruinée de jadis se 
transforma rapidement en une ! bourgade franque 



RÉCITS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 129 

dont les chroniqueurs occidentaux déformèrent le 
nom en celui de Gadres. 

« On conçoit de quelle importance était la posses- 
sion de Gaza pour les ï'rancs à Tépoqué des croi- 
sades. C'était leyr sentinelle la plus avancée du côté 
de rÉgypte, le point d'appui de toutes leurs expédi- 
tions dans cette direction. Aussi l'Ordre du Temple y 
entretenait une nombreuse garnison tenue perpétuel- 
lement en alerte par les incursions des contingents 
égyptiens ou des tribus arabes errantes et pillardes. 

« De Gaza, par la contrée déserte du Darona, l'ar- 
mée en quelques heures, toujours longeant le rivage 
aride et brûlant, atteignait la petite forteresse de 
Daron ou Daroun, dernier poste militaire des Francs 
sur la route du pays de Misr qui est l'Egypte, à 
l'extrême frontière, du Saint Royaume. Ce devait 
être une vie morne et affreuse que celle des malheu- 
reux soldats francs auxquels était confiée la garde 
de ce point extrême de la frontière perdu dans cette 
immensité de sables sans un brin d'herbe. 

« Sans cesse en éveil pour épier la venue des 
maraudeurs, fils de Mahom, ils semblaient les 
gardiens de quelque phare fantastique émergeant 
d'un océan de sables. C'était précisément le l'oi 
Amaury I" qui avait construit ce fort avec les maté- 
riaux d'édifices antiques subsistant à Tétat de débris. 

« A partir de Daron commençait véritablement la 
traversée du désert, l'infinie, morne, monotone et 



130 REOTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

brûlante course dans les sables enflammés, le long* 
d'une interminable chaîne de dunes basses, paral- 
lèles au rivage, dont elles sont éloignées de trois ou 
quatre kilomètres euTÛron, la route de la soif, de la 
chaleur suffocante, de Taveuglante poussière. Par le 
petit ouady Saïga, puis le Khân-Younès, puis le puits 
de Bir-Refah, Tantique Raphia des guerres des Ptolé- 
mées, Touadv Chelk-Zouïedd, le fort ruiné de Khir- 
bet-el-Bordj, Touady EI-Arish, le « torrent d'Egypte» 
de la Bible qui forme la frontière naturelle entre la 
Palestine et l'Egypte, on atteignait El-Arish, cette 
oasis célèbre dont le nom revient si souvent dans 
l'histoire des luttes acharnées entre Francs de Syrie 
et Sarrasins d'Egypte à cette époque. C'était Tan- 
tique Rhinocoloura, lieu de déportation sous les 
Pharaons. Un grand souvenir y était demeuré dès le 
début de l'histoire de la Croisade. Baudouin I»', « ce 
second Judas Macchabée », y était mort avec un 
pieux courage le 2 avril 1118 au retour d'une expé- 
dition contre Faramia d'Egypte. Il y avait expiré 
dans les bras de l'évêque Roger de Ramleh. Son 
corps, dont son cuisinier Addo avait enlevé les 
entrailles, avait été rapporlé à Jérusalem pour y être 
enterré auprès du tombeau de son frère, le saint roi 
Godefroi de Bouillon. Aujourd'hui encore, souvenir 
poignant, un tas de pierres amoncelées sur un tertre 
porte le nom frappant de Hadjeret-Berdaouïl, « la 
Pierre à Baudouin >. Le pays alentour s'appelle 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 131 

Sabechat-Bardewil, « le désert salé de Baudouin ». 

« Après El-Arish, le pénible voyage continuait le 
long de la côte par ces sables horribles. Toujours 
côtoyant la dune, on passait [à Straki, à Katiyeh* 
Toujours on allait devant soi. Franchissant enfin, 
après d'interminables heures de route, la frontière 
d'Egypte, on rencontrait la première cité de cette 
contrée fameuse, la Faramia ou Farama des Croisés, 
l'antique et célèbre Péïuse, alors déjà terriblement 
déchue de sa grandeur passée, mais importante 
encore au moyen âge. » 

De Faramia, les rudes soldats d'Amaury^ passant 
à Tell-el-Her, la Magdal de la Bible, franchissant 
probablement à Quantara le point où passe aujour- 
d'hui le canal de Suez, remontant, peut-être en bar- 
ques la branche pélusiaque du Nil, se dirigèrent 
droit sur la grande cité du Caire. Avant toutefois de 
pouvoir s'attaquer à la capitale immense et fameuse 
dont la possession leur vaudrait aussitôt celle de la 
vallée du Nil tout entière, il leur fallait à tout prix, 
sur cette même branche pélusiaque -du grand fleuve, 
s'emparer de la ville également célèbre de Belbéis, 
clef de la route du Caire, clef en un mot de l'Egypte 
de ce côté. C'est devant cette ville que nous quitte- 
rons le vaillant roi Amaury et ses non moins vail- 
lantes légions. 

{Journal des Débats, 30 mai 1916.) 



XIII 

AU SOIR DE LA BATAILLE DE TÏBÉRIADE, LA MORT 
DE RENAUD DE CHATILLON. 

J'avais raconté jadis la vie de Renaud de Châlil- 
lon, prince d'Antioche dans la seconde moitié du 
douzième siècle, le légendaire sire de Karak et de la 
Terre d'outre-Jourdain, un des plus extraordinaires 
héros de cette époque extraordinaire de la Croisade, 
le personnage peut-être le plus typique de cette 
longue épopée par son audace et sa vigueur fabu- 
leuses, par ses aventures inouïes, ses faits d'armes 
qui tiennent du prodige, sa cruauté aussi, sa félonie, 
et sa mort dramatique de la maiu même de son pire 
ennemi, Saladin. 

Je m'étais épris de cette Yude et colossale figure 
de guerrier inaccessible à la fatigue et à la peur, 
quelque peu pillard aussi, que les Sarrasins redou- 
taient plus que tout autre, auquel ses exploits avaient 
valu ce surnom de « Marteau des Sarrasins », dont 
les mères sarrasines invoquaient le nom redoutable 
quand elles voulaient terrifier leurs petits enfants 
insoumis. 



RÉQTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 133 

Aujourd'hui, après avoir lu les prouesses dans les 
Balkans des guerriers modernes grecs, slaves ou 
turks, je me ressouviens de ces héros de jadis et je 
voudrais redire une fois de plus leurs exploits qui 
ne pâlissent point auprès de ceux des combattants 
d'aujourd'hui dans ce même Orient, arrosé depuis 
des siècles de tant de sang chrétien et musulman. 
Mais la place me manque et je me résigne à racon- 
ter seulement ici la fin môme de Renaud de Châtil- 
lon dans cette célèbre et terrible bataille de Tibé- 
riade qui vit à la fois la fin de la monarchie franque 
de Terre-Sainte et la mort du fameux Renaud, 1* « Ar- 
naout » des chroniques sarrasines. 

Je rappellerai uniquement que Renaud, venu en 
Orient dans la suite du roi Louis VII, après avoir 
été, comme mari de la princesse Constance, héri- 
tière de la principauté d'Antioche, un des plus puis- 
sants et redoutables princes de la croisade, avait été, 
dans une expédition de pillage, battu et fait prison- 
nier, en 1160, par Témir gouverneur d'Alep. Après 
une horrible et douloureuse captivité de seize années, 
il avait enfin réussi à se racheter par une énorme 
rançon. Il avait trouvé Antioche aux mains de son 
beau-fils Boémond III, et, prince sans terre, avait 
été rejoindre à Jérusalem le roi Baudouin IV, qui 
lui avait fait épouser la veuve du dernier prince de 
Karak et Montréal et Tavait nommé son successeur. 



134 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 



*** 



Du haut de ces deux lointaines, célèbres et 
immenses forteresses, vrais nids d'aigle dominant 
au loin le mélancolique et biblique pays de Moab, 
Renaud avait, dix ans durant, été la terreur de toutes 
les armées sarrasines, de tous les infinis et lents con 
vois, des pèlerins aussi qui, de Syrie et de Damas, 
devaient suivre cette route pour aller aux villes saintes 
du Hedjaz. En 1182, il avait été jusqu'à organiser, 
par la mer Rouge, une fantastique expédition pour 
aller piller La Mecque et Médine. C'était une entre- 
prise surhumaine. Il avait échappé presque seul au 
désastre affreux de cette expédition franque, attaquée 
par toutes les forces de terre et de mer du khalife 
d'Egypte. Dans les années suivantes, Saladin l'avait 
assiégé vainement par deux fois dans Karak, avec 
toutes ses armées. J'ai raconté longuement les épi- 
sodes héroïques ou pittoresques de ces luttes formi- 
dables. Enfin, Renaud, violant une fois encore les 
trêves, s'était emparé de la grande caravane, de La 
Mecque, dont faisait partie une sœur même de Sala- 
din. La fureur du Sultan avait été terrible. Il avait 
déclaré à nouveau la guerre aux chrétiens de Syrie, 
jurant que Renaud ne périrait que de sa main. 

J'abrège forcément ce récit pour en venir de suite 
au drame final. Saladin, décidé à en finir, était entré 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES JCROISADES 135 

en campagne avec toutes les forces de son Empire 
au printemps de Tan 1187. De son côté, le nouveau 
roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, avait, pour lui 
résister, convoqué aux fontaines de Saffouriya ou 
Séphorie le ban et l'arrière-ban du saint royaume et 
réuni une armée telle qu'il n'eii avait jamais encore 
existé de si nombreuse aux pays chrétiens d'outre- 
mer. Le Sultan, avec des forces immenses plus 
grandes encore que celles des Francs, pour décider 
ceux-ci à abandonner la défensive, avait fait atta- 
quer sur les bords de son lac la ville de Tibériade, 
qu'il avait emportée d'asëaut le vendredi 3 juillet, 
vers une heure du matin. Ses troupes allaient pren- 
dre aussi le château dans lequel s'était réfugiée la 
comtesse Eschive de Tripoli avec ses quatre jeunes 
fils, quand on annonça l'approche de l'armée des 
Francs. Cette marche en avant avait été décidée au 
camp de Séphorie, dans un tumultueux conseil, 
parmi des incidents dramatiques, malgré la furieuse 
opposition du comte Raimond de Tripoli, un des 
principaux feudataires du royaume, qui avait sup- 
plié le Roi de ne pas quitter par Tinfernale tempé- 
rature de cet été syrien les excellents cantonnements 
de Séphorie, mais d'y attendre l'attaque de Saladin. 
L'opinion inverse du grand maître du Temple avait 
prévalu sur l'esprit irrésolu du roi Guy. 

Aux premières lueurs du jour de ce même ven- 
dredi 3 juillet, par une matinée déjà torride, sous 



136 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

un ciel d'une ^éclatante pureté, Tarmée chrétienne 
représentant la force entière du Saint-Royaume, 
avait marché droit sur Tibériade et son lac. On 
espérait encore secourir cette ville, ignorant qu'elle 
s'était rendue cette même nuit. La terre tremblait 
SOUS les pas de ces milliers de cavaliers vêtus de 
mailles, qui avaient passé toute la nuit en armes 
sans que ni les hommes ni les animaux n'eussent 
étanché leur soif. La nuit avait été si brûlante que 
tous, hommes et chevaux, se mouraient déjà de 
fatigue. La journée promettait d'être pire. 



# « 



Lorsque Saladin apprit que l'ost des Francs s'était 
mis en marche, sa joie profonde éclata. Sans perdre 
une heure, toute Tarmée sarrasine, bien moins épui- 
sée que celle des Francs, se précipita à leur rencon- 
tre et lorsque, en ce jour mémorable, un des plus 
douloureux de la douloureuse histoire des Croisades, 
à la neuvième heure, cette nombreuse troupe chré- 
tienne déboucha à mi-chemin, entre Séphorie et 
Tibériade, parmi ces collines âpres, arides, caillou- 
teuses et nues, sous un soleil impitoyable dont les 
mortels rayons brûlaient la peau, dans cette atmos- 
phère embrasée, la masse des combattants francs se 
trouvait tellement accablée par les incessantes escar- 
mouches avec les éclaireurs sarrasins, par la chaleur, 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 137 

la soif affreuse, tellement rompue déjà, qu'elle ne 
résista qu'avec peine aux premières attaques plus 
sérieuses et plus impétueuses de la cavalerie infi- 
dèle, dont les rangs grossissaient à mesure qu'on se 
rapprochait de Tibériade. Un découragement pro- 
fond, de vagues rumeurs jetaient Talarme dans les 
rangs latins. Des signes étranges se faisaient voir. 
Une vieille sorcière sarrasine, chevauchant sur une 
ânesse, avait maudit l'armée des Francs. On avait 
eu toutes les peines du monde à la faire périr dans 
un grand feu d'où elle ressortait intacte à chaque 
moment. 

La nuit fut effroyable au delà de toute description 
sur cette fatale hauteur de Hittîn. Les récits de tous 
les chroniqueurs donnent l'impression profondé- 
ment émouvante de ces heures infernales. Les infi- 
dèles ne laissèrent pas une minute de répit aux 
Francs mourant de soif. Comme un essaim de mou- 
ches bourdonnant, ils tourbillonnaient autour du 
camp latin, le couvrant d'un nuage ininterrompu de 
flèches et de javelots, poussant des hurlements qui 
glaçaient d'effroi maint cœur occidental. Les cheva- 
liers chrétiens, assis à terre auprès de leurs chevaux 
haletants, cherchant vainement le sommeil, ne pou- 
vaient échanger une parole qui ne fût entendue de 
l'ennemi. Les Sarrasins mettaient le feu partout aux 
hautes herbes maintenant desséchées qui couvraient 
ce terrain pierreux. Les Francs souffraient affreuse- 



/ 



138 RÉCITS DE BTZAKCE ET DES CROISADES 



ment de ces flammes qui produisaient une chaleur 
intolérable et de prodigieux torrents de fumée. Il 
n'y eut ni homme ni bête qui but dans cette nuit 
d'enfer. 

Le soleil éclatant des pires étés syriens se leva 
lentement sur cette masse de combattants pressés 
1^ uns contre les autres en ce site d'une immense 
mélancolie, en cette journée fatale du 4 juillet, qui 
devait voir tous les princes latins de la Terre Sainte 
tomber aux mains de leur pire ennemi et qui allait 
sonner le glas de la puissance franque aux pays 
d'oulre-mer. 

Voici, sur la fin de celte lutte terrible, le récit 
d'El Malec el Afdal, le fils même de Saladin, récit 
qui nous a été conservé : « Je me trouvais à côté de 
mon père, dit-il, et c'était le premier combat auquel 
j'assistais. Déjà, plusieurs fois, les Francs, repoussés 
par nous, étaient revenus à la charge, nous refoulant 
vaillamment jusqu'à l'endroit même où se tenait mon 
père. Celui-ci, se tenant la barbe dans la main, 
s'avança en criant: « Que le démon soit convaincu 
de mensonge ! » Alors, les Musulmans, se retour- 
nant contre les Francs une fois encore, les poussèrent 
jusqu'à la colline. Je criai : « Nous les avons mis en 
fuite. » Mais mon père se retourna vers moi et me 
dit : « Tais-toi, nous ne les aurons pas vaincus tant 
« que ce pavillon-là de leur roi ne sera pas tombé. » 
Au moment même qu'il me parla, la tente royale se 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 139 

renversa. C'étaient les nôtres qui, poussant en avant 
sur Tordre du Sultan qui exultait, avaient enfin, en 
signe de victoire, renversé la tente royale et fait 
prisonniers chefs et soldats chrétiens jusqu'aux der- 
niers. Le Sultan mit pied à terre, se prosterna pour 
rendre grâce à Dieu et pleura de joie. » 



#** 



Ce fut un immense, un effroyable désastre, l'épou- 
vantable destruction de toute cette chevalerie chré- 
tienne : (( lions au début, maintenant brebis disper- 
sées ». Il ne se sauva que très peu de Francs. 
Trente itoille périrent. Trente mille furent faits 
prisonniers, parmi lesquels le roi Guy, Renaud 
de Châtillon, tous les princes de Terre Sainte. Sur 
toute l'étendue du champ de bataille, on ne voyait 
que captifs francs dépouillés de leurs vêtements, 
entièrement nus, liés les uns aux autres avec les 
cordes des tentes. « J'en vis, dit le chroniqueur 
Eimad-ed-Dîn, le propre secrétaire de Saladin, jus- 
qu'à trente et quarante attachés à une même corde, 
escortés par un seul cavalier qui seul avait fait pri- 
sonniers tous ces hommes terrassés par la soif. A 
d'autres endroits, on en voyait cent et deux cents 
gardés par quelques sentinelles. Ils furent vendus 
par tous les pays de l'Islam en Syrie et en Egypte. 
Les morts gisaient au loin, couvrant monts et vaux. 



140 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

L*horrible odeur des cadavres empestait tous les 
environs de Hittîn. J'ai vu vendre un homme, sa 
femme et leurs cinq enfants pour 80 dinars. Un fakir 
échangea un prisonnier qu'il avait eu en partage 
contre des sandales dont il avait besoin. » 

Au soir, Saladin, se retirait sous l'ombre fraîche 
de son vaste pavillon, fit crier qu'on lui amenât les 
principaux prisonniers. Il était joyeux surtout delà 
prise du roi des Francs et de celle du prince de 
Karâk, le pire ennemi des Musulmans. Tous lui furent 
successivement conduits, enchaînés, chancelants 
de fatigue comme des hommes ivres. On les rangea 
sur une seule ligne. L'affreuse gravité de la situation 
se lisait sur la figure de t^us ces vaillants. On pré- 
senta d'abord au vainqueur le grand maître du 
Temple et beaucoup de chevaliers Templiers et Hos- 
pitaliers qu'il fit aussitôt égorger jusqu'au dernier. 
Puis, on lui mena le roi Guy, son beau frère le con- 
nétable Amaury, le comte Josselin, maréchal du 
royaume, une foule d'autres, enfin le fameux 
« Arnaud », Renaud de Châtillon, le terrible et tant 
détesté prince de Karak. A l'exceplion de Renaud, 
Saladin fit à tous ces infortunés un accueil plein de 
douceur, les faisant asseoir à ses côtés. Quant au 
prince de Karak, dont il avait juré la mort, jetant un 
terrible regard sur lui, il lui reprocha sa félonie cl 
ses méfaits, unique cause première de cette afl'reusc 
guerre., « Combien de fois tu as juré et violé tes ser- 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 141 

menls? » lui cria-t»il. A quoi Renaud fit insolemment 
répondre par le drogman ou interprèle: « Mais telle 
est en vérité la coutume des puissants, et je n'ai fait 
que suivre le sentier foulé. » 






Or, le roi Guy était torturé d'une soif mortelle. 
L'ivresse de la terreur le faisait trembler de tous ses 
membres. Le Sultan lui adressa la parole avec dou- 
ceur, cherchant à apaiser Tépouvante qui faisait 
battre son cœur. Puis il lui fit apporter un sorbet 
d'eau de rose rafraîchie avec de cette neig« qu'un 
service régulier de dromadaires coureurs apportait 
du Liban lointain jusqu'au camp du Sultan et jusqu'à 
son palais du Caire. Après avoir étanché sa soif 
atroce, le roi Guy tendit la coupe au prince Renaud 
qui la vida. Mais le Sultan reprodba cet acte au roi 
avec impétuosité : a Tu ne m'as pas demandé la per- 
mission de donnera boire à ce maudit, le plus inique 
des impies. Je ne suis donc pas tenu de protéger sa 
vie. » 

11 disait cela à cause de ce noble et hospitalier 
usage des Arabes q\ii veut qu'un captif ait la vie 
sauve s'il a bu ou mangé à la table de celui qui l'a 
fait prisonnier. 

Alors, montant à cheval, Saladin laissa pour 
quelques moments ses illustres captifs en proie aux 



142 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

flammes de l'épouvante. Toutefois, il les fit emmener 
pour qu^ils se restaurassent à Texception du seul 
Renaud, qu'il fit attendre lié dans le vestiBule de sa 
tente. Après avoir longuement inspecté son camp et 
être rentré dans son pavillon, il fit revenir les pri- 
sonniers, le roi en tête, et les fit asseoir sur le devant 
de sa tente. Il se fit amener aussi le prince de Karak, 
n'ayant alors auprès de lui que quelques serviteurs. 
D'une voix tonnante, il lui énuméra ses crimes et ses 
perfidies, disant : « J'avais fait vœu à deux reprises 
de te tuer si je m'emparais de ta personne ; la pre- 
mière fois, ce fut quand tu voulus marcher contre 
La Mecque et Médine ; la seconde fois, .quand tu 
pris par trahison la caravane de La Mecque. » Ensuite, 
suivant l'invariable coutume musulmane, il com- 
manda d'abord à son prisonnier d'abjurer, puis, sur 
le refus énergique de Renaud de Châtillon, il lui cria: 
« C'est moi, maintenant, qui défends Mahomet ! » Il 
courut à lui, la dague à la main, et Fégorgea. 

Le corps du héros franc roula sur le sol. Sur l'ordre 
du Sultan, la tête fut séparée du tronc et le cadavre 
traîné par les pieds devant le roi Guy, puis jeté 
dehors. Le roi Guy tremblait de tous ses membres. 
Saladin le rassura : « Cet homme, lui dit-il, meurt 
victime de son incroyable méchanceté. Son insolence 
avait vraiment dépassé toutes bornes. Quant à toi, 
ne tremble pas ; un Roi ne tue pas un Roi. » 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 143 



**# 



Ainsi périt d'un trépas affreux, noblement supporté, 
Tilluslre Renaud de Châtillon, ex-prince d'Antioche^ 
prince de Karak et Montréal, seigneur de la terre 
d'outre-Jourdain. Ainsi périt à l'âge d'au moins 
soixante années, de la main même du plus fameux 
des Sarrasins, ce chevalier sans peur, sinon sans 
reproche, la plus éclatante personnification du cou- 
rage aventureux au pays de Terre Sainte. Il y avait 
alors quarante ans et plus qu'il avait quitté pour 
toujours les bords riants du Loing paisible et les 
humides campagnes du Gâtinais. Son corps qui si 
souvent avait blanchi sous la poussière .des brûlants 
combats syriens, jeté à la voirie, devint la proie des 
chiens errants de l'armée sarrasine. Tous les poètes 
du monde musulman célébrèrent dans leurs pièces 
de vers le triomphe du grand Sultan. 



{Le Gaulois, 9 mars 1914.) 



XIV 



LES AVENTURES d'uNE PRINCESSE BYZANTINE DE 

CHYPRE A l'Époque des croisades. 

Les conquêtes de Saladin, à la suite du grand 
désastre des armées chrétiennes du royaume de Terre 
Sainte, à Hittîn, le 4 juillet 1187, et de la prise de 
Jérusalem, le 2 octobre de la môme année, événe- 
ments dont le retentissement fut immense en Occi- 
dent, avaient déterminé la nouvelle grande croisade 
des rois Philippe-Auguste de France et Richard 
Cœur-de-Lion d'Angleterre. Les deux jeunes souve- 
rains, âgés alors le premier de vingt-cinq ans seu- 
lement, le second d'un peu plus de trente années, 
s'étaient rencontrés au milieu de Tan 1190, dans 
le port de Messine, faisant l'un et l'autre route 
vers la Syrie avec leurs puissantes armées. Philippe- 
Auguste avait, le premier, quitté la Sicile le 30 mars 
1191, faisant voile pour Saint-Jean-d'Acre, près de 
laquelle il débarqua deux semaines plus tard. Richard 
Cœur-de-Lion l'avait suivi dix jours après, avec toute 
sa flotte. Le roi d'Angleterre était accompagné de 



RÉCITS DE BTZANGE ET DES CROISADES 145 

1 

sa fiancée, la princesse Bérengère, fille du roi Sanche 
de Navarre, que venait de lui amener à Messine sa 
mère à lui, la trop fameuse Éléonore de Guyenne. II 
emmenait encore en Terre Sainte sa propre sœur , la 
reine Jeanne, veuve du dernier roi de Sicile, Guil- 
laume le Bon.jDétourné de sa route et poussé dans le 
port de Sattalie d'Asie Mineure, parla tempête, qui 
avait dispersé ses vaisseaux^ le roi d'Angleterre avait 
appris presque en même temps, sur cette côte sau- 
vage, que son royal cousin de France attendait impa- 
tiemment sa venue devant Saint-Jean-d'Acre et que 
la population grecque de l'île de Chypre, toute voi- 
sine, avait fait aux équipages de trois des navires 
anglais naufragés le plus odieux accueil, massacrant, 
et pillant les guerriers et les matelots qui les mon- 
taient. Le vaisseau portant les deux princesses 
royales, fort éprouvées par la traversée, s'était même 
vu refuser l'entrée du port de Limassol, pour y faire 
sa provision d'eau. 

La belle et fertile île de Chypre, habitée par une 
population grecque nombreuse, était alors aux mains 
d'un prince usurpateur de la famille impériale des 
Comnènes, régnant à Constantinople. Il serait trop 
long de raconter à la suite de quelles péripéties ce 
personnage aventureux, rebelle au basileus, s'était 
fait proclamer empereur de Chypre. Il régnait par la 
terreur. Dépourvu de tout scrupule, il pactisait avec 
les Sarrasins et se montrait ^fort hostile aux croisés, 

10 



146 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

auxquels il avait fait interdire l'entrée de tous les 
ports de l'île. 






Mais le perfide prince byzantin avait, cette fois, 
compté sans son hôte, ne semblant pas se douter 
qu'il avait affaire au plus belliqueux, au plus violent, 
au plus entreprenant des souverains d'Occident* 
Brûlant de venger l'affront fait aux siens, Richard se 
décida soudain à punir Tenipereur Isaac et ses 
déloyaux sujets avant d'aller rejoindre le roi de 
France sous les remparts de Saint-Jean-d'Acre assié- 
gée. Le 6 mai, déjà, il débarquait une portion de son 
armée sur la plage basse et marécageuse de Limassol . 
Le 11 mai, il forçait Isaac à faire sa soumission. Dès le 
lendemain, il faisaitdans Limassol, célébrer en pompe 
son mariage avec la fille du roi de Navarre et déposer 
par l'évêque d'York, sur la tête de celle-ci, la cou- 
ronne royale d'Angleterre, cérémonie étrange qui 
unissait, dans l'île fameuse consacrée jadis^au culte de 
Vénus Je jeune souverain delà lointaine et brumeuse 
Albion avec une princesse née aux pieds des Pyré- 
nées, également lointaines. Seule, l'époque fantas- 
tique des croisades a vu se dérouler par centaines des 
événements aussi extraordinaires, aussi inattendus. 

Le 21 de ce même mois de mai, Richard faisait 
prisonnier, au combat de Tremithoussia, Isaac, déji 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 147 

traître à ses si récents serments, et l'envoyait captif 
sur la côte de Syrie. Les chroniqueurs rapportent que 
le prince byzantin supplia son vainqueur de ne point 
le faire lier de chaînes de fer, ce vil métal, mais 
bien d'or et d'argent. C'est probablement 1^ une 
réminiscence poétique des trésors somptueux que 
les rudes guerriers d'Angleterre trouvèrent dans 
les châteaux de l'empereur de Chypre. Richard fit 
déposer l'étendard impérial tissé de soie d'or sur le 
tombeau du roi martyr saint Edmond, dans Tabbaye 
de son nom, au comté de SufTolk. 

Richard avait, je l'ai dit, envoyé Isaac en Syrie, 
sous la surveillance de son chambellan privé. Là, 
il avait confié la garde de son royal prisonnier aux 
chevaliers de l'Hôpital, autrement dits de. Saint-Jean- 
de-Jérusalem. Ceux-ci l'enfermèrent dans leur puis- 
sante forteresse de Margat, dont lés ruines colossales 
dominent encore aujourd'hui la rive syricMine, entre 
Tortose et Latakieh. L'aventureux Comnène devait y 
mourir peu d'années après, dès Tan 1195, « regret- 
tant, dit un de ses panégyristes, bien plus que ses 
immenses trésors, Féloignement de son unique 
enfant, sa fille qu'il avait remise aux Anglais comme 
son otage le plus précieux » . 



148 RÉQTS DE BYZANGE ET DES CROISADES 






L'infortuné empereur de Chypre, en effet, avait 
une fille qu'il chérissait, une petite princesse char- 
mante, véritable princesse de conter de fée, dont je 
voudrais redire ici en quelques lignes l'étrange et 
romanesque destinée, du moins le très peu que nous 
en savons. Cette pauvre enfant, qui semble avoir été 
infiniment gracieuse d'esprit comme de corps, avait 
été, après la captivité de son père, conduite à Limas- 
sol, où Richard l'avait confiée aux soins des deux 
reines, sa femme et sa sœur. Lorsque, après avoir 
terminé cette rapide conquête de l'île de Chypre, 
qu'il devaijt vendre peu après aux Chevaliers du 
Temple, le roi d'Angleterre alla enfin, avec toute sa 
flotte, rejoindre le roi et l'armée de France qui assié- 
geaient toujours Saint- Jean-d' Acre, il se fit précéder 
au camp, devant cette ville, par les reines, accom- 
pagnées de la touchante petite captive, portées sur 
les vaisseaux à voile qui allaient plus vite que les 
galères. Les deux princesses occidentales paraissent 
avoir traité avec une extrême douceur la pauvre 
petite Grecque, ainsi brusquement enlevée à la ten- 
dresse des siens. 

Les aventures subséquentes de la fille des Com- 
nènes semblent avoir fait grande impression en 
Occident, car les chroniqueurs contemporains 



î RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 149 

parlent d'elle à plusieurs pages de leurs écrits. 
Malheureusement ces mentions sont constamment 
si brèves qu'il devient impossible de retracer cette 
vie vagabonde et tourmentée autrement que par 
quelques points de repère, hélas ! bien clairsemés. 

Tout le temps du séjour du roi Richard en Syrie, 
la fille de l'empereur de Chypre, dont nous ignorons 
même le prénom, ne quitta point les reines. Durant 
qu'après la prise d'Acre le brillant souverain anglais 
étonnait à tel point par son éclatante bravoure les 
Infidèles, qu'il suffisait, au dire d'une ancienne 
chronique, aux femmes sarrasines de prononcer son 
nom pour faire taire sur-le-champ leurs petits enfants, 
les deux princesses étaient établies dans le palais 
royal d'Acre, qui avait été attribué à Richard lors du 
partage de la ville. Parfois elles accompagnaient le 
roi dans ses marches. Toutes les fois que les histo- 
riens de la croisade parleiit d'elles, ils nomment 
également la petite Chypriote qui ne les quittait 
jamais. 



#*# 



Le 10 août 1192, une trêve de trois ans et trois 
mois avait été conclue avec Saladin. Le roi d'Angle- 
terre quitta la Syrie le 9 octobre, jour de la fête 
Saint-Denys, avec les reines et la jeune captive. 
Cette dernière, confiée spécialement à Etienne de 



150 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

Torhain, débarqua en Italie, durant que Richard, 
naufragé près d'Aquilée, se faisait» on le sait, prendre 
SOUS un déguisement. Les chroniqueurs rapportent 
que les trois princesses arrivèrent ensemble à Rome, 
où elles demeurèrent à peu près six mois à la cour 
pontificale. Nous ne savons, hélas ! rien de ce séjour, 
sauf qu'à leur départ, vers le milieu de l'an 1193, le 
pape Céleslin 111 les fit accompagner par le cardinal 
Meliori jusqu'à Pise, probablement même par terre 
jusqu'à Gènes. Elles gagnèrent de là Marseille, où le 
roi d'Aragon, Alphonse II, qui résidait pour lors 
dans son comté de Provence, les reçut à merveille et 
les escorta personnellement jusqu'au Rhône, fron- 
tière de ses Étals. Là, elles trouvèrent, les attendant, 
le brillant Raimoud de Saint-Gilles, fils aîné et héri- 
tier de Raimond V, le puissant comte de Toulouse. 
Ce prince séduisant les accompagna à travers tout le 
Languedoc et ne les quitta que sur terre anglaise, 
peut-être seulement à Poitiers. 

« Il est bien permis de croire, dit le comte de Mas- 
Latrie dans son Histoire de Chypre, à laquelle 
j'emprunte ces détails, que les grâces et la courtoisie 
du comte de Saint-Gilles, âgé alors de trente-huit 
ans seulement, laissèrent de favorables impressions 
dans Tésprit des nobles étrangères ; car, à peu de 
distance, deux d'entre elles, Jeanne d'Angleterre et 
la petite Comnène, furent successivement ses femmes 
légitimes, alors qu'il était devenu comte de Toulouse. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 151 

€ Après son arrivée en Poitou, poursuit le même 
historien, nous perdons pour un peu de temps la 
trace de notre petite Chypriote. On s'occupait d'elle 
cependant en Allemagne, où le roi Richard, livré 
par le duc d'Autriche à l'empereur Henri VI, était 
retenu prisonnier. L'empereur, désireux de venger 
Toutrage fait, à Saint-Jean d'Acre, par le souverain 
d'Angleterre, à la bannière d'un prince allemand, lié 
d'ailleurs avec les Comnènes par de quasi-liens de 
parenté (le basileus Manuel avait épousé Berthe, que 
les Grecs appelèrent Irène, belle-sœur de l'empereur 
Conrad, grand-oncle d'Henri VI), promit de ne con- 
sentir à la libération du royal prisonnier qu'après la 
délivrance d'Isaac Comnène, alors encore vivant à 
Margat de Syrie, et celle de sa fille, alors en Europe. 
Si les captifs se trouvaient en liberté, l'empereur 
s'engageait à ne relâcher le roi qu'après avoir reçu 

le remboursement de tout ce qu'il avait pu exiger 

* 

d'eux. Le traité de l'empereur et du duc d'Autriche, 
le 13 février 1193, ne fut pas complètement exécuté, 
par suite de circonstances demeurées inconnues. On 
sait que Richard fut dégagé de ses derniers liens à 
Mayence en février 1194, après quatorze mois de 
captivité, et nous retrouvons la princesse byzantine 
prisonnière encore en Normandie à une époque posté- 
rieure, qui doit être la fin de l'année 1194 ou les huit 
premiers mois de l'année 1195. » 
Séparée des deux reines, la fille d'Isaac^était alors 



152 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

confiée avec une autre captive, la fille du duc de 
Bretagne, à la surveillance de deux gardiens anglais. 
De Rouen, ceux-ci conduisirent leurs prisonnières, 
ainsi momentanément unies par une étrange des- 
tinée, àjChinon, en Touraine. 

De nouveau, nous sommes ici mal renseignés sur 
les aventures de la jeune Grecque. Nous savons seu- 
lement que Richard lui rendit enfin la liberté pour 
qu'elle^ pût épouser Raimond de Saint-Gilles! Le roi 
d'Angleterre n'avait alors qu'un but : écraser Phi- 
lippe-Auguste. Pour s'assurer la paix avec le Lan- 
guedoc et satisfaire en même temps son ancien 
ennemi l'empereur d'Allemagne, il délivra la fille 
^ d'Isaac, consentit à son mariage avec Raimond et 
offrit également à ce prince la main de sa propre 
sœur, Jeanne. « Les deux mariages, dit M. de Mas- 
Latrie, s'accomplirent certainement ; Tordre seul 
dans lequel ils se succédèrent demeure douteux pour 
nous I » 

Raimond de Saint-Gilles, séparé dès le commence- 
ment de 1193 d'une première femme, devenu le puis- 
sant comte de Toulouse à la fin de 1194, épousa, en 
octobre 11%, la veuve du roi de Sicile, Jeanne d'An- 
gleterre, laquelle mourut déjà en septembre 1199. 
Probablement après et non as^ant cette seconde 
union, le comte Raimond* se décida à se remarier 
avec la jeune Grecque et l'antique Toulouse connut 
cette étrangeté d'avoir pour souveraine une fille des 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 153 

empereurs d'Orient. Ce ne fut, du reste, que This- 
toîre d'un moment. Nous ne savons rien sur le séjour 
en Languedoc de la fille d'Isaac. 

« Son union avec le comte de Toulouse, dit 
M. de Mas-Latrie, résultat évident d'une passion 
momentanée^ ne dura pas plus que le caprice qui en 
avait donné la pensée. » Vers 1200, au plus tard 
en 1202, Raimond VI abandonna Tinfortunée Levan- 
tine, dont il ne paraît pas avoir eu d'enfants, et se 
remaria en quatrièmes noces à Éléonore d'Aragon. 

La fille d'Isaac Comnène se retira alors à Marseille^ 
où elle vécut obscurément. Elle y vit arriver, vers le 
commencement de Thiver de 1202 à 1203, une nom- 
breuse flotte de navires flamands. C'étaient des 
guerriers de la nouvelle grande croisade qui venait 
d'être prôchée par le fameux Foulques, curé de 
Neuilly, et qui, après la mort de. Richard et la récon- 
ciliation des barons de Champagne et de Flandre 
avec le roi de France, avait été décidée dans le grand 
tournoi, au château d'Ecry, aujourd'hui Asfeld, dans 
les Ardennes, durant TA vent de Tannée 1199. Les 
représentants des seigneurs français, guidés par le 
maréchal de Champagne, l'illustre Geoffroy de Ville- 
hardouin, s'étaient rendus à Venise pour traiter du 
passage de l'armée de la croisade. Le traité fut signé 
en avril 1201. Les circonstances semblaient infini- 
ment favorables. La délivrance de Jérusalem parais- 
sait imminente. L'Orient musulman était, en effets 



154 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

profondément divisé. Les fils de Saladin, mort en 
1193, possessionnés en Syrie, étaient en conflit 
violent avec leur oncle, Malek Adel, le nouveau 
Soudan d'Egypte. 






Les croisés avaient convenu de se trouver à 
Venise à la Saint Jean de 1202. Les galères de la 
République devaient les transporter directement en 

IF 

Egypte pour y attaquer le Soudan au cœur même 
de ses royaumes^ On indiqua cepeiidant la Syrie 
comme rendez-vous à ceux des croisés qui ne 
pourraient aller s'embarquer dans un des ports de 
l'Adriatique. On sait comment la perfidie de Venise 
détourna sur Constantinople l'orage qui menaçait le 
Caire et comment la quatrième croisade, si fameuse, 
aboutit, en 1204, à la destruction de l'empire des 
Comnènes et des Anges et à leur remplacement sur 
le trône des basileis par une dynastie française. 

Malgré le grand rendez-vous de Venise, beaucoup 
de pèlerins d^Occident, anxieux surtout de concourir 
à la délivrance de Jérusalem, descendirent le Rhône 
et s'embarquèrent à Marseille directement pour 
Saint-Jean-d'Acre. Un grand nombre encore, parmi 
ceux des Flandres surtout, habitués à la mer, n'hési- 
tèrent pas à prendre la longue route le long des 
côtes de France et d'Espagne. Du détroit de Gibral- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 155 

tar ils s'en ûllaient par escales en Syrie. Le gros de 
leur flotte, fort imposante, sous le commandement 
de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, jeta Tancre 
à Marseille, vers la fin de l'an 1202, et résolut d'y 
attendre le retour de la belle saison pour faire 
ensuite voile sur Acre. Durant ce long hivernage, 
un des chevaliers de Jean de Bruges, dont nous 
ignorons malheureusement le nom, fit connaissance 
delà jeune princesse grecque. Elle devait être belle 
encore, car le chevalier s'éprit d'elle passionnément. 
Probablement que l'illustration de sa naissance joua 
un rôle dans cet engouement subit. Il épousa la fille 
d'Isaac et crut fermement qu'en devenant le gendre 
d'un Comnène il devenait également son héritier. Il 
était, paraît-il, lui-même, de fort haute lignée, parent 
de Baudouin de Flandre, un des chefs de la croisade, 
futur empereur de Gonstantinople. Jean de Nesle et 
ses Flamands, heureux de l'aventure, promettaient 
de soutenir ses prétentions. Refusant de s'associer 
à la grande flotte de l'Adriatique, ils persistaient à 
continuer séparément leur route vers Saint-Jean- 
d'Acre. L'amoureux chevalier partit avec eux, plein 
de royales espérances, ne doutant pas que le nouveau 
prince latin qui régnait maintenant sur Chypre, le 
roi Araaury II de Lusignan, satisfait d'être aussi 
roi de Jérusalem, ne lui cédât de bon cœur son île 
superbe. Hélas ! la désillusion du pauvre chevalier 
fut aussi rapide que cruelle. Nous ignorons même si 



156 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CHOISADES 

la fille d'Isaac, lajeune enchanteresse raccompagnait. 
« Quand le roi Amaury ouït sa requête, dit la Chro- 
nique d'outre-mer en son pittoresque langage, si le 
tint à fol et à musard ; il lui commanda de vider aus- 
sitôt sa terre s'il ne voulait perdre la vie. Personne 
ne conseilla au chevalier de demeurer dans le pays ; il 
se hâta bien vite d'en sortir et se retira en Arménie ! » 
On n'entendit plus jamais parler de lui en Orient, ni 
de l'épouse romaneïpque qu'il avait tant aimée. On 
ignore ce que devint et où mourut la fille des empe- 
' reurs. 

Combien ne serait-il point facile de retrouver dans 
ces existences étranges du moyen âge, jetées par les 
caprices du sort dans les plus incroyables odyssées, 
matière encore à plus d'un beau roman de chevalerie, 
à plus d'un drame plein de situations imprévues ? 
Les hauts châteaux de Chypre et l'invasion des 
guerriers anglais, le vieux palais de Saint-Jean- 
d'Acre, Rome, le long voyage jusqu'en Normandie 
et en Tou raine, Toulouse et Marseille, le brillant 
Raimond de Saint-Gilles et la pauvre petite prin- 
cesse captive des Anglais, le beau rêve de Toulouse,, 
les sombres désillusions de Marseille ; puis ce nou- 
veau roman, ce jeune croisé des rives flamandes, ces 
deux amoureux si fous d'espérances et de chimé- 
riques projets et ces bons compagnons de Rruges, si 
naïvement crédules, qui se voient déjà grand séné- 
chal et grand connétable du nouveau royaume, et 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 157 

cette fin piteuse après une si belle entrée en matière, 
cette triomphante épopée qui se termine si brusque- 
ment SOUS la parole injurieuse du roi de Jérusalem ; 
cette fîlfe d'usurpateur et d'empereur, cette descen- 
dante des Comnènes, cette comtesse authentique de 
Toulouse qui devient la femme d'un cadet de famille, 
coureur d'aventures et quémandeur de couronnes ! 
L'histoire ofTre-t-elle beaucoup d'exemples d'éléva- 
tions plus brusques et de chutes plus rapides ? 

(Le Gaulois, 13 mars 1911.) 



XV 

l'histoire d'après les monnaies. — LE SIÈGE DE 
DAMIBTTE PAR LES GUERRIERS DE LA CINQUIÈME CROI- 
SADEi 

La cinquième croisade, vers le premier quarl 
du treizième siècle, fut une des plus infortunées 
parmi ces grandes expéditions militaires entreprises 
par les puissances européennes occidentales pour 
protéger le royaume chrétien de Jérusalem ou 
chercher à le reconstituer contre Teffort du monde 
sarrasin. Les suites en furent cette fois particuliè- 
rement fâcheuses, presque désastreuses pour les 
restes déjà bien diminués des seigneuries franques 
en Palestine. Je possède dans ma collection numis- 
matique de monnaies des princes de la croisade, 
quelques exemplaires d'un précieux et presque 
introuvable denier du fameux roi de Jérusalem, le 
vaillant héros Jean de Brienne, qui rappelle d'une 
manière saisissante l'événement peut-être le plus 
important de cette cinquième croisade, je veux dire 
le fameux siège de Damiette par les guerriers 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 159 

chrétiens. On sait que les chefs de cette croisade, 
obéissant à un plan déplorable que devait reprendre 
après eux et sans plus de succès le roi Louis IX, 
s'étaient décidés à aller attaquer les Sarrasins au 
cœur même de cette fertile terre d'Egypte d'où il§ 
tiraient leurs plus grands revenus et leurs meilleures 
troupes. 

En Tan 1219, le roi Jean de Brienne, le patriarche 
de Jérusalem, les évêques de Terre Sainte, le duc 
d'Autriche, les trois ordres des chevaliers de Saint- 
Jean, des chevaliers du Temple el des chevaliers 
Teutoniques se trouvèrent réunis sous les murs de 
cette cité de Damiette, cette plus grande place de 
guerre d'Egypte, dont la conquête devait assurer 
aux chrétiens celle de la ville du Caire et de toute 
la vallée du Nil. Ce siège fameux' fut Tévénement 
principal de cette colossale expédition, malheureuse 
entre toutes. 

La garnison égyptienne, forte d'au moins soixante 
mille hommes en armes, résista avec la plus extrême 
énergie. La vieille et savoureuse chronique latine et 
franque connue sous le nom du « Continuateur de 
Guillaume de Tyr » nous a laissé la relation naïve, 
imagée, infiniment frappante des nombreux et san- 
glants assauts qui furent livrés par les guerriers 
francs, et une description extraordinaire de cette 
fameuse machine de guerre, de ce château gigan- 
tesque, haute et colossale tour de bois, construite 



160 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

sur deux navires fortement arrimés Tun à l'autre, 
occupée par trois cents guerriers d'élite, qui mit les 
assiégeants en possession de la tour dite du Nil, une 
«des principales défenses de Damiette. 



#*# 



Dans le courant de novembre, les assiégés, cruel- 
lement décimés par la peste et la famine, ouvrirent 
leurs portes aux vainqueurs, qui entrèrent dans la 
ville sans assaut, sans capitulation, sans pillage. Un 
épouvantable spectacle fit reculer d'horreur ceux 
qui les premiers pénétrèrent dans cette immense 
nécropole: les places publiques, les mosquées, les 
maisons, toutes les rues étaient encombrées de 
cadavres. De toute cette nombreuse population, 
trois mille habitants à peine subsistaient encore, 
Damiette fut donnée à perpétuité au roi de Jéru- 
salem, Jean de Brienne, et chaque nation qui avait 
fourni' un coïrtingent à l'armée de siège eut une des 
portes de 4a ville. Hélas I le roi Jean ne devait pas 
conserver longtemps cette conquête si chèrement 
achetée. Un homme, un prêtre, type achevé du 
politique italien ambitieux et remuant, devait tout 
perdre : c'était Pelage, le légat du pape Honoré Hl 
auprès dé l'armée des croisés. Il prétendit com- 
mander seul au nom du chef de la Chrétienté et 
reléguer au second rang l'autorité du roi de Jéru- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 161 

-salem. Les relations -s'envenimèreut rapidement 
entre les partisans de ces deux hommes. Jean de 
Brienne dut quitter l'armée, abandonnant sa nou- 
velle seigneurie égyptienne dès Tannée 1220. Son 
départ fut fatal aux affaires des croisés. Il revint, il 
est vrai, Tan d'après, à Damiette, lorsque Pelage^ 
demeuré seul chef de 'armée, eut amené, par sa 
soif de commandement, une situation impossible 
entre ..lui et la noblesse qui refusait de lui obéir. 
Mais tant et de si cruelles dissensions avaient 
singulièrement compromis les premiers succès de la 
croisade. Les Sarrasins avaient de tous côtés repris 
l'oflFensive, et, dès le mois de septembre 1221, 1rs 
croisés, menacés d'une complète destruction par les 
eaux du Nil débordé, restituaient Damiette aux 
mains du Soudan d'Egypte qui leur octroyait en 
échange une trêve de huit années et la liberté des 
captifs avec un morceau de la Vraie Croix. 

L'entrevue du Soudan Malek-Kamel et du roi de 
Jérusalem vaincu fut touchante : « Le roi s'assit 
devant le Soudan, iiit le continuateur de Guillaume 
de Tyr, et se mit à plorer. Le Soudan regarda le roi 
qui plorait et lui dit: « Sire, pourquoi plorez-vous? » 
— « Sire, j'ai raison de plorer, répondit le roi, 
« car j*ai vu le peuple dont Dieu m*a chargé périr 
« au milieu des eaux et mourir de faim. » Le 
Soudan eut pitié de ce qu'il vit le roi plorer ; si plora 
aussi, lors envoya trente mille pains aux pauvres 

41 



162 RÉQTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

et aux riches; ainsi leur envoya quatre jours de 
suite. » ^ 

De ce règne éphémère de quelques mois de ce 
héros chevaleresque, Jean de Brienne, futur empe- 
reur latin octogénaire de Constantinople, sur cette 
antique terre d'Égypie, tant de fois trempée du sang 
des croisés, quelques menues monnaies de billon, 
fait extraordinaire, nous sont restées, glorifiant en 
leur élégante petitesse tant d'illustres souvenirs. Ce 
sont les espèces qu'il fit frapper durant ces quelques 
mois par des ouvriers latins pour affirmer sa posses- 
sion de rillustre cité de Damiette. 

N'est-il pas étrange que quelques-uns de ces 
pauvres petits deniers, si minces, si fragiles, oubliés 
sur cette rive lointaine, soient venus jusqu'à nous 
après avoir servi aux échanges des guerriers francs 
dans le camp de la croisade et dans la cité conquise? 
Elles portent d'une part la tête couronnée de face du 
roi Jean, aux longs cheveux bouclés, avec la légende 
précédée de la croix : DamiatUy qui est Damiette , et 
au revers la croix cantonnée de deux besants avec la 
légende en abrégé : Johannes rex : Jean roL Cette 
monnaie sera toujours d'une infinie rareté. Elle ne 
dut être en effet forgée que dans le bien court inter- 
valle durant lequelDamiette demeura sous la posses- 
sion du roi Jean de Brienne. C'est l'unique monnaie 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 163 

d'origine franquequi ait jamais été frappée au temps 
lointain de la croisade sur Tantique terre des Pha- 
raons. Un jour, un marchand du Caire m'a envoyé 
quelques-unes de ces petites pièces si rares, agglo- 
mérées ensemble par la. rouille. J*eus fort à faire 
pour les détacher les unes des autres et pour 
retrouver, sous le vert-de-gris lamentable, la fine 
effigie du grand héros chrétien. 

Quand je dis grand héros, je ne dis que cela et 
pas autre chose. Jean de Brienne fut, en effet, un 
des plus magnifiques héros de la croisade. Partout 
en Orient, durant tant d'années, on le vit soutenir 
à merveilleux coups d'épée les intérêts de la Chré- 
tienté contre les attaques incessantes des Sarrasins 
maudits, fils de chiens. Agé de plus de quatre- 
vingts ans, il défendit magnifiquement la cité de 
Constanlinople où il avait été nommé empereur dans 
des circonstances tragiques. Mais ce héros n'était 
pas tendre. Ses mœurs étaient féroces, comme celles 
de beaucoup de ses contemporains. Après la mort 
de sa' première femme qui était, on le sait, la fille 
du terrible empereur Frédéric de Hohenstaufen, il 
s'était remarié sur le tard avec une jeune princesse 
d'Arménie dont nous ne savons que ceci : qu'elle 
mourut « d'une batture d'éperons » que lui infligea 
son vieil époux. Probablement son crime était grave, 
mais le châtiment était extraordinairement brutal. 

{Le Gaulois^ 18 juillet 1914.) 



XVI 



FRANÇAIS ET ESPAGNOLS EN GRÈGE AU DÉBUT DU 
QUATORZIÈME SIÈCLE. 

Les événements extraordinaires dont la péninsule 
des Balkans est aujourd'hui le théâtre ramènent 
Fattention sur Thistoire médiévale de ces contrées 
lointaines. A la suite de la quatrième croisade de 
l'an 1204, qui, pour près de soixante années, plaça 
sur le trône de Gonstantinople, au lieu de la famille 
byzantine des Anges, une dynastie française, on 
sait que la Morée et l'Attique, c'est-à-dire la portion 
la plus importante de la Grèce antique, tombèrent 
également, à cette époque, aux mains de nobles 
aventuriers de sang champenois ou bourguignon. Je 
ne saurais retracer ici, même à grands traits, les 
principaux événements de cette glorieuse et roma- 
nesque histoire de la Grèce française du moyen âge, 
si bien racontée par notre grand érudit Buchon. 
Politiquement parlant, cette [nouvelle France, ou 
« pays de la conquête », se divisa de suite en deux 
grandes portions distinctes : le duché d'Athènes 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 1^5 

et la Morée. La lîlorée, ou Péloponèse, ou encore 
Achaïe, comme on disait alors, appartint d'abord 
aux descendants de Geoffroy I«' de Villehardouin, 
qui s'en était emparé dès 1209, puis aux princes 
d'Anjou, souverains de Naples, héritiers des droits 
d'Isabelle, arrière-petite-fille du conquérant primitif. 
Charles d'Anjou et ses successeurs, tantôt gouver- 
nèrent TAchaïe par Tentremise de leurs capitaines 
généraux, tantôt y tolérèrent des princes vassaux. 
Le duché d'Athènes, c'est-à-dire TAttique, avec 
Athènes et Mégares, la Béotie avec Thèbes, l'Argo- 
lide avec Argos et Nauphie, furent le domaine de la 
famille bourguignonne des La Roche, descendants 
d'Otton de La Roche, un des compagnons de Boni- 
face de Montferrat, devenu lui aussi, au 'même 
moment roi de Salonîque. Otton prit le titre de 
MégaskyTy ou « grand sire » d'Athènes, titre que 
portèrent après lui tous ses successeurs. 



**# 



Athènes, la ville de Thésée et de Périclès, et 
Chiarentza, obscure bourgade des côtes d'Elide, 
devinrent les résidences chevaleresques de ces 
dynasties bourguignonne et champenoise des La 
Roche et des Villehardouin". Longtemps ces villes, 
Athènes surtout, et Thèbes de Béotie, seconde 
capitale des Mégaskyrs, Mistra aussi, la Sparte du 



166 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

moyen âge, rivalisèrent avec les plus brillantes cours 
d'Occident. Les princes de Morée et d'Attique ne 
parurent plus qu'entourés d'une superbe chevalerie 
aux éperons d'or sur ces champs de bataille où ils 
se mesuraient tantôt avec les Byzantins, tantôt avec 
leurs vassaux rebelles ou les archontes grecs du 
voisinage. Les chroniques contemporaines abondent 
en curieux détails sur les demeures grandioses que 
se firent élever certains de ces princes, sur ce palais 
de Saint-Omer à Thèbes, dont il ne reste plus une 
pierre aujourd'hui ; sur les tournois, les fêtes, les 
grands festins qu'interrompaient trop souvent de 
longues guerres étrangères et de sanglantes luttes 
intestines. Ce fut alors que la Morée et TAtlique se 
couvrirent de ces hauts châteaux francs, puissantes 
forteresses féodales, qui succédaient aux cons- 
tructions militaires byzantines, élevées elles-mêmes 
sar les ruines des forteresses de la domination 
romaine, sur les assises des acropoles antiques ou 
sur la base des enceintes mégalithiques» œuvre 
impérissable et colossale des populations primitives. 
Beaucoup de ces châteaux latins d'Orient, aux 
noms souvent finançais, sur lesquels flottèrent durant 
des siècles les bannières des barons moréoles, sont 
encore debout aujourd'hui. On les retrouve dans le 
Péloponèse surtout, démantelés, tombant en ruines, 
habités seulement par les oiseaux de proie, mais 
imposants encore, comme leurs frères un peu plus 



RÉaTS DE BYZÂNGE ET DES CROISADES 167 

âgés de Syrie et de Palestine, couronnant de leurs 
tours massives et de leurs longues files de murailles 
crénelées les monts d'Argolide et d'Arcadie, la chaîne 
du Taygète et les basses collines de TElide et de 
FAchaïe. Ce serait une belle et tragique histoire que 
celle de beaucoup de ces donjons ruinés qui frappent 
si vivement les yeux des voyageurs, même sur cette 
terre de Morée, si riche en souvenirs plus anciens, et 
qui leur parlent éloquemment de cette grande vie 
chevaleresque d'autrefois, transportée des lointains 
pays d'Occident sur le sol de Sparte, de Messène, de 
Corinthe et d'Argos par les bandes héroïques des 
guerriers de la quatrième croisade. 



#*# 



Plus d'un siècle, ces principautés d'origine si 
purement française se maintinrent contre tant 
d'ennemis qui les entouraient. Dans ce même temps, 
les lies de la mer Egée, celles dont on parle tant 
aujourd'hui, étaient tombées aux mains de nobles 
aventuriers italiens, vénitiens surtout, qui y avaient 
fondé de brillantes dynasties. Principautés franques 
et seigneuries italiennes des tles sombrèrent au 
printemps de l'année 1311, dans une catastrophe 
terrible qui sonna le glas funèbre de toutes ces 
souverainetés latines élevées à la suite de la grande 
croisade de 1204. Combien parmi les lecteurs de ce 



168 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

JQurçal savent que les vainqueurs de cette cheva- 
leresque France d'Orient furent des bandes sauvages 
d'aventuriers catalans? Des Espagnols victorieux à 
Athènes au début du xiii® siècle ! Ceci ne semble-t-il 
point une fiction de chevalerie fabriquée de toutes 
pièces? Et cependant c'est la pure vérité. L'histoire 
surpasse toujours en intérêt merveilleux le roman le 
plus étrange ! 

Il faut lire ce grand désastre des principautés 
franques de la Grèce médiévale dans l'ouvrage 
célèbre de l'écrivain espagnol Don François de 
Moncade, comte d'Aytona, ou mieux encore dans 
l'admirable récit si animé, si vivant du chroniqueur 
catalan Ramon Muntaner ; il faut lire dans cette 
chronique toute pleine de l'orgueil national, écrite 
par un homme qui en fut à la fois le parfait histo- 
riographe et un des acteurs principaux, la narra- 
tion de cette expédition étrange entre toutes, de 
cette sanglante migration des bandes espagnoles à 
travers l'ancien empire grec, longue et terrible 
odyssée d'un peuple de soldats et de routiers, toute 
semée de combats, de pillages et de massacres, 
commençant sous les murs de Constantinople pour 
se terminer en Béotie par cette victoire des marais 
du Céphyse qui fit d'une horde de gens de pied cata- 
lans les seigneurs de l'Attique et les souverains 
réguliers d'une des plus vieilles capitales du monde. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 169 






La paix de Calalabellota, conclue en 1302 entre 
les Aragonais de Sicile et les Angevins de Naples, 
en mettant fin à de longues guerres, avait laissé 
sans emploi et sans solde les nombreuses bandes 
catalanes qui avaient servi sous la bannière de 
Frédéric de Sicile. Habitués à la vie des camps, à 
Texistence libre et sans frein des grandes guerres 
du moyen âge, ces condottieri catalans, les Almu- 
gavares, comme ils s'appelaient encore, du nom 
donné aux gens de pied recrutés en Espagne, cher- 
chèrent un souverain qui voulût leur payer leurs 
services. Ils le trouvèrent en la personne de Tempe- 
reur d'Orient, Andronic Paléologue. Ce prince, en 
guerre avec les Turks d'Asie Mineure, offrit de 
prendre à sa solde les bandes qui avaient conservé 
l'organisation militaire à laquelle elles devaient leur 
redoutable renommée. Au mois de septembre 1302, 
trente-six navires amenèrent à Constantinople les six 
mille aventuriers sous la conduite de différents capi- 
taines éprouvés dont le plus célèbre fut le fameux 
Roger de Flor. L'espace me manque pour raconter 
cette histoire affreuse. Qu'il me suffise de dire que 
ces terribles auxiliaires se brouillèrent vite avec 
l'empereur Andronic. Durant cinq ans, leurs bandes 
furieuses, incessamment renforcées par de nouveaux 



170 RÉars de byzance et des croisades 

arrivants, pillèrent, brûlèrent et saccagèrent les plus 
belles provinces de Tempire grec, battant les armées 
impériales, rançonnant Fempereur, fondant à Galli- 
poli qu'ils avaient fortifié une sorte de république, 
une oligarchie guerrière et brutale qui s'intitula : 
« L'armée des Francs qui gouvernent le royaume 
de Macédoine. » Le chef de cette singulière nation 
militaire s'intitulait: a Par la grâce de Dieu, grand 
duc de Remanie, seigneur d'Anatolie et des Iles de 
l'Empire. » 

Quand toute la Macédoine et la Thrace eurent été 
pillées, il fallut bien que ces impitoyables conqué- 
rants allassent plus loin encore. Constantinople 
étant pour eux une proie trop malaisée, ils se 
remirent en marche dans la direction de l'Occident ! 



»*« 



Au printemps de 1309, les Almugavares, consti- 
tués plus que jamais eir démocratie militaire, débar- 
rassés de leurs chefs suprêmes qu'ils avaient massa- 
crés, ayant tout détruit derrière eux, se trouvaient 
en Thessalie. C'est là qu'ils entrèrent pour la 
première fois en relations avec le nouveau duc ou 
Mégaskyr d'Athènes. Gautier de Brienne, le brill&nt 
et infortuné successeur de Guy II de La Roche. Ce 
jeune prince nourrissait de grands projets de 
conquête en Epire et en Thessalie. Il eut, lui aussi. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 171 

ridée fatale de prendre à sa solde les fameuses com- 
pagnies catalanes. D'abord, tout alla bien, et 
Brienne, avec de tels auxiliaires, triompha facilement 
de toutes les résistances. Mais six mois n étaient pas 
écoulés que les plus graves mésintelligences écla- 
taient entre eux. 

Les Espagnols jetaient déjà des regards d'envie 
sur les richesses d'Athènes et sur les belles cam- 
pagnes, de Béoti^. Gautier de Brienne voulut en 
renvoyer le plus grand nombre. Ils s'y refusèrent. 
Bref, on en vint vite à une rupture complète. Une 
guerre terrible éclata menaçante pour les chevale- 
resques principautés franques d'Attique et de Moréc. 
Dans ce grand péril commun, Gautier de Brienne fit 
appel à tous les barons francs, ses voisins et ses 
alliés. Tous répondirent à ce cri d'alarme, et la 
noblesse franque d'Achaïe ou de Morée, celle aussi 
de la Grèce continentale, tous les seigneurs italiens 
d'Eubée et des îles de TArchipel, tous les vassaux 
moréotes de Ja couronne de Naples, vinrent se ranger 
sous sa bannière, à côté de la chevalerie d'Attique. 

Tous les barons d'Eubée : Georges Ghisi, seigneur 
des îles; Boniface de Vérone, tiercier de Négrepont; 
le margrave Albert de Bodonitza qui commandait aux 
Thermopyles; Thomas de Stromoncourt, seigneur 
de Salone ; Albert Le Flamenc, sire de Karditza ; 
Rainald.de La Roche, sire de Damala, bien d'autres 
chevaliers encore, accoururent avec leurs vassaux, 



172 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

impatients de combattre ces aventuriers odieux, ces 
pseudo-Franos, qui osaient porter un œil de convoi- 
tise sur rhéritage des La Roche, des Brienne, des 
Villehardouin. L'armée du Mégaskyr compta bientôt 
sept cents chevaliers d'élite, dont deux cents auiC 
éperons d'or, six mille quatre cents hommes de che- 
val et huit mille hommes de pied, « la meilleure 
chevalerie d'Europe », s'écrie orgueilleusement Mun- 
taner. Brienne, sûr de la victoire, voyant déjà poindre 
à l'horizon de ses désirs la couronne dorée des basi- 
leis de Constantinople, contemplait avec fierté sa 
magnifique armée. 



# 
# * 



Le gant était jeté. Quittant leurs cantonnements 
de Thessalie, franchissant les Thermopyles fameuses 
en CCS paysages tant de fois célébrés, les Catalans, 
entraînant derrière eux leurs femmes et leurs enfants, 
avec leurs innombrables bagages, soulevant d'im- 
menses colonnes de poussière, marchèrent à la ren- 
contre du Mégaskyr et de ses belles troupes. L'heure 
était solennelle pour ces aventuriers et pour leur 
existence même. Le désir ardent d'en finir avec cette 
vie errante de tant d'années, d'échanger enfin contre 
les fertiles campagnes d'Attique et de Béotie le désert 
qu'ils avaient laissé en Thrace et en Macédoine, 
surexcitait les passions de cette nation de condottieri 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 173 

en marche, de ces incomparables guerriers espagnols, 
aguerris par mille combats. De même, tous en Grèce 
comprenaient qu'il y allait de la vie et de la fortune 
des principautés franques déjà séculaires, issues de 
la quatrième croisade. Et puis, dans cette grande 
plaine de Béotie, les routiers d'Aragon, de Navarre 
et de Catalogne allaient combattre à nouveau comme 
jadis en Sicile et dans le Napolitain les chevaliers , 
français, les soldats angevins. C'était la Grèce tout 
entière qui se levait à cette heure pour repousser 
l'invasion étrangère. Tous ces grands noms de la 
conquête féodale et médiévale en Grèce, princes delà 
Terre ferme et de TArchipel, accouraient se grouper 
sous la bannière de Brienne contre l'ennemi héré- 
ditaire, tout souillé encore du sang des Vêpres Sici- 
liennes. 

Les deux armées se rencontrèrent à l'entrée de la 
belle plaine de Thèbes de Béotie, à peu de distance 
du fleuve Céphyse, sur les bords du vaste marais 
connu sous le nom de lac Copaïs, aujourd'hui dessé- 
ché. Les Catalans étaient au nombre de trois mille 
cinq cents homme dé cheval et. trois mille de pied, 
plus un grand nombre d'archers. Abandonnés par 
leurs fameux mercenaires turks — ou turkopoules r— 
les Espagnols étaient donc bien moins nombreux que 
leurs adversaires. 

« La Compagnie, dit Muntaner, fit du marais du 
Copaïs un bouclier. » « Dès qu'il fut annoncé aux 



174 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Catalans, dit de son côté le chroniqueur grec Nicé- 
phore Grégoras, que Tennemi approchait, ils labou- 
rèrent tout le terrain où ils avaient résolu de livrer 
bataille, puis creusant à Tentour et y amenant des 
cours d'eau tirés du fleuve, ils arrosèrent copieuse- 
ment cette plaine de manière à la transformer en un 
marais et à faire chanceler les chevaux dans leur 
marche par la boue qui s'attacherait à leurs pieds.» 
Les Catalans [étaient passés maîtres en fait de stra- 
tégie médiévale. Les chevaliers francs, armés et 
montés à Foccidentale, allaient succomber en foule 
dans ces terrains fangeux sous Tépieu et Tépée des 
gens de pied. 



# 



Les deux armées se rencontrèrent le 13 mars 1311, 
date funèbre dans rhistoire des principautés franques 
de la Grèce continentale, non loin des marais et des 
gouffres ou « katavothra » du lac Copaïs. Les Cata- 
lans, qui étaient un contre deux, s'étaient retranchés 
sur la rive droite du Céphyse. L'espace qui séparait 
les deux armées n'était plus qu'un immense marais. 
Ce fut à travers cette boue profonde que les che- 
valiers aux éperons d'or de Gautier de Brienne, 
trompés par cette plaine couverte d'un si beau vête- 
ment de verdure, poussant leur cri de guerre, char- 
gèrent l'ennemi sur leurs lourds chevaux capara- 



RÉaTS DE BYZANGE ET DES CROISADES 175 

çonnés de mailles. Ici, comme plus tard à Crécy, à 
Poitiers, à Nicopolis, à Azincourt, cette folle ardeur 
de la noblesse franque fut la cause d'un immense 
désastre. A la tête de cette magnifique chevalerie se 
précipitait Gautier de Brienne, précédé de sa ban- 
nière au lion d'or sur champ d*azur semé d'étoiles 
d'argent. Les Catalans, les Aragonais, tous ces vul- 
gaires et obscurs héros de tant de luttes, à pied, 
maniant des deux mains la lourde épée, attendaient 
en rangs pressés, soldat contre soldat, le choc 
effrayant de cette brillante cavalerie, véritable modèle 
d'armée médiévale. Le sol de la Grèce tremblait sous 
ce galop formidable. 

Les chevaux, pesamment armés, enfoncèrent à mi- 
jambe, chancelèrent, puis roulèrent sur celte terre 
grasse profondément détrempée. Les cavaliers 
démontés se remuaient avec peine dans cette fange. 
Bientôt les premiers ran^s furent renversés en entier. 
Les autres culbutèrent par-dessus. Soudain on vit 
s'abattre la bannière des Mégaskyrs. Gautier de 
Brienne, percé d'une flèche qui lui troua la gorge^ 
tomba mort auprès d'elle ; Ce fut le signal de la 
déroute et du massacre. 

Couvrant d'abord de traits les malheureux guer- 
riers francs, les Catalans, l'épée, Tépieu ou la lance 
au poing, se ruèrent sur leurs ennemis démontés. 
Toute cette cavalerie, enfoncée dans la boue, 
paralysée par ses vêtements de fer, fut égorgée sans 



176 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

pouvoir se défendre. Là périrent les chefs illustres 
des plus grandes baronnies de Morée, d'Attique et 
de l'Archipel; là tombèrent les seigneurs latins 
d'Eubée, de Bodonitza,de Salone,de Karditza et des 
Iles, presque tous les derniers descendants, enfin, 
de ces nobles aventuriers qui, jadis, avaient conquis 
la Grèce sous la bannière des Villehardouin, des 
Champlitte et des La Roche. Un bien petit nombre 
demeurèrent les prisonniers des Catalans. 



#*» 



Telle fut la bataille du Céphyse, au premier prin- 
temps de Tan 1311, dont le souvenir confus persiste 
encore parmi les rudes populations de la région du 
Copaïs et qui marqua le dernier jour du glorieux 
duché français d'Athènes. 

Les vainqueurs coupèrent la tête de Gautier de 
Brienne et l'emportèrent en triomphe. Ce fut un 
immense et complet désastre. « La compagnie, dit 
Muntaner, s'empara du champ et gagna avec sa 
bataille tout le duché d'Athènes. » La brillante armée 
du brillant Mégaskyr n'existait plus. Son beau duché 
tomba instantanérhent aux mains du brutal vain- 
<jueur. Sa veuve, Jeanne de Châtillon, et son jeune 
fils se sauvèrent éperdus, et les bandes victorieuses, 
gorgées d'un royal butin, se ruant furieuseu\^nt à 
travers la Béotie et l'Attique, saccagèrent Thèbes, 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 177 

puis Athènes, de telle sorte qu'aujourd'hui encore 
l'épithèle de « Catilano » est, dit-on, pour les Athé- 
niens, la plus mortelle injure. 

Un duché nouveau fut constitué à Athènes sur les 
ruines de l'ancienne souveraineté des La Roche et des 
Brienne, sous la suzeraineté des princes d'Aragon. 
L'extraordinaire domination des Catalans et de leurs 
ducs sur ces vieilles et fameuses cités d'Athènes et 
deThèbes dura quatre-vingts ans. Ces ducs firent 
chanter le Te Deum dans le Panthéon splendide, 
alors encore presque intact, transformé en une église 
de la Vierge Toute Sainte. Puis vinrent des ,ducs 
italiens, les Acciajuoli de Florence, jusqu'à la con- 
quête turque de 1458 à 1460 !... 

(Le GauloiSy 14 mars 1913.) 



12 



XVII 

UN DRAME ROYAL DANS l'iLE DE CHYPRE AU QUATOR- 
ZIÈME SIÈCLE. 

Les annales des rois de Chypre, de cette maison si 
française des Lusignan qui, à la suite des croisades, 
régna bien plus de trois siècles sur Tîle éclatante 
consacrée par les Grecs à Vénus, sont infiniment peu 
connues, mélange extraordinaire de la vie chevale- 
resque et élégante d'Occident et de la vie orientale 
sensuelle, brutale, souvent cruelle. 

Vers le milieu du siècle dernier, mon savant con- 
frère le comte de Mas-Latrie avait commencée écrire 
l'histoire si curieuse de cette dynastie. On croirait 
lire un long roman de chevalerie et aussi d'aventures 
sauvages, quasi barbares. Malheureusement, cette 
oeuvre de longue haleine est demeurée inachevée. 
Depuis, quelques chroniques historiques manuscrites 
ont encore été retrouvées, celle, entre autres, très 
précieuse du Chypriote Léonce Mâcheras,, qui a été 
traduite en français par MM. E. Miller et C. Sathas. 
Elle porte ce titre charmant : Récit sur le c^oux pays 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 179 

de Chypre et nous renseigne principalement sur le 
règne du roi Pierre P% qui ne gouverna Chypre que 
dix ans, mais fut un grand souverain guerrier, prit 
d'assaut Alexandrie d'Egypte à la tête de sa flotte, 
ravagea incessammentles côtesde Syrie etdeCicilie, 
ceignit aussi la couronne des rois chrétiens d'Ar- 
ménie et JSt en Occident, pour chercher à organiser 
une nouvelle croisade, deux très longs voyages qui 
le menèrent jusqu'à Londres, à Paris et par toute 
l'Allemagne, jusqu'en Bohême et en Pologne. Au 
retour de son second voyage, il fut, le 17 janvier 
1368, poignardé dans son palais par ses grands offi- 
ciers, alliés pour le faire périr à ses propres frères : 
Jean, prince d'Antioche, et Jacques, connétable du 
royaume. 

Dans cette chronique si curieuse de ce Léonce 
Mâcheras, à propos de ce roi Pierre I", grand diplo- 
mate, grand capitaine, aussi grand homme de plaisir, 
je trouve un récit concernant les amours, puis la 
mort de ce prince, récit tellement évocateur des 
mœurs affreusement brutales de ces Francs d'outre- 
mer, que je ne résiste pas au plaisir de le résumer 
ici pour les lecteurs de ce journal. C'est un des inci- 
dents de celte vie royale si cruelle, incidents dont la 
succession banale devient presque tragique. 

C'était vers la fin de l'an 1367, à l'époque du second 
voyage du rôi Pierre en Occident. Le roi, au dire de 
notre chroniqueur, était parti sur sa galère pour la 



L 



180 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

France, accompagné de plusieurs chevaliers. Il avait 
auparavant épousé en secondes noces une belle Bile 
de Catalogne, la princesse Éléonore d'Aragon, qui 
avait été couronnée à Leucosie. C'était pour deman- 
der secours aux princes d'Europe contre le terrible 
sultan du Caire que le roi s'était décidé à ce nouveau 
voyage. Je donne la parole à Léonce Mâcheras : 

« Laissons maintenant, dit-il, l'histoire de ce chien 
de Sultan et venons à celle de la reine Éléonore, 
femme du roi Pierre. Comme vous le savez, le démon 
de la luxure qui tourmente le monde entier avait 
séduit donc ce bon Roi et l'avait fait tomber en faute 
avec une noble dame chypriote, nommée Jeanne 
TAleman, veuve de sire Jean de Montolif, seigneur 
de Choulou, et il la laissa enceinte de huit mois. Le 
Roi étant donc parti une seconde fois pour rOcci- 
dent,la Reine fit appeler cette dame à sa Cour. Quand 
elle fut venue devant elle, elle lui adressa des paroles 
honteuses en lui disant : « Méchante courtisane, tu 
« m'enlèves mon mari. » La noble dame se taisaiL 
La reine donna un ordre à ses servantes, qui la 
jetèrent à terre et apportèrent un grand mortier de 
marbre qu'elles mirent sur son ventre et dans lequel 
elles broyèrent diverses choses et une mesure de sel 
pour la faire avorter. Mais Dieu vint à son aide et 
Fenfant ne sortit pas de son sein. Voyant qu'on 
l'avait torturée tout le jour, et que l'enfant était resté 
dans le sein de sa mère, la reine ordonna qu'on l'en- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 181 

fermât jusqu'au lendemain. Quand il ût jour, elle la 
fil amener à nouveau devant elle. On Tétendit par 
terre ; on apporta un moulin à main qu*on lui mit sur 
le ventre et Ton moulut un plat de farine sur son 
ventre (1) ; on la tenait, mais elle n*accoucha pas. 

« On lui fit subir mille tortures, usant d'odeurs, 
d'orties et d'autres mauvaises ordures, tout ce qui 
était ordonné par les sorcières et les sages-femmes. 
L'enfant persistait à se fortifier dans le sein de sa 
mère. La Reine la renvoya chez elle et fit savoir à 
toutes les sages-femmes que celle qui recevrait l'en- 
fant devait le lui apporter sous peiiï^d'avoir la tête 
tranchée. Quand l'enfant naquit, le pur et linnocent, 
on l'apporta à la Reine et personne ne put savoir ce 
qu'il était devenu. Cette méchante Reine donna des 
ordres et l'on emporta la malheureuse accouchée à 
Cérines, et on la jeta toute sanglante encore dans 
une prison souterraine et là elle eut beaucoup à souf- 
frir de toutes les manières, privée de tout par le capi- 
taine qui voulait exécuter les ordres de la Heine impie 
et méchante. Sept jours après, Jean, le prince d'An- 
tiocbe, frère du Roi, qui gouvernait l'île en son 
absence, rappela le capitaine de Cérines et le rem- 
plaça par sire Hugues d'Antiaume, qui était parent 
de la dame. Sire Hugues mit de la terre dans la fosse, 



(1) J'ignore la signification de cette pratique. Ce devait être 
quelque façon de sorcellerie. 



182 RÉCIXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

mais seulement à la surface, et il y fit descendre 
un menuisier qui mit des planches au-dessus de 
la terre; il donna à la malheureuse des draps .pour 
dormir; il la traita bien en lui servant à boire et à 
manger. 

« Tous ces faits arrivèrent en Occident aux oreilles 
du roi de Chypre, grâce à ses parents. 11 écrivit à la 
Reine une lettre fort irritée. « J'ai su le mal que tu 
« as fait à ma bien chère dame Jeanne TAleman, En 
« conséquence, je t'annonce que si je reviens à 
(( Chypre, avec l'aide de Dieu, je veux te faire tant 
(( de mal que tout le monde en tremblera. » Aussitôt 
que la Reine eut reçu la lettre, elle manda au capi- 
taine de Cérines de venir secrètement à Leucosie (ou 
Nicosie, la capitale du royaume), avec sa femme 
. qui priera la Reine pour la dame Jeanne, et de la 
tirer de la fosse. Ils le firent, la retirèrent de la 
fosse et lui dirent: « Nous sommes allés trouver la 
« Reine, nous lavons priée, elle vous fait grâce ; ren- 
(( dez-vous dès Taurore à la ville et allez la remercier. » 
C'est ainsi qu'ils l'envoyèrent à la ville. La Reine 
ordonnât qu'on la fît venir devant elle et qu'on lui 
remît tout ce qu'on avait enlevé de sa maison. Et la 
Reine lui dit : « Si tu veux que nous soyons amies et 
« avoir mon affection, va dans un monastère. » La 
dame Jeanne lui dit : « A vos ordres, madame, 
• « indiquez-moi le monastère où je dois aller. » Et 
elle lui ordonna d'aller à Saint-Photiné, c'est-à-dire à 



i 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 183 

Sainte-Claire. La dame ci-dessus resta un an dans la 
fosse de Cérines et dans le monastère, et sa beauté 
ne passa point. 

« Sachez que le môme roi Pierre avait encore une 
autre maîtresse, Echive de Scandelion, femme de 
sire Grenier le Petit, et, parce que la susdite dame 
était mariée, la Reine ne pouvait lui faire aucun 
déplaisir. Qui m'a dit cela, c'est la belle-mère de 
Georges, le fauconnier de sire Henri de Giblet, au 
village de Galata, Marie de Nouzé le Caloyer, qui 
connaissait ce seigneur et le servait, et il a su cela. 

« Venons maintenant à ce qui arriva à cause des 
péchés de la Reine. Le diable de là luxure, maître de 
tout le mal, fondit sur le cœur de messire Jean de 
Morpho, comte de Rochas : il lui fit concevoir un vif 
et grand amour pour la Reine. Il s*y prit de tant de 
manières, il donna tant de présents aux entremet- 
teuses pour réussir qu'il finit par obtenir ce qu'il 
voulait et que tous les deux se trouvèrent ensemble* 
L'affaire fut bientôt répandue dans toute la ville de 
Leucosie. On sut comment s'était fait ce péché ; tout 
le monde ne parlait plus de rien autre chose, si bien 
que les domestiques mêmes s'en entretenaient. Les 
frères du roi l'apprirent aussi, et ils en furent vive- 
ment blessés. » 

J'abrège ce long récit. Il fut convenu entre les 
frères du roi et les autres seigneurs que celui-ci 
serait averti de ce scandale ; on chargea messire Jean 



184 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

le Vicomte (1) de Leûcosie.de lui écrire. Le bon che- 
valier, désolé de devoir accepter cette pénible mission, 
s'exécuta cependant. « Sire, écrivit-il au roi Pierre, 
on dit dans le pays que le comte de Rochas a mis la 
main sur votre trésor, que votre brebis s'est égarée 
et qu'elle a été trouvée avec le bouc. On dit que le 
comte de Rochas a un grand amour pour notre dame 
la reine, mais il semble que ce sont des mensonges. 
Je prie Dieu que Votre Seigneurie vienne pour exa- 
miner cette affaire. Je prie Dieu pour la bonne vie 
de Votre [Majesté. Écrit dans la ville de Leucosie le 
13 décembre 1368 (2) de Jésus-Çhrist. » 

Léonce Mâcheras poursuit en ces termes naïfs : 
« Je vous ai déjà parlé de l'amour que le roi avait 
pour la reine ; par suite de cet amour, il lui avait 
promis que partout où il se trouverait, il prendrait 
la chemise de la reine et la tiendrait la nuit dans ses 
bras, pour dormir. Son chambellan portait donc par- 
tout avec lui le vêtement de la reine et le mettait sur 
son lit, et si quelques-uns disent : « Comment ayant 
« tant d'amour avait-il deux maîtresses? » je répon- 
drai qu'il le faisait par la grande luxure qu'il avait, 
et parce qu'il était un homme jeune. 

« On lui apporta la lettre ; c'était la nuit quand on 
lui apporta la triste nouvelle. Aussitôt il ordonna à 



i 



i) C'est-à-dire le « gouverneur ». 

2) En réalité 1367, suivant la manière de compter actuelle. 



RÉCITS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 185 

son chambellan d'enlever le vêtement de la reine 
d*entre ses bras ; ce serviteur s'appelait Jean de la 
Chambre, et il lui dit de ne plus mettre la chemise 
sur son lit. Alors il soupira et dit : « Ânathème sur 
« rheure et sur le jour où on m'a remis cette lettre ; 
c la lune assurément était dans le signe du capri- 
t corne quand on me l'a écrite. » Le roi, en homme 
sensé, ne fit rien paraître et il se fit beaucoup de vio- 
lence pour montrer de l'allégresse, mais il ne le pou- 
vait pas^à cause de sa douleur. » 

J'abrège encore ce curieux récit qui m'entraînerait 
trop loin. « Le roi, voyant qu'il n'avait plus rien à 
faire dans le pays de l'Occident, dit adieu aux princes 
de l'Occident ; il monta sur son navire pour retourner 
en Chypre. En route, il s'éleva une grande et péril- 
leuse tempête. Il fit vœu, s'il arrivait sain et sauf en 
Chypre, d'aller visiter tous les couvents latins et 
grecs du royaume, d'y faire des prières et de distri- 
buer des aumônes. Le ciel le sauva : il arriva heu- 
reusement à Leucosie où son peuple le reçut avec 
joie. Le palais se composait de deux appartements, 
dont l'un était occupé par la reine et sa suite. 
L'autre, qui regardait le fleuve, appartenait au roi. Ce 
palais est célèbre dans le monde entier. Le roi ne 
voulut pas voir la reine. » 

Cependant, Famant de la reine, messire Jean de 
Morpho, apprenant le prochain retour du roi, avait 
été en grand souci. Il craignait qu'on ne racontât la 



186 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

chose au prince, et surtout les .maîtresses du roi 
pour contrarier la reine. Il envoya donc deux pièces 
d'étoffe écarlate, l'une à la dame Jeanne l'Aleman, 
Tautre à la dame Echive de Scandelion, de couleur 
fine, plus mille aspres d'argent de Chypre à chacune, 

9 

et il les fit prier de lui promettre qu'elles ne diraient 
rien au roi, et si elles entendaient quelqu'un le dire, 
de le contredire^comme un menteur. Les pauvres 
dames promirent de le faire et le firent en effet. 

« Le lendemain de son arrivée, le roi, suivant le 
vœu qu'il avait fait de secourir les couvents, prit avec 
lui beaucoup de pièces de monnaie et des maçons, et 
des secrétaires pour rédiger la note des dépenses 
qu'on allait faire. Il alla d'abord au monastère de 
Sainte-Claire. Il prit l'autorisation de Tabbesse et ils 
montèrent aux cellules des nonnes. Il entra dans la 
cellule de la dame Jeanne l'Aleman ; celle-ci se mit à 
genoux et elle allait baiser la main du roi quand il 
Tembrassa avec grande affection ; il lui donna mille 
pièces d'argent et lui demanda : « Qui t'a dit d'em- 
« brasser la vie religieuse ? * Elle répondit : « Puisque 
« j'ai tant souffert dans le faux, que je souffre encore 
« dans le bon. » Il lui ordonna de déposer sur-le- 
champ l'habit de religieuse, de quitter le couvent 
puisqu'elle y était entrée sans sa volonté, sur l'ordre 
de la reine. Le roi continua ses dévotions dans les 
couvents, donnant à chacune de ces maisons pour le 
f=^aluî de son âme. » 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 187 

Jeanne d'Aleman et Echive de Scandelion, les 
deux maîtresses du roi, interrogées par celui-ci, 
persistèrent à affirmer qu'il ne s'était rien passé 
entre la reine et Jean de Morpho, comte de Rochas. 
Elles mentaient ainsi, par peur de la vengeance de 
la reine. « J'ai su tout cela, dit le naïf chroniqueur, 
par M"® Losé, la nourrice des filles de sire Simon 
d'Aiitioche, qui était une femme esclave du comte 
de Rochas ; elle savait tous les détails de cette 
affaire ; elle était la mère de Jean le cuisinier. » 
Les bavardages de nourrices sont de tous les 
temps. 

« Réellement, poursuit Mâcheras, le roi n'ajouta 
pas foi aux paroles de ces deux dames ; ce n'était 
pas un souverain ordinaire ; né sous l'influence de 
la planète du Lion ; il était beau de corps et vaillant 
de cœur, sage, prudent, ayant reçu de Dieu plusieurs 
grâces et d'un aspect imposant. 

« Le roi continuait à être troublé et ne pouvait 
se consoler de penser que la reine l'avait trompé 
avec Jean de Morpho, comte de Rochas. Il souffrait 
cruellement. L'incendie dévorait son cceur. » Le 
chroniqueur raconte longuement les conversations 
(lu pauvre souverain avec ses irèros, ses barons et 
ses chevaliers, pour tâcher de découvrir la vérité. 
«Je vous ai convoqués pour vous confier mon 
chagrin, leur dit-il ; il est lourd, difficile à porter, 
il me couvre de honte ; il est indécent à vous le 



188 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

raconter. Je sais que vous êtes sages. Voyez ce que 
je vous demande, éclairez-moi. » 

Hélas ! personne n'eut le courage de dire la 
vérité au pauvre souverain. Tous, qui commençaient 
à être exaspérés contre lui, lui affirmèrent lâche- 
ment que la reine était « honnêle, sainte, noble et 
honorée » et que son dénonciateur, Jean le Vicomte, 
n'était qu'un traître qui avait, par vengeance, indi- 
gnement calomnié sa souveraine. Le roi, bien que 
mal convaincu, fit prendre le probe chevalier bien 
innocent et le fit jeter dans une fosse du fameux 
château fort de Buffavent, où le malheureux se 
laissa misérablement mourir de faim. 

Alors rinfortuné roi de Chypre, dans l'ignorance 
où il se trouvait, devint tout à fait fou de rage et 
de désespoir. « Pour se venger de tant d'incerti- 
tudes, dit le chroniqueur, il commença à déshonorer 
les femmes de tous ses ennemis, qui s'étaient enten- 
dus pour lui infliger une pareille honte, depuis la 
plus petite jusqu'à la plus grande dame. Les cheva- 
liers s'unirent de plus en plus contre lui. » 

Une dernière cruauté du malheureux roi finit par 
faire déborder la coupe. Pour faire plaisir à son 
jeune fils l'enfant royal, il voulut forcer sire Henri 
de Giblet, un de ses principaux vassaux, à lui céder 
une superbe paire de lévriers de chasse que celui-<:i 
s'était procurés pour son fils Jacques en « Turquie h 
c'est-à-dire en Syrie. Henri de Giblet se refusa obsii- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 189 

nément à déférer à la demande royale. « La Turquie 
est près de nous, dit-il, de manière que le roi peut 
commander qu'on lui apporte tout ce qu'il désire, au 
lieu de demander le bien des autres ; c'est pour cela 
que je ne consulte que mon plaisir et celui de mon 
fils. » Le roi hors de lui de fureur fit emprisonner le 
sire de Giblet et mettre aux fers son fils qu'il envoya 
avec une pelle à la main travailler aux fortifications 
avec les autres ouvriers. Il fit également prendre sa 
fille, Marie de Giblet, veuve du sire Guy de Vemy. 
La malheureuse jeune femme, arrachée au couvent 
où elle s'était réfugiée, fut torturée par ordre du 
roi au point qu'on lui fit « frire les pieds ». Son 
bourreau voulait la marier de force à un esclave du 
nom de Camus, qui était tailleur, mais il n'en eut pas 
le temps. 

Tant de cruautés amenèrent un soulèvement géné- 
ral. « L'arbre de la haine s'éleva », dit Mâcheras. 
Les frères du roi s'unirent aux chevaliers par des 
serments solennels. Dans la nuit du mardi 16 au 
mercredi 17 janvier, • vigile de la fête de saint 
Antoine, les conjurés firent d'abord briser les fers 
de Henri, de Jacques et de Marie de Giblet, qui 
sortirent de prison, puis à l'aube, ils se dirigèrent 
tous à cheval vers la maison royale. Mettant pied à 
terre devant le perron, ils montèrent aux apparte- 
ments royaux avec les prisonniers délivrés. Le frère 
aîné du roi frappa à la porte de celui-ci, qui fut 



190 RÉCITS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 

aussitôt ouverte par Tofficier de service, Gilet de 
Cornalie. Le roi était avec sa maîtresse Echive de 
Scandelion. Entendant du bruit, il s'écria : « Quels 
sont ces hommes qui viennent d'entrer? » Madame 
Echive lui dit : « Ce ne peut être que tes frères ! » 
La noble dame se leva, s'habilla et se sauva dans le 
réduit où se trouvaient les selles pour les tournois. 
Le prince, frère aîné du roi, voyant que Madame de 
Scandelion avait quitté les côtés du roi, entra avec 
son frère le connétable et les autres chevaliers. Le 
prince présenta au roi un écrit sur lequel étaient 
résumées les revendications des conjurés. Le roi 
commençait à s'habiller et, passant une manche de 
son habit, il tournait son visage pour mettre l'autre. 
Il vit les chevaliers dans la chambre et les apostro- 
phant : « Lâches et parjures, dit-il, que venez- vous 
faire dans ma chambre à pareille heure ? » Ces 
chevaliers étaient au nombre de trois : Philippe 
d'Ibelin, seigneur d'Arsouf, sire Henri de Giblet et 
sire Jacques de Gaurelle. Aussitôt ils dégainent et 
portent au roi trois ou quatre coups chacun. Le roi 
se met à crier : (c Au secours I Pitié ! » Immé- 
diatement accourt sire Jean Gorab, le bailli de la 
cour, avec lequel le roi avait eu la veille une 
violente dispute et qu'il avait menacé de faire 
exécuter. Trouvant le roi évanoui, il tire son cou- 
teau et lui coupe la tête en disant : « Tu voulais 
aujourd'hui me faire décapiter, eh bien I c'est moi 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 191 

qui le coupe la tête, et ta menace tombe sur loi ! » 
Les chevaliers entrèrent ainsi Tun après Tautre et 
tous brandirent leurs couteaux pour faire le serment 
et ils maintinrent de près les frères du roi dans la 
crainte qu'ils ne fissent quelque bruit. Ces derniers 
avaient peur aussi d'être tués. Arriva ensuite le tur- 
coplier (c'était le chef des mercenaires musulmans à 
la solde du roi). Il s'appçlait Jacques de Norès et 
n'était pas du complot. Pour qu'on ne crût pas qu'il 
n'acceptait pas les faits accomplis, voyant le roi 
couvert de sang, sans chausses et sans tête, il lire 
son couteau et le mutile encore en disant ; « C'est 
à cause de ta luxure que tu as été tué. » Au fond 
du cœur, il avait beaucoup de compassion pour le 
roi mais il agit ainsi afin de sembler participer au 
complot. 

Aussitôt la trompette sonna à la porte du palais et 
on cria : « Seigneurs, Dieu a exécuté sa volonté sur 
le seigneur le roi. » Le grand drapeau royal fut 
suspendu du côté du fleuve et on fit publier parmi 
le peuple que personne ne devait faire de bruit 
sous peine d'être décapité. Puis le petit roi Pierre, 
fils du roi Pierre, fut proclamé. Le peuple plaignit 
beaucoup le roi mort et cria trois fois : « Vive le roi 
Pierre ! » 

Ainsi périt à la fleur de l'âge, victime de ses 
passions, ce roi séduisant qui avait sur tous les 
rivages sarrasins porté la terreur des armes chy- 



192 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

priotes, qui avait pris d'assaut la ville d'Alexandrie, 
<( la plus forte de toute les villes, dit Macbéras, 
que les Sarrasins possèdent sur la mer ». Dans le 
« doux royaume de Chypre », les mœurs, on le voit, 
étaient encore infiniment brutales, d^s l'année du 
Christ 1368. 

{Journal des Débats, 23 janvier 1914.) 



XVIII 

CROISADE DU COMTE DEv^'EVERS, LE FUTUR JEAN SANS 
PEUR. GLORIEUSE DEFAITE DE LA CHEVALERIE FRANCO- 
BOURGUIGNONNE A LA BATAILLE DE NICOPOLIS SUR LE 
DANUBE (25 SEPTEMBRE 1396). 

Durant la seconde moitié du quatorzième siècle, 
les progrès de la puissance des Turks en Europe 
avaient été formidables, lis y avaient pris pied pour 
la première fois en 1356 par la prise de Gallipoli. 
Cinq ans après, le nouveau sultan Mourad s'empa- 
rait d'Andrinople et^ en faisait sa capitale. En 1388, 
la Bulgarie fut incorporée à l'empire ottoman. En 
1389, dans la plaine historique de Kossovo, une 
victoire chèrement disputée mettait aux pieds de 
la puissance turque les Serbes, les Bosniaques, les 
Albanais, les Valaques, les Hongrois et les Polonais, 
groupés autour du despote Lazare de Serbie et de 
Twartko, prince ou roi de Bosnie. Le sultan Mourad 
et le despote Lazare périrent dans le combat. La 
Bulgarie conquise, la Serbie tributaire, restait la 
Hongrie avec laquelle les Turks allaient se trouver 

43 



194 RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

en contact direct. Quant à l'empire grec d'Orient, il 
n'était plus guère* que Tombre de lui-même, à peu 
près réduit à Constantinople avec sa banlieue et à 
la péninsule de Morée. Silistrie, Nicopolis, Sistovo, 
Widdift, toute la rive droite du Danube enfin, 
étaient aux mains des Ottomans. Bajazet, fils et 
successeur de Mourad, surnommé Ildjerim ou 
« l'Éclair », à cause de sa fougue, ne songeait qu'à 
poursuivre les triomphes paternels. 

En présence de cette situation si grave, le roi de 
Hongrie, Sigismond, fils de l'empereur Charles IV^ 
électeur de Brandebourg, époux de la reine héritière 
Marie, fille de Louis d'Anjou, comprit que le moment 
d'agir était veiiu si Ton voulait que la nation hon- 
groise ne pérît point et que l'Europe transdanu- 
bienne ne fût pas envahie. Dans sa détresse, il 
s'adressa à la chrétienté tout entière, à la France 
en particulier. Aussitôt un immense mouvement 
guerrier agita l'Occident. Le pape Boniface IX 
prêcha la croisade. Toutes les puissances chré- 
tiennes promirent leur concours, mais ce fut en 
France surtout que l'émotion fut intense. Par une 
circonstance heureuse, la noblesse française témoi- 
gnait alors, sous le gouvernement lamentable de Tin- 
. fortuné roi Charles VI, d'une telle activité- militaire 
qu'elle cherchait partout des aventures à courir et 
des coups à donner. La lutte sans merci contre les 
sauvages ennemis de la Foi séduisait infiniment 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 195 

toute cette brillante jeunesse. Une ambassade bon- 
groise, reçue avec grands honneurs à Paris par le 
roi Charles VI, exposa en substance que Bajazet, s'il 
n'était repoussé*, allait faire subir à la Hongrie, le 
sort de la Bulgarie, de la Valachie et de la Serbie. 
Elle repartit, emportant l'assurance d'un puissant 
•secours. Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi 
son fils, le comte Jean de Nevers, le futur Jean sans 
Peur, le maréchal Boucicaut, le plus illustre guerrier 
français de ce règn^, le comte d'Eu, tout récemment 
fait connétable, tous deux vieux routiers des luttes 
orientales, furent parmi les plus enthousiastes pro- 
tagonistes de cette plus célèbre des arrière-croi- 
sades. J'emprunte les détails qui suivent à Y His- 
toire de France en Orient au quatorzième siecley du 
regretté Joseph Delaville Le Roulx. 

Le mariage de la fille du roi Charles VI avec le 
roi d'Angleterre donnait un gage de plus à la paix. 
La situation intérieure permettait de faire ce grand 
effort. L'opinion publique tout entière approuvait 
en France la promesse faite par le roi à son collègue 
de Hongrie d'une armée pour la campagne de 1396 
contre Bajazet. Philippe le Hardi, le brillant duc de 
Bourgogne, prit la tête de ce mouvement. Son fils, 
le comte de Nevers, très populaire parmi la cheva- 
lerie bourguignonne, âgé de vingt-quatre' ans seule- 
ment, ravi de cette occasion magnifique de conquérir 
ses éperons de chevalier, fut mis par lui à la tête de 



196 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

l'expédition et proclamé chef de la future croisade. 
Cette nouvelle eut par toute la Bourgogne et aussi 
toute la France un retentissement formidable. De 
partout les adhésions, affluèrent à tel point qu'il 
fallut aussitôt limiter à mille chevaliers et écuyers le 
nombre des élus, ce qui, en comptant la suite de 
sergents et de pages, faisait un effectif d'environ 
quatre mille combattants. Le comte d'Eu, conné- 
table du royaume, et le héros Boucicaut s'étaient, 
je l'ai dit, croisés parmi les premiers. Après eux, 
<c toute la fleur de chevalerie et de noble gent » se 
groupa autour du séduisant Jean de Nevers. Parmi 
les brillants chefs de la croisade, pour ne citer que 
les principaux, il faut nommer : Henri et Philippe 
de Bar, cousins du roi, Enguerrand VIT de Coucy, 
un des plus illustres guerriers du quatorzième siècle, 
l'amiral Jean de Vienne, encore un héros de tant 
de guerres, Guy et Guillaume de La Trémoille, 
Jacques II, comte de la Marche, Renaud de Roye, 
d'une souche picarde fameuse, le fidèle compagnon 
de Boucicaut dans ses précédentes expéditions en 
Orient, le sire de Sompy, chambellan du duc de 
Bourgogne, un des plus vaillants chevaliers de son 
temps. Cent quatre-vingt-treize chevaliers et écuyers, 
vingt arbalétriers, sept échansons, panetiers, etc., 
faisaient partie de « l'hôtel » ou suite du comte de 
Nevers. Boucicaut seul amena à celui-ci soixante-dix 
gentilshommes dont quinze chevaliers ses parents. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 197 

Leduc Philippe présida en personne avec un soin 
minutieux à tous les infinis détails de cette superbe 
expédition aussi extraordinaire par son luxe merveil- 
leux que par la qualité des combattants. 

L'appel de Sigismond avait été également entendu 
dans toute l'Europe chrétienne. D'Allemagne, de la 
Pologne à TAlsace, du Luxembourg à la Styrie, de 
Suisse, d'Angleterre, les croisés affluèrent; Venise et 
le grand maître des Hospitaliers de Rhodes envoyè- 
rent leurs flottes. Le grand maître Philibert de 
Naillac en personne avec l'élite de ses chevaliers 
partit pour rejoindre la croisade franco-bourgui- 
gnonne. 

Au printemps de Tannée 1396, les croisés se 
mirent en route vers la Hongrie. Le rendez-vous 
général fut fixé le 30 avril à Montbéliard. En Bavière 
les croisés allemands se joignirent aux Franco-Bour- 
guignons. Des fêtes magnifiques furent données à 
Vienne par le duc Léopold IV d'Autriche, qui avait 
épousé la sœur du comte de Nevers. A Bude, où 
attendaient le roi Sigismond et l'armée hongroise, 
rejoignirent encore le contingent anglais, les cheva- 
liers hospitaliers, probablement aussi les Polonais. 
Par l'influence des fougueux croisés français, et 
contre l'avis plus prudent de Sigismond, la marche 
en avant immédiate fut décidée le long du Danube 
jusqu'à Orsova, où le fleuve fut franchi. L'ennemi 
n'inquiéta point cette opération qui dura huit jours. 



198 RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

L'enthousiasme était immense dans l'armée des 
croisés. La campagne était brillamment inaugurée. 
La garnison de Widdin, presque entièrement bul- 
gare, se rendit sans coup férir. On passa au fil de 
Tépée les quelques Turks qui s'y trouvaient. C'est 
devant cetle ville qUe le comte de Ne vers et trois 
cents de ses compagnons furent armés chevaliers. 
Ce dut être une belle et martiale fête féodale. On 
suivait toujours le cours du Danube. A Rachow^a il 
y eut une première résistance sérieuse. Les cheva- 
liers français, au nombre de plus de cinq cents, 
devançant le reste de l'armée, se couvrirent de 
gloire. L'assaut dura jusqu'à, la nuit. La ville se 
rendit le lendemain. Tous les Turks faits prisonniers 
furent livrés au roi Sigismond qui les fit périr. Celte 
première affaire fît déjà éclater Tantagonisme qui 
régnait entre les chevaliers français et l'armée hon- 
groise. 

Le 12 septembre, l'armée, continuant sa marche, 
arriva devant Nicopolis, ville très forte sur la rive 
droite du Danube, dans une position stratégique 
fort importante. Un vétéran des guerres turques, 
Dagan Bey, en commandait la nombreuse garnison. 
Durant près de quinze jours, l'armée chrétienne, 
croyant encore Èajazet en Asie, endormi dans une 
fâcheuse sécurité, resta sous cette ville occupée à 
l'investir. Cette funeste inaction fut fort au détri- 
ment de la discipline. Au moment de l'arrivée en 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 199 

Bulgarie des forces chrétiennes, Bajazet, franchis- 
sant les Dardanelles, venait avec son armée d'in- 
vestir Constantinople. Sûrement informé de rap- 
proche des Croisés, peut-être par la trahison du duc 
de Milan, Jean Galéas Visconti, il leva immédia- 
tement le siège, brûla ses machines de guerre et 
s'avança rapidement au secours de Nicopolis. Son • 
immense armée eut tôt fait de se concentrer à Phi- 
lippopoli. Puis elle marcha à l'ennemi, opérant sur 
la route sa jonction avec les contingents slaves de 
Lazarevich. Bientôt les reconnaissances chrétiennes 
annoncèrent au roi Sigismond que le sultan n'était 
plus qu'à six milles de Nicopolis avec une armée 
formidable et qu'il n'y avait plus une minute à 
perdre pour éviter une surprise. 

Ce fut soudain dans le camp chrétien mal gardé 
une immense confusion. Les tables du dîner furent 
renversées. Les chevaliers sautèrent à cheval, « qui 
mieulx mieulx le vin en teste », sous les regard» 
ironiques des assiégés qui assistaient gouailleurs à 
cette tumultueuse prise d'armes. On eut toutes les 
peines du monde à les empêcher de courir droit à 
l'ennemi. Dans ce trouble un crime fut commis. Un 
millier de prisonniers turks furent encore massacrés. 
Plus tard, quand le sang-froid fut revenu, la cheva- 
lerie française eut horreur de sa conduite, mais il 
-était trop tard ! 

Le conseil de guerre incontinent assemblé fut 



200 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

tumultueux. Les sages avis du roi Sigismond, qui 
voulait ^mettre en premier rang les auxiliaires vain- 
ques, en second les forces hongi:oises, en première 
ligne.de « la bataille » proprement dite les cheva- 
liers français ainsi opposés au corps d'élite des 
janissaii'es,[ne^furent point écoutés. Malgré l'opposi- 
tion de Coucy^et de Boucicaut, les volontés des 
plus fougueux, Guy de La TrémoïUe en tète, rem- 
portèrent. Les ^Français, téméraires et imprudents 
comme toujours, malgré ou plutôt à cause de leur 
folle bravoure, voulurent être les premiers à atta- 
quer les magniflques soldats de Bajazet. « Là où 
vérité et raison ne peuvent estres oys, il convient 
que outrecuidance règne », s'était pourtant écrié 
l'amiral; Jean de Vienne. 

L' armée j^ chrétienne, d'après les calculs les plus 
dignes^ de)^foi, comptait de cent à cent vingt mille 
hommes environ, dont quatorze mille Franco-Bour- 
guignons seulement et environ soixante mille Hon- 
grois, tant cavaliers que fantassins, éléments très 
disparates, de valeur bien diverse. Le reste se com- 
posait de troupes de^pied de Transylvanie, de croi- 
sés allemands, dej^mercenaires allemands et bohèmes 
et des troupes valaques du voivode Mircea. Les croi- 
sés français étaient couverts d'armures damasqui- 
nées d'or et d'argenl,|mais leur discipline était infi- 
niment ^relâchée. ^L'armée de Bajazet était toute 
différente, composée^ presque exclusivement d'excel- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 201 

lents soldats musulmans qu'enflammait le fanatisme 
religieux le plus exalté et que des guerres conti- 
nuelles toujours heureuses en Europe comme en 
Asie avaient extraordinaïrement aguerris. Grâce à 
ses corps d*élite permanents d'infanterie comme de 
cavalerie, janissaires et spahis, cette armée avait 
sur celle des chrétiens une supériorité telle nque la 
victoire lui était presque assurée. L'effectif des. deux 
était à peu près pareil. 

Cette bataille fameuse du 25 septembre 1396 fut 
ce qu'avaient été tant d'autres en ces siècles du 
moyen âge où le fol héroïsme des chevaliers fran- 
çais, défiant toute prudence^ amenait en quelques 
heures les pires catastrophes. Le connétable Bouci- 
caut, le plus vaillant des héros, mais le plus pré- 
somptueux aussi, sans se soucier un instant de Tar- 
mée hongroise alliée, sans attendre qu'elle se fût 
concentrée, entraîne vivement contre l'ennemi, sous 
la bannière déployée de la Vierge, ses sept cents 
chevaliers divisés en deux corps dont le second est 
sous le commandement du brillant comte de Nevers. 
Le grand maître de Rhodes, avec l'élite de ses che- 
valiers, galope avec les forces françaises. Tous 
s'élancent à la rencontre de l'armée turque, animés 
de l'enthousiasme le plus vif, aux cris incessants de 
« Vive saint Denis ! vive saint Georges ! » 

L'espace me manque pour décrire à loisir les ter- 
ribles {péripéties de ce combat fameux. Les Turks 



202 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

avaient caché aux croisés, par un rideau de cavale- 
rie, des pieux qu'ils avaient plantés sur une longue 
ligne, les pointes tournées vers rennemi, à la hau- 
teur du poitrail des chevaux. On devine ce qu'il 
advint. Quand, sous une effroyable grêle de traits, 
« tombant si drûment que oncques grésil ne goule 
de pluye ne cheyrent plus espèssement du ciel », 
les chevaliers français, après des pertes énormes, 
eurent enfin franchi cette formidable ligne de 
défense qu'aucun d'eux n'avait môme soupçonnée, la 
bataille pour eux était virtuellement perdue. Certes, 
ils avaient fait périr en franchissant la barrière de 
pieux plus de dix mille fantassins turks ; certes, par 
leur élan merveilleux, bien qu'engagés en plein au 
plus profond de l'armée ennemie, ils réussirent 
encore à rompre la seconde ligne en lui infligeant 
de nouvelles pertes énormes. Mais, alors qu'il aurait 
fallu profiter de cet heureux moment pour se tirer 
de cette position si périlleuse, l'obstination inouïe 
du connétable amena le désastre suprême. Suivi de 
tous les siens, il continua à foncer de l'avant et se 
heurta soudain à la réserve de quarante mille hom- 
mes que le sultan Bajazet en personne tenait réunie 
dans la plaine. C'étaient ses troupes d'élite, les fameux 
janissaires qui, dans les guerres d'Asie, lui avaient 
si souvent assuré la victoire. 

Soudain, le sultan ébranle ces forces nouvelles si 
considérables pour envelopper les guerriers chré- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 203 

tiens. Ce mouvement amène parmi ceux-ci la plus 
horrible confusion. Serrés les uns contre les autres, 
les chevaliers français ne peuvent même plus tirer 
leurs épées du fourreau. En même temps Tarmée 
hongroise, après avoir au début vaillamment atta- 
qué l'ennemi, fléchit sous la pression des auxiliaires 
slaves qui viennent d'entrer en ligne. Sous la con- 
duite de son roi, elle se retire en désordre vers le 
Danube. 

Je ne puis décrire assez en détail cette partie du 
combat. Certes la grande majorité de l'armée hon- 
groise avait fait bravement son devoir, mais elle ne 
put à aucun moment secourir les chevaliers français 
si imprudemment engagés au plus profond de Tar- 
mée turque. Ce fut, malgré les ordinaires prodiges 
de valeur, un désastre effroyable, une mêlée sans 
pitié : « Oncques cenglier escumant ny loup enra- 
gié plus fièrement ne se abandonna », disent les 
chroniqueurs contemporains, Le comte de Ne vers, 
les « nobles frères de Bar », Philippe et Henri, le 
comte de la Marche, « qui le plus jeune cstoit de 
tous, ne ancores avait barbe », combattaient, « non 
mie comme enfants, mais comme si ce fussent très 
endurcis chevaliers ». Le connétable, dont la folle 
conduite avait entraîné la ruine de Tarmée, luttait 
avec la plus incroyable ardeur, faisant l'admiration 
de tous. « Tout comme forcené, résolu à vendre 
chèrement sa vie à cette chiennaille, avec la tran- 



204 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

chant espée qu'il tenoit, il fîert à dextre et à seneslre 
si grandes collées que tout abaloit devant soy. Sur 
son destrier qui estoit grand et fort et qui bien et 
bel estoit armé, chose merveilleuse à raconter, et 
toutefoiz est-elle vraye, si que tesmoignent ceux qui 
le virent, il tresperça toutes les batailles des Sarra- 
sins et puis retourna arrière parmi ses compagnons. 
Ha I Dieux ! quel chevalier ! » 

Les chevaliers français, disséminés par petits 
groupes de dix à vingt, oflFréient à Tennemi une 
proie facile. Bientôt il fallut céder au nombre. Bou- 
cicaut lui-même, lion forcené, est fait prisonnier. Le 
vaillant sire de Coucy, malgré les coups de massues 
de cuivre qui s'abattent sur sa tête, sème longtemps 
la mort autour de lui. Il succombe enSn. De même 
Famiral de Vienne, qui portait l'étendard de la 
Vierge, le relève six fois après que Tennemi Ta six fois 
abattu. Il meurt enfin avec dix compagnons, serrant 
dans ses mains sa bannière mutilée. Près de lui tom- 
bent encore Guillaume de La Trémoïlle « qui à mer- 
veille estoit beau chevalier » et son fils Philippe, 
Philippe de Bar, Montcarrel, le vaillant Jean de 
Roye et tant d'autres. L'élite de la noblesse française 
succomba dans cette plaine de Nicopolis ; le reste 
tomba aux mains des Turks. Le fils du duc de Bour- 
gogne, le comte de Nevers, était parmi les prison- 
niers. 

Le désastre était immense. Le roi de Hongrie, 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 205 

qui longtemps avait lutt6 à la tête des siens, fut un 
des seuls à pouvoir échapper, îsous une grêle de 
traits, sur un navire de l'ordre de Saint-Jean descen- 
dant le Danube. Presque tous ses soldats furent 
faits prisonniers. Beaucoup se noyèrent dans le 
fleuve. De cette armée si considérable, si brillante, 
presque rien ne subsistait. Les corps valaque et bos- 
niaque avaient passé au sultan. Un bien petit nombre 
de guerriers chrétiens purent regagner l'Allemagne 
à travers mille souffrances. 

Bajazet, après la bataille, parcourut la plaine. 
Pour un chrétien tué, il y avait dix Turks de morts. 
Rendu furieux par. ce spectacle, le sultan, le lende- 
main mardi, ordonna de lui amener les chevaliers 
français. Assis sous une tente, il les fît défîler enchaî- 
nés devant lui et, par son ordre, le massacre com- 
mença. Il dura plusieurs heures. Trois mille captifs 
périrent. Un petit nombre, les plus nobles seigneurs, 
avait été épargné à cause de la rançon, tels le comte 
de Nevers, les comtes d'Eu et de La Marche, le sire 
de Coucy, Henri de Bar, Guy de La Trémoïlle et 
quelques autres. Ces infortunés durent assister, 
auprès du sultan, au massacre de leurs frères. Ce 
fut même ce qui permit au comte de Nevers de sau- 
ver Boucicaut, en se jetant en suppliant aux pieds 
du sultan. 

Ces prisonniers de marque ainsi préservés par 
miracle n'étaient pas plus de vingt-quatre. Ils furent 



206 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

conduits par Andrinople et Gallipoli à Brousse, en 
Asie. 

Jacques de Heilly, un des chevaliers bourgui- 
gnons, relâché par Bajazei le lendemain de la 
bataille, fut envoyé par lui au roi de France et au 
duc de Bourgogne pour leur annoncer sa victoire et 
leur demander sans retard leurs intentions au sujet 
du rachat des captifs. Par Milan, en toute diligence, 
le chevalier arriva la nuit de Noël à Paris. « Tout 
housse et tout espouronné», il pénétrait à Thôtel 
Saint-Pol et se faisait aussitôt introduire auprès du 
roi. Autour de lui, à Foccasion de la fête, les ducs 
d'Orléans, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, 
le comte de Saint-Pol et toute la cour étaient réu- 
nis. On voit d'ici cette scène tragique, les lamenta- 
tions, les pleurs de tous. 

Les envoyés français, chargés d'or et de présents 
magnifiques pour Bajazet, retrouvèrent les malheu- 
reux prisonniers à Mikalidsh, à deux journées de 
Brousse, à Touest du lac Ulubad. Les négociations 
pour la rançon durèrent longtemps encore et les 
envoyés durent même revenir à Paris. Une ambas- 
sade solennelle sous les ordres de Tillustre homme 
de guerre et diplomate Jean de Châteaumorand, 
s'était mise en route le 20 janvier 1397, avant même 
le reJour des prem^iers envoyés et peu après le 
départ de Jacques de Heilly, pressé de se constituer 
de nouveau prisonnier aux mains de Bajazet. Celte 



RÉCITS DE BYZANCB ET DES CROISADES 207 

ambassade apportait au sultan des présents infini- 
ment" plus riches encore : douze gerfauts blancs 
entre *au très avec les gants des fauconniers tout bro- 
dés de perles et de pierres précieuses, dix chevaux 
admirables, deux grands limiers, huit lévriers. Cette 
fois les prisonniers étaient auprès du sultan à Boby 
ou Boly, en Anatolie, à soixante lieues au delà d^ 
Brousse. 

Sans attendre l'arrivée des ambassadeurs, Bouci- 
caut et La Trémoïlle gagnèrent Rhodes dans le 
cours d'avril 1397, munis de sauf-conduits. A peine 
arrivés, Guy de La Trémoïlle tomba malade et mou- 
rut. Boucicaut, lui, alla emprunter de Targent au 
seigneur génois de Mitylène et courut rejoindre ses 
compagnons toujours captifs. J'abrège ces trop longs 
détails. Plusieurs des prisonniers moururent encore, 
tels le sire de Goucy, le dernier de sa superbe race, 
le plus vaillant des héros, qui expira à Brousse, 
épuisé par les mauvais traitements. En juin, c'avait 
été le tour du connétable d'Eu. Le comte de Nevers 
et ses autres compagnons, après mille vicissitudes, 
arrivèrent en France seulement au commencement 
de l'an 1398. Le jeune prince fit son entrée à Dijon 
le 23 février au milieu de l'allégresse universelle. Il 
était accompagné du comte de La Marche, des sires 
de Vienne, de Pagny, de Chalon, du nouveau sire de 
La Trémoïlle et du maréchal Boucicaut. J'ai négligé 
dédire que notre grand historien Froissart est le 



208 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

principal chroniqueur de cette si malheureuse mais 
si héroïque expédition. 



# 
#% 



Note parue dans le Journal des Débats du 
21 mai 1916. 

« Parmi les imprudents héros de ce désastre de 
Nicopolis dont notre éminent collaborateur M. Gus- 
tave Schlumberger vient de nous rappeler Téinou- 
vante histoire, il y avait un prince de la maison de 
Savoie : Humbert, comte de Romont, fils naturel du 
€omte Rouge, Amédée VIL II fut un des captifs 
épargnés par Bajazet ; libéré au bout de sept ans, il 
mourut en 1443 et repose dans Tabbaye de Haute- 
combe, où il avait fondé une chapelle. Lors de la 
Restauration de Tabbaye en 1826, on trouva sous les 
décombres de Téglise une inscription commémora- 
tive de ce chevalier : « Magnifici et strenui militis... 
qui captus fuit per Turcos in prœlio habito cum 
Turcis per serenissimum regem Sigismundum tune 
regem Hungariae et nunc Romanorum regem, apud 
Nicopolim, anno domini MCCC nonagesimo septimo 
{sicj, qui quidem magni ficus spectabilis et strennus 
miles stetit prisonnerius (sic) et captivus apud Tur- 
cos spalio septem annorum, fundavit, dotavit atque 
construxit hanc capellam... » 

[Journal des DébatSy 17 mai 1916.) 



XIX 



LES CANONS DU SULTAN MAHOMST II AU SIÈGE DE 
<:ONSTANTINOPLE EN AVRIL ET MAI 1453. 

Ce fut dans l'hiver de 1452 à 1453 que le sultan 
Mahomet II, dans sa résidence européetine d'Andri- 
nople, s'occupa avec le plus de passion de préparer 
le siège de Conslanlinople, but unique de ses cons- 
tantes pensées depuis son arrivée au pouvoir à la 
mort de son père en mars 1449. Le bruit de ses 
immenses armements répandait depuis des mois la 
terreur dans la capitale de l'empire grec. C'était sur- 
tout la nouvelle de la formidable artillerie que lui 
fabriquaient des ingénieurs chrétiens renégats, qui 
bouleversait les esprits à Byzance. Depuis quelque 
temps déjà la découverte de la poudre à canon, la 
construction de nombreuses armes à feu de gros ou 
de petit calibre tendaient à transformer toutes les 
conditions séculaires de la guerre médiévale, à révo- 
lutionner ses antiques coutumes. Déjà Amurat, le 
sultan Mourad', le père de Mahomet II, s'était pro- 
curé de ces armes modernes si terribles. Il était 

14 



210 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

réservé à son fils d'ouvrir aux choses de la guerre, 
grâce à ces prodigieuses découvertes, une ère entiè- 
rement nouvelle. 

Dans les premières semaines du mois de janvier 
1453, on sut, dans la capitale grecque, qu'on venait 
de fondre à Andrinople une bombarde monstre, un 
canon gigantesque. Voici le récit de Thistorien grec 
contemporain Ducas à propos de cet engin fantas- 
tique, le premier de cette taille qui ait été à ce 
moiment possédé par les Turcs : « Dans le courant 
de l'automne de Tan 1452, un transfuge fut présenté 
au sultan qui lui communiqua des informations 
précieuses sur l'état des fortifîcalrons de Constan- 
tinople. Cet homme s'appelait Orban, Orbain ou 
Urbain. Il était de nation hongroise ou valaque et 
passait pour le plus habile fondeur de canons qui 
eût encore paru. II avait dès longtemps offert ses 
services au basileus Constantin Dragasès pour la 
défense de sa capitale, mais, mécontent dçs condi- 
tions que lui faisait ce prince, il s'était enfui secrè- 
tement auprès du sultan qui l'accueillit avec joie, le 
combla de présents et lui alloua un magnifique 
traitement, tant il était heureux de posséder un 
aussi précieux auxiliaire pour ses vastes projets. 
Après de longues conférences, pour mettre ses 
talents à l'épreuve, il lui demanda s'il pouvait lui 
fabriquer un canon d'un calibre tel qu'il surpassât 
tout ce qu'on avait fait jusqu'à ce jour dans ce 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 211 

genre. Orban se porta fort de fondre des bombardes 
capables de lancer des boulets de pierre d'un calibre 
tel qu'ils réduiraient en poussière les antiques 
remparts de Constantinople, « fussent ceux-ci, 
s'écria- t-il, aussi solidement construits que ceux de 
Babylone ». Il avouait cependant ne pas connaître 
les questions de jet et de portée des projectiles, on 
dirait aujourd'hui : les questions de balistique. Mais 
Mahomet se fit fort de régler ^par lui-même ces 
détails, pourvu qu'Orban lui fournit l'instrument 
tant désiré. 

C'est à Andrinople où le sultan, je Tai dit, était 
retourné en quittant les bords du Bosphore, que se 
tenaient ces dramatiques entretiens entre le jeune 
souverain et l'ingénieur renégat. Rien, au dire des 
chroniqueurs et des historiens, ne peut donner une 
idée de l'activité prodigieuse déployée par Mahomet 
à ce moment. Possédé par cette unique pensée de 
s'emparer enfin de Constantinople, la reine des 
villes, sans cesse environné d'ingénieurs, il travail- 
lait avec eux jour et nuit, les émerveillant' par la 
rapidité, la sûreté de son jugement. Rien n'échap- 
pait à son attention sans cesse éveillée. Tantôt il 
faisait manœuvrer ses troupes, tantôt tirer le canon, 
essayer les bombardes nouvellement fondues. 

Le plus redoutable de ces instruments de mort 
était celui d'Orban, qui, des années durant, demeura 
la merveille unique de l'Orient, même de toute 



212 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

TEurope, et dont la fabrication marque un point 
tournant dans Fimportance et la force sans cesse 
croissante de Tartillerie. On donna à cet engin le 
surnom significatif de la « basilique », c'est-à-dire la 
« royale ». « Ce fut un monstre terrible et formi- 
dable », dit Ducas. Orban employa trois mois à en 
fabriquer le moule, puis à y couler le bronze. 
L'historien Phrantzès dit que le corps n'avait pas 
moins de douze « spithames », soit neuf pieds de 
circonférence environ, par conséquent trois pieds de 
diamètre. Lorsqu'on l'essaya pour la première fois à 
Andrinople, le sultan fit prévenir la population que 
l'explosion serait terrible. « Il voulait ainsi, dit le 
chroniqueur, éviter d'effrayer les femmes grosses. » 
On entendit en effet la détonation jusqu'à cent stades 
ou treize milles à la ronde. Le boulet de pierre 
pesant douze cents livres, suivant les uns, quinze 
cents suivant d'autres, alla à un mille s'enfoncer 
dans la terre à une profondeur de six pieds. Et ce 
n'est point là une exagération. On reconnaît faci- 
lement encore aujourd'hui quelques-uns de ces 
monstrueux boulets dans divers quartiers de Cons- 
tantinople, par exemple dans le fossé de la Grande- 
Muraille ou dans celui de la muraille de Galata, 
dans les cours du Vieux-Sérail et à l'Arsenal. Ils 
n'ont point été détruits depuis le siège et sont à peu 
près dans la position où ils sont tombés. M. Pears 
en a mesuré deux, qui avaient exactement, comme 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 213 

va le dire Farchevêque de Mytilène, quatre-vingt- 
huit pouces de circonférence. Pour les fabriquer, on' 
se servait d'une pierre noire, du granit probablement, 
provenant des rives de la mer Noire, ou de blocs de 
marbre arrondis à Toutil. Khodja Effendi parle de 
canons fondus pour Mahomet II, pesant trente quin- 
taux, soit trente milliers. 

Léonard de Chio, cet archevêque de Mytilène qui 

fut un des acteurs du siège de Constantinople, 

raconte qu'ayant eu la curiosité de mesurer un 

boulet lancé par-dessus le rempart par le plus gros 

canon turk, il constata qu'il avait onze palmes ou 

« spithames » de tour, à savoir onze fois l'espace 

compris entre le pouce et l'index, tous deux écartés, 

autrement dit quatre-vingt-huit pouces. Il en évalue 

le poids à douze cents livres. Monstrelet, dans une^ 

relation du siège, dit que cette plus grosse bombarde 

projetait des pierres qui avaient douze empans et 

quatre doigts de tour et pesaient dix-huit cents 

livres. Évidemment tous ces vieux récits fourmillent 

d'exagérations, encore plus de contradictions ; il 

n'en demeure pas moins certain qu'il s'agissait là 

d'une artillerie colossale, produisant des effets 

stupéfiants, entièrement nouveaux pour l'époque. 

Une foule d'appareils secondaires, coulevrines, fusils 

de rempart, sarbacanes, escopettes, arquebuses, 

arbalètes, prêtaient leur concours aux artilleurs de 

ces pièces géantes, aux archers et aux frondeurs. 



214 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

La formidabl<* « basilique » partie d'AndrinopIe 
à la fin de janvier, n'arriva devant Constantinople 
que deux mois après. Un corps de dix mille cava- 
liers irréguliers la précédait sous le commandement 
de Karadja Bey. Trente paires de bœufs, suivant 
certains récils» cinquante ou soixante, suivant 
d'autres, même cent cinquante pour quelques-uns. 
la traînaient pesamment. On s'imagine facilement le 
pittoresque et effrayant cortège à travers ces plaines 
infinies, mornes et désolées, que viennent de 
traverser les soldats, du tsar Ferdinand sur les 
talons des Turks en fuite. Deux cents hommes 
accompagnaient la monstrueuse machine pour la 
soutenir sur les côtés, tandis que deux cents terras- 
siers la précédaient pour égaliser dans les points 
difficiles la piste vague qui servait de route. Cin- 
quante charpentiers fermaient la marche, prêts à 
remédier aux accidents, à établir des ponts, etc. 
Certaines sources comptent pour cette suite de 
l'énorme engin le chiffre inouï de deux mille ouvriers. 
V( j's la fin de mars — Phrantzès dit le 2 avril — 
rinimense convoi arriva à cinq milles des remparts 
de la Ville gardée de Dieu. Certes, il va de soi que 
le passage d'un pareil engin à travers les campagnes 
(îo Thrace y ait laissé longtemps un souvenir 
lugubre parmi les populations épouvantées, et 
cependant, comme on l'a dit, ce n'était qu'un parmi 
\}\''n d'autres. Rien de plus faux, en effet, que de 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 215 

croire que ce canon d'Orban, demeuré si célèbre 
dans la légende populaire, ait accompli à lui seul 
l'œuvre grandiose de destruction à laquelle allait 
contribuer toute la nombreuse et puissante artillerie 
du sultan Mahomet. 

Ce fut le 5 avril que ce siège, le plus fameux peut- 
être de l'histoire, commença. Il dura cinquante- 
quatre jours, jusqu'au 29 mai, jour de l'assaut final. 
Je ne parlerai ici que de l'artillerie dont se servit 
avec tant de succès le sultan Mahomet. Tous les 
historiens de ce fait de guerre prodigieux qui fut la 
prise de Gonstantinople par l'armée turque, ont insisté 
avec raison sur ce point que la particularité la plus 
caractéristique de cette opération grandiose fut 
l'usage extraordinaire de l'artillerie par l'armée assié- 
geante et le résultat non moins extraordinaire qu'elle 
en obtint. Le sultan Mahomet fut, dans l'histoire, le 
premier souverain qui eut à sa disposition un véri- 
table parc d'artillerie. La grande capitale médiévale 
de l'Orient chrétien, résidence séculaire des derniers 
successeurs des empereurs de Rome, jusque-là 
réputée presque imprenable, fut, circonstance solen- 
nelle, la première cité qui succomba uniquement à 
l'effort redoutable de cette force militaire naissante, 
dont les manifestations formidables devaient, à 
partir de cette date mémorable, transformer, du tout 
au tout, la science de la guerre et bouleverser la 
face des événements de ce monde. La chute de 



216 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Constantinople, en un mot, au mois de mai de Van 
de grâce 1453, marque la date aussi soudaine que^ 
précise de l'entrée en ligne de cet élément tout pois- 
sant et si nouveau de l'histoire de la guerre. La 
capitale immense des basileis et ses trente kilomètres 
de remparts magnifiques ne succombèrent point 
sous l'effet direct des innombrables soldats du sultan 
Mahomet, dont le chiffre était bien plus que décuple 
de celui des défenseurs. Sa double et puissante 
muraille, tant de fois victorieuse des attaques de 
cent nations diverses d'Occident et d'Orient, fût 
demeurée, cette fois encore, pour la population 
grecque, une sauvegarde infranchissable, si elle 
n'eût été, en maint endroit, bombardée, éventrée,. 
puis renversée par ces nouveaux engins de destruc- 
tion, les gigantesques canons de bronze du sultan 
Mahomet projetant au loin leurs non moins gigan- 
tesques boulets de pierre, dont les affreux ravages 
permirent enfin aux bataillons turks de livrer avec 
succès l'assaut final. 

Certes, ce n'était pas la première fois qu'on s'était 
servi d'artillerie dans l'attaque d'une ville. Loin de 
là, mais cela n'avait jamais été que dans des propor- 
tions encore si restreintes, en calibre comme en 
quantité, que la valeur de celte arme avait été 
considérée jusque-là comme secondaire. Soudain, 
dans les circonstances tragiques dont je parle, 
circonstances sur lesquelles se sont étendus longue- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES '' 217 

ment tous les écrivains et chroniqueurs contempo- 
rains, surtout ceux qui furent les témoins oculaires 
du siège, l'importance de Tartillerie pour la prise 
d'une ville devint immense, unique, presque exclu- 
sive. 

L'historien contemporain Critobule ou Krito- 
boulos, Grec de naissance, mais sujet fidèle du 
sultan Mahomet, nous a laissé un chapitre curieux 
sur cette terrible artillerie, que forgèrent, presque 
exclusivement pour le jeune souverain, des ingé- 
nieurs, hélas! d'origine chrétienne. « Après avoir, 
dit-il, disposé ses troupes tout du long du front de 
bandière, le sultan convoqua auprès de lui les fabri- 
cants de canons et s'entretint avec eux de ses engins 
et aussi de Tétat des murailles que ceux-ci étaient 
destinés à abattre. Il s'informa comment ces canons 
devaient être fabriqués pour pouvoir plus facilement 
démolir ces puissants et fameux remparts. Les 
ingénieurs lui répondirent que ce serait chose facile 
de les jeter bas si, en plus des canons qu'on avait 
déjà, on en fabriquait sur place d'autres bien plus 
grands encore, mais que pour procéder à la fonte de 
pareils colosses, capables de lancer des boulets de 
pierre d*un volume aussi considérable, beaucoup 
d'argent serait nécessaire, que surtout il faudrait se 
procurer une quantité considérable de bronie. Le 
sultan leur fit remettre incontinent tout ce qu'ils 
demandaient. Eux, de leur côté, se mettant de suite 



218 RÉaTS DE BYZÂNGE ET DES CROISADES 

à l'œuvre, fabriquèrent ces engins monstrueux, 
d'aspect si redoutable, à Texislence desquels on ne 
peut croire tant qu'on ne les a pas de ses yeux vus. » 
Critobule explique ensuite, avec un soin minu- 
tieux, comment ces ingénieurs spécialistes fabri- 
quaient d'abord le moule gigantesque de la bom- 
barde en terre argileuse la plus pure, la plus grasse, 
la plus légère possible, qu'on rendait malléaLle en 
la pétrissant durant plusieurs jours et en la mélan- 
geant de lin, de chanvre et d'autres plantes fibreuses 
hachées pour empêcher qu'elle ne se rompît et pour 
lier ainsi solidement la masse. On modelait d'abord 
le cylindre qui représentait l'âme du canon, cylindre 
qui allait se rétrécissant de l'embouchure à l'extré- 
mité opposée destinée à recevoir la charge de poudre 
détonante. On modelait ensuite le moule extérieur 
qui devait servir comme de fourreau au premier. On 
ménageait entre ces deux appareils un espace destiné 
à recevoir le bronze fondu qui y prendrait la forme 
dû canon. Ce moule extérieur se préparait avec la 
même argile, mais il se trouvait en. même temps 
entièrement ceint, enveloppé, affermi par des cercles 
de fer et de bois, aussi par de la terre et des pierres 
qu'on bâtissait autour de lui, toute cette puissante 
armature externe étant destinée à erapêcffer que le 
poids énorme du bronze accumulé ne vînt à rompre 
le moule d'argile et que la forme définitive du canon 
ne fût abîmée. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 219 

Puis, notre chroniqueur décrit l'opération de la 
fonte de cette masse colossale d'airain, qu'il évalue 
à quinze cisnts talents, environ quatre quintaux, 
dans deux vastes fours très solidement construits 
tout auprès du moule d'argile. On faisait marcher 
un feu d'enfer durant trois jours et trois nuits jusqu'à 
ce que la masse dii bronze, complètement enveloppée 
d'une couche de charbon de bois, devint fluide. On 
la coulait ensuite dans le moule à l'aide de tuyaux 
faits de terre jusqu'à ce qu'elle eût empli entiè- 
rement la cavité cylindrique intérieure en la dépas- 
sant même d'une trentaine de pouces. Alors le canon 
se trouvait fondu ! Quand le bronze liquidç était 
condensé et refroidi, on brisait et retirait les moules 
tant intérieur qu'extérieur. On raclait et polissait les 
surfaces. 

Gritobule passe ensuite à l'explication très minu- 
iicrnse du maniement du diabolique engin de destruc- 
lion. Gomme celui-ci n'avait pas d'affût, on commen- 
*;ait par le caler au moyen de terre et de grosses 
pierres. On le chargeait avec une forte charge de 
poudre comprimée derrière un énorme bouchon de 
bois au-devant duquel on disposait le formidable 
boulet de pierre. « On mettait alors, dit notre 
auteur, le feu à la lumière de la pièce, amorçant 
ainsi la charge de poudre. Celle-ci s'allumait plus 
vile que la pensée. Avant tout éclatait un effroyable 
mugissement suivi d'un effrayant tremblement du 



220 RÉCITS DE BTZÂNGE ET DES CROISADES 

sol et d'un fracas inouL En même temps, avec un 
éblouissant éclair, un tumulte affreux, auquel succé- 
dait incontinent un feu violent avec une épaisse 
fumée, Texplosiou de la poudre projetait au loin le 
boulet de pierre, qui, fendant l'air avec la vitesse de 
la foudre, s'en allait frapper le rempart avec une 
violence vraiment démoniaque. Il Tébranlait horri- 
blement, trouant et renversant la maçoimerie, la 
brisant, l'éparpillant en mille fragments, semant la 
mort parmi tous ceux qui se trouvaient dans le voisi- 
nage. » 

a Tantôt, poursuit Critobule, la masse de marbre 
ou de pierre, dont l'action était centuplée par la 
force acquise, renversait tout un énorme pan de 
rempart, tantôt la moitié ou plus d'une tour, ou 
encore le pan de mur reliant deux tours ou les cré- 
neaux qui les couronnaient. Il n'y avait pas de maté- 
riaux assez résistants, assez durs dans le mur le plus 
épais pour résister à un tel choc impunément, tant 
était incroyable la force de cet engin dont la vue 
seule épouvantait les contemporains. Les anciens 
rois ou capitaines ne connaissaient rien de pareil. 
S'ils eussent possédé de telles machines, rien 
n'aurait pu leur résister alors qu'ils assiégeaient une 
cité, et ils n'eussent pas éprouvé tant d'embarras à 
en ébranler les murailles. » 

J'ai parlé déjà du plus illustre de ces canons, 
la bombarde célèbre du fondeur Orban, amenée 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 221 

d'Andrinople à grand renfort de bœufs. C*est ce 
monstre qui a frappé le plus vivement Timagination 
populaire ; c'est lui dont le souvenir à travers les 
siècles est demeuré le plus étroitement lié à Thistoire 
de ce fameux dernier siège de Gonstantinople ; mais, 
je répète que ce n'était qu'un parmi beaucoup 
d'autres ! Plusieurs fois par jour, un oôup partait 

r 

d'un de ces canons et Ténorme boulet volait à son 
oeuvre de ruine. Les sauvages artilleurs du sultan 
couraient jusqu'au bord* du grand fossé pour voir 
Teffet que produisait sa chute. Quand les défenseurs 
ne s'étaient pas sauvés éperdus, ils chassaient à 
coups de flèches ces indiscrets. 

Il est fort difficile dans la confusion des récits 
contemporains, de déterminer avec quelque exacti- 
tude le nombre vfai des canons de siège de Mahomet 
et leurs emplacements en face du rempart, et cela 
pour cette raison surtout qu'emplacements et peut- 
être aussi nombr^ ont fréquemment varié durant ces 
cinquante-quatre journées. Phrantzès parle de qua- 
torze groupes, plus exactement de quatorze batteries 
distribuées en face de toute la ligne du rempart, 
chacune constituée par quatre gros canons. C'est 
cette affirmation qu'ont acceptée la plupart des 
historiens. Le Vénitien Barbaro, témoin oculaire 
d'ordinaire précis, parle de neuf batteries, renfor- 
cées chacune par un canon de très grandes dimen- 
sions. 



222 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Monfaldo affirme que les Turks avaient en tout 
deux cents canons et bombardes. « Le sultan, dit à 
son toiir Crilobule, qui était d'avis de faire brèche à 
la fois sur plusieurs points différents, groupa l'effort 
de son artillerie contre trois segments principaux du 
rempart, qui, plus tard, correspondirent à autant de 
brèches. Le pfemier groupe de grosses bombardes 
battit la muraille entre Tekfour Serai et la porte 
d'Andrinople ; le second, le plus important, en face 
de la porte Saint-Romain dans la vallée du Lycus ; 
le troisième, plus près de Marmara. » Aujourd'hui 
encore, il est facile de constater par l'état de ruine 
extrême du rempart en' ces trois points que ce furent 
bien là les centres d'action principaux de la terrible 
artillerie du sultan. Ce sont actuellement, dit M. Pears 
en son excellente Histoire du siège de (^onstanti- 
nople, les seuls points du rempart où il soit possible 
de franchir aisément du dehors le grand fossé, la 
contrescarpe et le mur extérieur. Lorsqu'on aborde 
le mur intérieur, on constate également que celui-là 
même se trouve à tel point démoli que l'entrée de 
l'ennemi dans la ville en mai 1453 par cette voie se 

conçoit fort aisément. 

» 

« Parmi tous ces fameux canons des Turks, trois, 
poursuit Crilobule, étaient les plus célèbres par leur? 
dimensions et la puissance de leur action. C'est pour 
cela que le sultan ordonna de les placer en face Je 
ce point du rempart qu'il considérait comme le plus 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 223 

faible de la défense, situé dans la vallée du Lycus, 
précisément en face de son propre quartier général, 
en cet endroit qui allait devenir le nœud de la lutte 
la plus acharnée, le point faible, hélas ! le talon 
d'Achille par lequel Gonstantinople finirait par suc- 
comber. De ces trois immenses engins, le plus admiré 
était celui d'Orban dont j'ai tant parlé déjà el qui 
projetait, au dire de Thistorien Chalkocondylas, ses 
boulets de douze cents livres environ sept fois par 
jour, une fois seulement la nuit. Ce monstre, alors 
qu'il avait causé déjà le plus grand mal au rempart, 
fut détruit ou par Faction des assiégés ou par quelque 
accident qui causa en même temps la mort de Tin- 
génieur Orban et de plusieurs de ses aides. Mais il 
fut aussitôt fondu à nouveau sous la direction d'un 
autre Hongrois, envoyé, au dire de Ducas, par le 
célèbre héros Jean Hunvade. Ses terribles boulets 
eurent bientôt fait de démolir la fameuse tour Bak- 
tatinea. 

A côté de ces canons de si grandes dimensions qui 
représentaient l'armement le plus moderne pour 
l'époque, les ingénieurs du sultan avaient encore 
disposé entre les différentes batteries quelques-unes 
de ces antiques et gigantesques catapultes, terreur 
des sièges d'autrefois, qui, par un système de cor- 
dages violemment tendus, puis détendus subitement, 
projetaient contre le rempart et par toute la ville, 
avec une violence inimaginable, d'énormes quartiers 



224 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

de roc. L'usage de ces machines aussi primitives que 
brutales est mentionné par plusieurs historiens con- 
temporains du siège. Il y avait aussi de très nom- 
breuses coulevrineSy destinées à inquiéter sans cesse 
la défense. 

Les canons, voilà donc Içi grande supériorité des 
Turks durant tout ce siège si fameux. Une ère nou- 
velle commençait. Les vieilles murailles médiévales, 
qui avaient pendant tant de siècles défié toutes les 
attaques des nations barbares, n'étaient plus une 
sûreté suffisante. Quel changement extraordinaire et 
combien redoutable ! Les journées des 11 et 12 avril 
marquèrent véritablement le commencement du 
grand bombardement. Depuis cette date lugubre 
jusqu'à la fin du siège, le 29 mai, les monstrueuses 
bombardes, à toute heure du jour, avec une inlas- 
sable monotonie, avec un vacarme affreux, ne ces- 
sèrent un moment de battre de leurs boulets de 
marbre l'immense étendue du rempart. On conçoit 
la terreur affreuse, l'épouvante superstitieuse de la 
population à l'ouïe de ces détonations prodigieuses 
que jamais personne n'avait entendues auparavant' 
L'effet parut de suite désastreux. Ces murailles sécu- 
laires, qui avaient résisté à l'assaut de tant de nations 
puissantes durant tant de siècles, reçurent immédia- 
tement les plus graves, les plus horribles blessures 
de ces projectiles géants, dont la masse venait avec 
un fracas effrayant, au milieu d'un épais nuage de 



RÉCITS 'de BYZANCE ET DES CROISADES 225 

fumée et de poussière, se briser contre elles et les 
démolir en s'éparpillant lui-même^ en mille frag- 
ments. 

Ce fut parmi les assiégés une angoisse inexpri- 
mable quand, presque immédiatement après ces 
premières décharges tirées à si courte distance, ils 
constatèrent avec effroi Tinsuffisance de ce vieux 
rempart dont ils étaient si justement fiers, qui, depuis 
tant de siècles, était le palladium invincible de leur 
cité bien-aimée. Il fallut sur Theure et chaque jour 
à nouveau recourir à des mesures suprêmes pour 
réparer hâtivement par de constantes réfections ces 
constants bouleversements. Ce fut là, dès Textrême 
début du feiège, une des plus dures, des plus acca- 
blantes fatigues pour les défenseurs épuisés partant 
de veilles et tant d'efforts. A toute heure de jour 
comme de nuit, ces quelques milliers de combattants, 
aidés de toute la population civile valide, femmes, 
enfants, vieillards, devaient réparer les brèches 
béantes causées par les bombardes turques, ces 
redoutables « preneurs de villes ». Jamais encore 
pareilles terreurs n'avaient épouvanté les veillées 
d'une population médiévale assiégée. Énormes et 
incommodes à manier, privés de tout affût, simple- 
ment enfouis parmi les quartiers de roc et les bois 
de construction qui servaient à les caler, réclamant 
tant de soins et de ménagements qu'à peine pou- 
-vaient-ils tirer sept coups dans tout un jour, ces 

15 



226 RÉQTS DE BTZANCE ET DES CHOI5ADES 

engins n'en témoignèrent pas moins presque aussitôt 
de leur mortelle puissance. Une semaine n^était pas 
écoulée, et déjà la preuve était faite que leur action 
lente et sûre viendrait certainement à bout de ces 
murailles qui défendaient la cité depuis les années 
lointaines de Théodose II au cinquième siècle. En 
vain les défenseurs suspendaient au-devant des parois 
menacées des balles de laine ets'ingéniaient à décou- 
vrir d'autres préservatifs. C'est à peine s*ils parve- 
naient chaque jour à réparer, à renforcer le plus 
promptement possible les portions les plus endom- 
magées du rempart. 

« Les Grecs et les Italiens, dit Critobule, voyant 
que les murs, tant intérieurs qu'extérieurs, étaient 
avec tant de véhémence ébranlés et abattus par les 
canons, se mirent à dresser d'abord d'énormes solives 
au-dessus des débris de la muraille. Puis, en y atta- 
chant, à l'aide de grosses cordes, des sacs remplis de 
laine et d'autres semblables matériaux de diéfense, 
ils réussirent à paralyser, tout au moins à émousser 
quelque peu l'action des projectiles ennemis. Tou- 
tefois, ce ne fut guère un remède efficace, car les 
boulets de pierre brisaient et éparpillaient de tous 
côtés ces défenses improvisées. Comme donc une 
grande portion du mur extérieur se trouvait déjà 
ruinée, que trois tours aussi avaient été abattues et 
que l'œuvre de mort ne cessait d'augmenter, ils 
apportèrent des poutres et des troncs d'arbres, au 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 227 

moyen desquels toute la nuit durant, ils se mirent à 
palissàder, le plus solidement possible, le mur exté-* 
rieur, en attachant fermement tous ces bois les uns 
aux autres, en les entremêlant surtout avec toutes 
sortes de pierres, de quartiers de roc, de morceaux 
de bois, aussi de sarments de vigne, de branchages, 
de fascines faites de roseaux et de plantes coupées, 
toutes sortes enfin d^âutres oiatières, malheureuse- 
ment la plupart inflammables, mêlées et agglomérées 
toutes ensemble à Taide de terre grasse et d'argile. 
Au-devant de ces palissades improvisées, dç cesj 
murailles de fortune, on attacha des balles de laine 
et surtout de triples el quadruples revêtements, 
de peaux de bêtes, peaux de buffles et de bœufs, 
qu'on arrosait sans cesse, de peur que les flèches 
ennemies, portant des flammèches allumées, n*y 
missent le feu. Ainsi, les assiégés se trouvaient 
quelque peu à Tabri derrière ces palissades surélevées. 
En même temps, les boulets de pierre, projetés avec 
tant de force, s'enfonçaient dans cette terre molle, 
qui cédait sous TefTort, et leur action destructrice en 
était fort diminuée. Enfin, sur le haut de ces palis- 
sades, et sur ces faisceaux de branchages enchevêtrés, 

• 

les défenseurs disposèrent encore une ligne dé 
grands fûts de bois remplis de terre, sortes de gigan- 
tesques créneaux d'occasion, qui furent pour eux un 
abri singulièrement protecteur contre la pluie inces- 
sante de flèches dont les accablaient les archers 



228 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

turks. J'ai dit déjà que ce travail de réparation fut 
presque incessant, infiniment épuisant pour ces com- 
battants exténués. » 

Ainsi les malheureux assiégés se défendirent par 
ces moyens de fortuné durant ces longues semaines 
de bombardement continuel. Il y eut une foule d'in- 
cidents dont quelques-uns furent célèbres : batailles 
navales, batailles de mineurs s'égorgeant sous terre, 
assauts effroyables sans cesse repoussés. Hélas! 
Faction des canons se poursuivait sans arrêt. Vers 
le milieu de mai le rempart auprès de la porte Saint- 
Romain, malgré toutes les réparations journalières, 
n'existait pour ainsi dire plus. Un mur de fortune, 
tel que je Tai décrit plus haut d'après Critobule, le 
remplaçait tant bien que mal. Bientôt les défenseurs 
décimés ne purent même plus maintenir et réparer 
ce mur, leur dernier espoir. L'heure solennelle avait 
sonné ! Dans la nuit du 28 au 29 mai, le sultan 
Mahomet donna le signal de l'assaut suprême, et 
cent mille combattants, se ruant à travers la brèche 
béante du rempart démoli, poussant des hurlements 
de victoire, foulant aux pieds les cadavres des der- 
niers défenseurs, après plusieurs heures d'une lutte 
désespérée, se précipitèrent vainqueurs dans les rues 
jusqu'ici inviolées de la Cité gardée de Dieu. Cons- 
tantinople était prise! L'empire des successeurs de 
Constantin avait vécu ! 

(Reçue hebdomadaire, 4 janvier 1913.) 



XX 



TRANSPORT PAR TERRE DE LA FLOTTE TURQUE DES 
EAUX DU BOSPHORE DANS CELLES DE LA CORNE-D'oR LORS 
DU SIÈGE DE CONSTANTINOPLE EN 1453. 

Le dimanche 22 avril 1453 vit s'accomplir un des 
événements les plus extraordinaires de ce siège de 
Constantinople, extraordinaire entre tous, un de ceux 
qui devaient exercer, sur la chute finale de la grande 
cité dans le mois suivant, l'influence la plus directe. 
Depuis bien des jours, le sultan Mahomet, toujours 
mystérieux en ses conseils comme en ses actioujs, 
préparait dans le plus grand secret la manœuvre 
célèbre, infiniment étrange, au moyen de laquelle il 
projetait de faire passer par terre, par-dessus les 
hautes collines de Péra, sa flotte des eaux du Bos- 
phore dans celles de la Corne-d'Or. La fureur qu'il 
conçut de l'échec du brillant combat naval du 20 avril, 
qui avait permis à quelques navires chrétiens de 
pénétrer dans le port de Constantinople, contribua 
probablement à précipiter son dessein. 

Tous les lecteurs de la Revue connaissent la topo- 



230 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

graphie si particulière de Constantinople, vulgarisée 
par tant de plans et de gravures : la grande ville 
dans son immense enceinte triangulaire, bornée sur 
une face par la mer de Marmara et séparée d'autre 
part, des collines de Galala, de Péra, de Kassim 
Pacha, par le superbe port de la Corne-d'Or, long 
de plusieurs kilomètres. Jusqu'à ce moment du siège, 
la garnison si faible de Constantinople n'avait eu à 
défendre, contre Tarmée turque infiniment plus 
nombreuse, que deux des côtés du fameux triangle: 
celui qui regarde Marmara, et celui d'une longueur 
bien plus considérable défendu par la grande 
muraille dite « terrestre », qui va des rives de Mar- 
mara à l'extrémité septentrionale de la Corne-d'Or. 
Le troisième côté, qui longe^cette môçne Corne-d'Or, 
ceîui-Ià môme par lequel les croisés de 1204 avaient 
pris la ville d'assaut, se trouvait pour l'instant encore 
en pleine sécurité, protégé par la fameuse et énorme 
chaîne qui, en barrant l'entrée de la Corne-d'Or, 
abritait parfaitement la flotte' chrétienne massée 
derrière ses anneaux monstrueux et mettait un 
obstacle infranchissable à l'entrée des vaisseaux 
turks dans ce golfe. En face, sur la rive opposée de 
la Corne-d'Or, derrière la cité génoise de Galata 
enceinte de puissantes murailles, toutes les hautes 
collines bordant ce côté oriental de Chrysokéras (1), 

(1) On sait que c'est là le nom de la Corne-d'Or en grec. 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 231 

-celles mêmes portant aujourd'hui les populeux fau- 
bourgs de Kassim Pacha et de Taxim, étaient occu- 
pées par le corps d'armée turk sous les ordres de 
Zagan Pacha. Ces troupes, très nombreuses, tenaient 
entièrement toute cette péninsule montagneuse qui 
sépare le Bosphore de la Corne-d'Or, sauf Tunique 
espace circonscrit par les murailles de la petite cité 
.génoise. Leurs avant-postes communiquaient, d'une 
part, du côté du Bosphore avec le château du Rou- 
mili Hissar, première base d'opération du sultan, de 
l'autre par un gué peu praticable situé au fond de la 
Corne-d'Or avecTaile gauche de la principale portion 
de l'armée assiégeante, campée tout le long de la 
grande muraille terrestre. On avait bien jeté un pont 
sur Textrême pointe du golfe de Gydaris, qui est le 
Kiat-Hawa actuel, mais les communications en ce 
point n'en demeuraient pas moins fort difficiles. « Si 
le sultan, dit M. Pears, l'historien le plus récent du 
siège, au beau livre duquel j'emprunte ces considé- 
rations, avait pu pénétrer dans Galata, dont la trian- 
gulaire enceinte de murailles partant de la rive de la 
Corne-d'Or escaladait la colline pour aller se termi- 
ner à angle aigu à la tour fameuse debout encore 
aujourd'hui, il. aurait singulièrement avajncé ses 
affaires. Du coup, il eût délogé la flotte chrétienne 
de la position si sûre, si parfaitement abritée qu'elle 
occupait derrière la gigantesque chaîne protectrice, 
dont les extrémités reliaient la capitale grecque à la 



232 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CR^OISADES 

cité génoise, et mis en grave péril immédiat toute la 
portion du rempart de Constantinople longeant la 
.rive occidentale de Chrysokéras. Il eût en même 
temps assuré de bien meilleures communications 
entre les deux ailes de son armée. Malheureusement 
pour Mahomet II, il ne pouvait être question d'une 
pareille opération.. Cette minuscule cité si gênante 
deGalata, cité absolument indépendante, entretenait 
encore, malgré ce cruel état de guerre qui Tenvi- 
ronnait, des relations pacifiques avec le sultan, et 
cela bien que toutes les sympathies de ses habitants 
allassent naturellement aux Grecs chrétiens contre 
les Turks païens. Si Mahomet eût attenté à la liberté 
de la petite cité italienne, on eût vu aussitôt la métro- 
pole génoise et son suzerain direct à cette époque, 
le duc de Milan, dépêcher flottes et soldats au secours 
de leurs compatriotes. Du même coup le sultan eût 
été forcé de lever le siège de Constantinople. 

Donc Mahomet, ne pouvant passer par-dessus 
Galata pour attaquer par la Corne-d'Or le point faible 
du rempart de Constantinople, conçut un plan aussi 
ingénieux qu'extraordinaire pour arriver au même 
résultat en faisant tourner à sa flotte la cité génoise. 
Plusieurs circonstances avaient probablement con- 
tribué à inspirer au sultan ce projet vraiment génial. 
C'avait été tout d'abord le souvenir quasi légendaire 
d'un exploit à peu près analogue exécuté, des siècles 
auparavant, par le Khagan des Avares, lors du pre* 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 23^ 

mier siège de Byzance par celte nation. Ce fut pro- 
bablement aussi le récit de quelque ingénieur, 
peut-être bien chrétien, narrant à Mahomet diverses 
autres opérations du même genre, celle entre autres, 
sans remonter à l'antiquité, imaginée, quatorze ans 
auparavant, par les Vénitiens pour faire passer par 
terre une flotte du fleuve Adige dans le lac de Garde. 
Léonard de Chio va jusqu'à dire que l'ingénieur qui 
aida ainsi de ses conseils le sultan dans l'œuvre que 
je vais raconter, était celui-là même qui avait présidé,, 
quelques années auparavant, à ce transfert si inusité. 
Il s'agissait donc, chose à première vue fabuleuse, 
presque incroyable, de faire, par une manœuvre 
gigantesque, en apparence miraculeuse, passer par- 
dessus les abruptes collines de la presqu'île de Péra^ 
les navires de la flotte turque, ancrée dans le Bos- 
phore, pour les faire redescendre ensuite dans la 
Corne-d'Or, de manière à prendre à revers la flotte 
chrétienne massée derrière la chaîne puissante qui 
obstruait l'entrée de ce magnifique port naturel. On 
conçoit facilement quel coup le succès d'une pareille 
opération devait porter à la cause des assiégés. Très 
probablement, je le répète, ce plan, en apparence 
insensé, mûrissait depuis quelque 'temps dans les 
méditations du sultan, qui, comme chaque fois qu'il 
s'agissait de quelque affaire importante, en avait 
gardé très soigneusement le secret, même pour ses- 
plus proches conseillers. L'exécution en était main- 



234 RÉCITS DE BTZANGE ET DES CROISADES 

tenant imminente. Tout au plus l'irritation extraor- 
dinaire causée au sultan par le grave échec de sa 
flotte, le 20 avril, précipita-t-elle ses résolutions. Du 
moins tous les historiens du siège s'accordent sur ce 
<létaU. 

Ainsi qu'il en était constamment le cas pour les 
projets conçus par le jeune sultan, la réalisation de 
celui-ci fut prodigieusement rapide. Tout en admi- 
rant, à bon droit, celte opération extraordinaire, il ne 
faut pas perdre de vue que les bâtiments de la flotte 
turque n'étaient point de grandes dimensions. Ceux 
qui furent l'objet de ce voyage terrestre si étrange 
n'étaient probablement pas beaucoup plus considé- 
rables que les très grands caïques à vingt paires 
de rames qui circulaient, il y a peu d'années encore, 
sur le Bosphore et dans la Corne-d'Or et qui en ont, 
je le crois, presque disparu aujourd'hui. Ajoutons ce 
détail important que Mahomet II disposait, grâce à 
son immense armée, d'une foule très nombreuse de 
travailleurs vigoureux, dociles et fanatiques. 

L'exécution du projet du sultan semble donc avoir 
été presque foudroyante. C'est l'expression dont se 
sert un des chroniqueurs qui raconte le plus en détail 
cette merveilleuse aventure de la flotte turque. U 
fallait se hâter infiniment pour prévenir toute entre- 
prise' hostile qui eût pu faire avorter ce plan. Le 
«ecret fut si parfaitement gardé dans cette vaste 
l)anlieue de Constantinople tout entière aux mains 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 235 

<les Turks, que ni les habitants de la grande capitale 
assiégée, ni les Génois de Péra ne semblent avoir 
même soupçonné l'exécution de cette colossale opé- 
ration qui allait se dérouler au pied des remparts de 
la cité génoise. 

Mahomet avait fait très rapidement et très secrè- 
tement assembler la masse de bois nécessaire pour 
cette sorte de long tramway dont je vais parler, 
aussi pour établir les formes destinées à recevoir 
chaque vaisseau. Zagan Pacha, le commandant en 
chef de cette région, fut le grand exécuteur de ces 
préparatifs. Les auteurs ne sont pas tout à fait d'ac- 
cord sur le point précis choisi par les ingénieurs du 
sultan sur la rive septentrionale du Bosphore pour 
amorcer le transport de sa flotte. On peut cependant 
affirmer, avec presque certitude, que ce point était 
situé entre le lieu dit « le Diplokionion », autrement 
dit « les Deux-Colonnes », station de la flotte turque 
durant le siège, qui correspond au Beschicktasch 
d'aujourd'hui, et l'actuel Dolma Bagtché. On a mieux 
réussi à identifier la route choisie par ces mêmes 
ingénieurs pour opérer le transfert des bateaux d'une 
mer à l'autre par-dessus la colline de Péra. La chaîne 
de collines sur laquelle est aujourd'hui construite la 
ville de ce nom était à cette époque, dit M. Pears 
dans son excellente Histoire du siège de Constantin 
nople que je suis ici pas à pas, couverte par des taillis 
et des vignes. Le versant occidental, à partir de la 



236 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

ligne de faîte aujourd'hui marquée par la grande rue 
de Péra jusqu'à la « Vallée des Sources », aujour- 
d'hui quartier de Kassim Pacha, servait de cimetière 
aux Génois. Cette région est encore aujourd'hui 
plantée des cyprès du Champ des Morts turk qui a 
succédé à la nécropole chrétienne. Il existait alors, 
poursuit M. Pears, un sentier à pente rapide, partant 
d'un lieu sur le Bosphore voisin de l'çictuel Top- 
Hané, qui escaladait en droite ligne le versant oriental 
de la colline de Péra dominant le Bosphore. Coupant 
à angle droit le chemin qui suivait la crête de cette 
colline et qui, je le répète, est actuellement la grande 
rue de Péra, ce sentier descendait ensuite l'autre 
versant jusqu'au lieu dit des « Sources », sur la rive 
de la Corne-d'Or. Au sommet de la montagne, là où 
s'élève aujourd'hui la grande caserne d'artillerie, les 
deùxchemins se coupant ainsi à angle droit formaient 
un carrefour en croix, qui a valu à Péra son nom 
grec moderne de « Stavrodromion ». 

Ce sentier, qui grimpait ainsi de la rive du Bos- 
phore, suivait d'abord le vallon, aujourd'hui devenu 
une rue sur le côté de laquelle s'élève Téglise 
construite en souvenir des soldats et marins anglais 
morts dans la guerre de Crimée. Franchissant en 
ce carrefour l'étroit plateau de quelques centaines 
de mètres de largeur à peine qui marque le sommet 
du mont et redescendant ensuite Tautre rampe de la 
colline, il suivait presque en droite ligne un autre 



\ 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 237 

vallon également abrupl, qui, lui aussi, est mainte- 
nant devenu une rue menant de la grande rue de 
Péra à la « Vallée des Sources » et à la Corne-d'Or. 
Il semble infiniment probable que c'est par cette 
longue voie montante puis descendante que le sultan 
décida de faire passer à force de bras les vaisseaux 
de sa flotte. 

Le * chroniqueur latin Pusculus et Tarchevêque 
Léonard de Chio, un des témoins oculaires du siège, 
racontent tous deux que le sultan, très vraisembla- 
blement dans le désir de terroriser les Génois de 
Galata, surtout pour faire diversion et détourner 
leur attention de ce qui se préparait en cet instant 
en arrière de leur cité pour cet extraordinaire voyage 
de la flotte, fit, dès Taube de la journée du 21 avril, 
installer des batteries nouvelles au-dessus de la cité 
génoise, sur la colline de Saint-Théodore. 

Tout le jour durant, celte terrible canonnade se 
poursuivit furieusement, si bien que personne dans 
Galata ne songea à s'occuper de ce qui se prépa- 
rait derrière ces batteries turques sur le chemin 
grimpant que je viens de décrire. Dans cette môme f 
journée, la flotte de l'amiral turk qui avait remplacé 
Baltoglu en disgrâce, pour corser encore le tumulte, 
attaqua à plusieurs reprises les navires chrétiens 
rangés derrière la chaîne du port. 

Un des énormes projectiles de pierre lancés par 
les batteries de Saint-Théodore, à refl'roi général 



23d RÉCm DE BTZANCIÈ ET DËâ CROI&ADBS 

des assiégés, coula un navire chrétien' dans 1% 
Corne-d'Ôr. Enfin toutes ces diversions imaginées 
par le sultan réussirent à merveille. Aucune tenta- 
tive ne fut faite par les assiégés, ni du côté du Bos- 
phore, ni dui^ant la traversée de la colline de Péfa, 
ni môme sur la rive de la Corne-d'Or, pour détruire 
la flotte turque durant qu'on la transportait d'une 
mer dans l'autre. Nous savons que le prudent jeune 
sultan avait pris d'infinies précautions pour prévenir 
toute tentative de ce genre. « Tout le long deig rives 
du Bosphore, dit le chroniqueur byzantin Chaikon- 
dylas, des postes militaires étaient disposés avec 
de Fartillerie prêts à repousser par la force toute 
attaque tentée contre les vaisseaux. » Dans la nuit 
du 21 au 22 avril les derniers préparatifs fijrent ter» 
minés. On avait fait un choix parmi les vaisseaux de 
la flotte mouillée au « Diplokionion ». La plupart 
des auteurs donnent le chiffre de soixante-huit ou 
soixante-dix à quatre-vingts navires. 

A l'aube, Tétonnant voyage commença. Voici le 
récit du Vénitien Barbare, un des plus véridiques 
historiens du siège dont il fut le témoin oculaire. 
C'est le compte rendu le plus complet et le plus inté- 
ressant sur cet incident si étrange : 

« Le vingt-deuxième jour de ce mois d'avril, 
dit notre chroniqueur, le seigneur turk ayant fait 
réflexion et remarqué qu'il n'arrivait pas à nous 
faire grand dommage dti côté de terre comme il 



RÉCITS DE BYZANCÊ ET i)ES CROISADES 23ft 

venait d'en faire Texpérience, ayant bien roulé cela 
dans sa tète, imagina de faire passer une portion 
de sa flotte qui était mouillée aux Colonnes jusque 
dans le port même de Gonstàntinople, et cela afin 
d'arriver plus vite à la réalisation de ses projets 
contre nous. Et a6n que vous compreniez de quelle 
manière s*y prit ce chien, ce méchant païen, je vous 
expliquerai ci-aprés son idée ; s'étant mis en tète de 
conquérir Gonstàntinople, il s'aperçut" qu'il fallait 
pour cela que sa flotte parvînt à l'intérieur du port 
même de Gonstàntinople. Gomme toute son armada 
était mouillée aux Golonnes qui sont éloignées de 
deux milles de la ville, il ordohna^à tous les équi- 
pages de descendre à terre, et il fit aplanir une piste 
tout le long de la montagne qui domine Galata, 
en commençant du rivage du Bosphore où était 
mouillée l'armada jusque dans le port de Gonstànti- 
nople, c'est-à-dire sur une longueur de trois milles. 
Et quand tout le chemin eut été parfaitement aplani^ 
lesdits Turks disposèrent un très grand nombre de 
rouleaux de bois tout du long de celte voie aplanie, 
lesquels rouleaux furent si bien graissés d'huile, de 
lard et de suif achetés en quantité aux Génois de 
Galata, que le sultan pensa pouvoir tenter de faire 
passer une portion de sa flotte dans le port de Gons- 
tàntinople. Il fît en conséquence commencer par une 
« fuste » (1) de petites dimensions, et il la fît placer 

(1) a Fuste » était le terme consacré pour ce genre de navires. 



240 RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

sur lesdils rouleaux, et, au moyen d'une grande 
<]uantité de Turks, il fit tirer ladite « fuste », et, en 
peu de temps, il la fît ainsi passer très rapidement 
jusque dans le Navarchium ou port de Péra, et 
quand les Turks virent que cette invention allait à 
souhait, ils se mirent à tirer encore d'autres de ces 
<i fustes » plus petites, lesquelles « fustes » étaient 
de quinze bancs de rameurs jusqu'à vingt-deux. 
Certainement, à première vue, cela paraîtrait 
incroyable et impossible à tout le monde, si le 
sultan n'avait pas eu à sa disposition tant de ces 
<;anailles (1) pour tirer ces « fustes » par-dessus cette 
montagne, car ils firent ainsi passer dans le port 
de Constantinople jusqu'à soixante-douze de ces 
navires, tous bien armés, en bon ordre pour toutes 
choses, et cela ne put se faire que parce que les 
Turks vivaient en bonne paix avec les Génois de 
Péra. » 

Ce récit très succinct du médecin vénitien résume 
assez bien l'histoire de cette extraordinaire opéra- 
tion de guerre qui est demeurée un des incidents 
les plus célèbres de ce siège fameux, et qui, bien 
que le succès n'en ait pas été absolu, n'en eut pas 
moins une influence considérable sur le résultat 
final. 

Voici encore le récit peut-être plus détaillé, plein 

(1) « Canaglia. » 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 241 

de saveur, du chroniqueur grec Kritoboulos, Thisto- 
rien et le panégyriste du vainqueur de Constantin 
nople : « Le sultan Mahomet ayant estimé que, s'il 
voulait atteindre son but qui était de prendre Cons- 
tantinople, il lui fallait à tout prix se rendre maître 
du port, après avoir essayé de tous les moyens, prit 
uae résolution ingénieuse, digne du grand discerne- 
ment de son génie, qui le fit se rapprocher beaucoup 
du but tant désiré par lui et mit fin à toutes ses 
incertitudes dans ce sens. 

« Il ordonna, en conséquence, à ses ingénieurs 
inaritimes et à ses équipages de construire au plus 
vite des voies ou glissoires partant de la mer exté- 
rieure — c'est-à-dire du Bosphore — pour aboutir 
dans la mer intérieure — c'est-à-dire la Corne-d'Or. 
Ces glissoires, partant du « Diplokionion », — qui 
est aujourd'hui Kabatash, au dire du docteur 
Dethier — étaient faites de poutres couchées en 
travers sur une ligne d'au moins huit stades de 
long allant d'une mer à l'autre. La voie ainsi pré- 
parée, préalablement nettoyée et aplanie avec la 
plus grande célérité par plusieurs milliers d'hommes, 
s'élevait rapidement durant une moitié du trajet 
jusqu'à la crête de la colline, d'où elle redescendait 
non moins rapidement vers la Corne-d'Or. Et ces 
'glissoires ayant été achevées plus promptement que 
la pensée par une grande foule d'ouvriers, il y fit 
avancer ses vaisseaux qu'il fit placer, chacun sur 

16 



^ 242 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

une grande charpente en forme de traîneau, avec, de 
chaque côté, de longues poutres dressées, disposées 
en guise de soutiens. Sur chacun de ses traîneaux, 
il établit solidement un de ces navires à Faide de 
fortes cordes, et ayant fait fixer de très longs cor- 
dages ou haubans à la coque de ceux-ci au point de 
courbure, il les fit hisser tout le long de la glissoire 
par ses soldats, partie à la main, partie à l'aide de 
divers engins, poulies et tambours. » 

Les rouleaux de bois qui constituaient le plan- 
cher de cette colossale glissoire de huit milles de 
longueur, mesuraient de treize à quatorze pieds. ïh 
avaient été soigneusement graissés. On fit mettre k 
Peau les charpentes en forme de traîneau ou de 
berceau, et sur chacune on attacha, aux longue» 
poutres dressées qui la garnissaient, un des navires 
qu'il s'agissait de transporter par cette voie extra- . 
ordinaire. Â Faide de câbles on tira ensuite ces 
masses hors de l'eau et, une fois sur la rive, le bizarre 
voyage commença pour chacune. On avait, je l'ai 
dit, fait un essai avec une « fuste » de petites dimen- 
sions. Cette première opération heureusement réussie 
encouragea les Turks à continuer. On employa aussi 
d'innombrables attelages de buffles pour tirer en 
haut de la colline ces énormes charges. 

Les soixante-dix vaisseaux furent ainsi très rapi- 
dement halés les uns à la suite des autres, surtout 
à main d'homme. 



RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 243 

« Les équipages qui suivaient chacun d'eux, pour- 
suit Barbare, ne se possédant plus de joie à ce spec- 
tacle et songeant à ce qui allait encore suivre, arrivés 
au fatte de la colline, montaient comme s'ils étaient 
en mer sur les vaisseaux qui s*en allaient dévalant 
avec rapidité droit vers la Come-d'Or. Parmi les 
matelots, les uns défaisaient les agrès, poussant des 
cris de triomphe, comme s'ils allaient prendre la 
haute mer, et le vent, s'emparant des voiles, les 
gonflait ; d'autres, assis aux bancs des rameurs^ 
tenaient leurs rames en mains, faisant semblant de 
ramer, tandis que les subrécargues couraient d'une 
extrémité à l'autre de la haute et longue piste de 
bois médiane, excitant l'énergie de leurs hommes 
par des sifflements, des cris^ des coups de lanière 
aussi. Ainsi les vaisseaux turks, voyageurs étranges, 
glissaient à travers la campagne comme s'ils eussent 
vogué sur mer. Tandis que les derniers escaladaient 
encore la rampe de la colline, les premiers descen- 
daient déjà la pente raide conduisant à la Corne- 
d'Or, tq;ates voiles serrées, avec grands cris de joie 
et force tapage. » « Les tambours résonnaient, les 
fifres et autres instruments éclataient en notes reten- 
tissantes, » dit Dukas, qui donne à peu près les 
mêmes détails. 

a Et c'était, je le répète, dit encore notre Vénitien, 
un étrange spectacle, vraiment incroyable pour celui 
qui n'y a pas assisté, que de voir naviguer à travers 



244 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

champs, comme s'ils étaient sur mer, ces vaisseaux 
avec toutes leurs voiles, tous leurs équipages, tous 
leurs agrès. Moi, j'estime que cette prouesse sur- 
passe le mont Athos percé par Xerxès, et, comme 
j*ai vu ces choses de mes yeux, cela me porte à 
ajouter foi à d'autres récits qui, si je n'avais assisté 
à ce prodige,* me paraîtraient des contes à dormir 
debout. » C'est ainsi qu'une flotte considérable comp- 
tant soixante-sept navires descendit par terre dans 
Tanse dite « des Eaux froides » située dans la Corne- 
d'Or, un peu en amont de Galata, et y jeta l'ancre. 

La chronique dite du Janissaire polonais^ qui fut, 
lui aussi, témoin de cette scène insolite, dit que tous 
à Byzance en furent émerveillés et rirent bien stupi- 
dement en voyant ces grandes barques glisser sur 
terre ferme comme si c'était sur l'eau. 

La portion la plus délicate de cette curieuse opé- 
ration fut certainement celle du début qui consistait 
à mettre à Teaù les appareils en forme de cales, de 
traîneaux ou de berceaux destinés à recevoir les 
navires étroitement amarrés entre leurs flancs. Une 
fois que chaque navire eut été disposé ainsi dans 
son appareil de bois et qu'on l'y eut lié solidement, 
on tira à terre chacune de ces lourdes machines. On 
les installa ensuite successivement sur la glissoire 
de bois convenablement graissée, puis le pittoresque 
voyage commença qui tant égaya les matelots turks, 
grands enfants sauvages. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 245 

La rapidité de ce passage des navires d'une mer 
à l'autre semble avoir été tout à fait extraordins^re. 
Le nombre immense des travailleurs est la seule 
explication plausible de ce phénomène. Cette rapi- 
dité même était, je l'ai dit, l'élément essentiel du 
succès pour une pareille opération. J'ai dit aussi 
que ceux de ces navires qui n'étaient pas hissés à 
mains d'hommes le furent au moyen de cabestans 
ou d'autres engins, aussi à l'aide d'innombrables 
attelages de buffles. Ne perdons surtout jamais de 
vue que ces navires, ainsi fabuleusement transportés 
dans cette randonnée héroï-comique de terre ferme 
par-dessus une montagne haute de plus de deux 
cent cinquante pieds, n'avaient rien de commun, 
comme dimensions, avec ceux de nos jours. Même 
ceux, s'il y en avait, qui étaient à deux ou trois 
rangs de rames superposés devaient avoir au plus 
cinquante à soixante-dix pieds de long^ Après la 
montée, qui dut être fort rude et pénible, le plateau 
médian fut vite franchi à la force des poignets tirant 
les énormes barques sur le chemin de bois. La 
descente vers la Corne-d'Or fut ensuite infiniment 
prompte. Toute l'opération fut terminée en une 
nuit. 

Presque tous les chroniqueurs insistent -sur l'en- 
thousiasme bruyant des équipages turks, stupéfiés 
par ce succès si facile, faisant résonner le& échos 
du Bosphore de leurs hurlements d'allégresse, de 



246 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

leurs chants sauvages, des sons de leurs musiques 
guerrières, à mesure que chaque navire, débou- 
chant dans la Corne-d'Or, venait mouiller sur la 
rive, sous la protection des canons de Zagan Pacha. 
Tous ces écrivains répètent à Tunisson que jamais 
encore on n avait assisté à pareil haut fait. Tous 
recherchent dans leurs souvenirs classiques les 
opérations de guerre maritime pouvant présenter 
avec celle-ci quelque analogie. 

Tel fut ce labeur héroïque qui devait contribuer 
grandement à la prise de Constantinople. Les Grecs 
eux-mêmes rendirent hommage à la brillante et 
ingénieuse audace des ingénieurs ottomans. Le 
janissaire polonais Michel rapporte que, cette nuit- 
là, les canons turks ne cessèrent pas un instant de 
tonner. Ceci nous explique pourquoi les assiégés, 
surtout les équipages de la flotte chrétienne dans la 
Corne-d'Or, ne mirent aucun obstacle à cette arrivée 
des bateaux turks dans le port même de la ville 
assiégée. L'incessant bombardement des batteries 
de Zagan Pacha placées sur la colline au-dessus de 
Galata, suffit à empêcher toute tentative hostile. 

Rien ne peut donner une idée de l'effroi des 
assiégés lorsqu'ils virent soudain cette flotte enne- 
mie avec ses milliers de matelots occuper la Corne- 
d'Or. Une tentative suprême, imaginée quelques 
jours après par les équipages des galères véni- 
tiennes pour incendier de nuit ces vaisseausî si 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 247 

fâcheux, échoua piteusement. Les défenseurs de 
Constantinople, si peu nombreux, épuisés déjà par 
des /alignes presque surhumaines, se virent soudain 
contraints à défendre contre ces nouveaux adversaires 
toute la ligne du rempart qui bordait la Corne-d'Or. 
Ce fut un terrible surcroît de peine durant les cinq 
semaines que devait durer encore le siège. 

{Reçue hebdomadaire, 17 mai 1913.) 



XXI 

l'entrée victorieuse du sultan MAHOMET A SAINTE- 
SOPHIE (29 MAI 1453). 

Constantinople, la Cité gardée de Dieu, la métro- 
pole chrétienne d'Orient depuis dix siècles, la plus 
splendide cité de Tunivers depuis la chute de Rome, 
avait succombé au terrible siège des soldats de 
Mahomet II dans la matinée d'une journée de 
printemps, le mardi 29 mai 1453. Depuis le 5 avril, 
depuis cinquante-quatre mortelles journées, l'armée 
turque, forte de plusieurs centaines de mille combat- 
tants, assiégeait de toutes parts l'immense enceinte 
défendue avec un merveilleux courage par quelques 
milliers de combattants grecs et italiens, surtout 
génois et vénitiens. Depuis cinquante-quatre jour- 
nées, les monstrueux canons, les bombardes colos- 
sales du Sultan, ces fameux « preneurs de villes » 
dont l'emploi dans ce siège illustre entre tous devait 
transformer complètement l'art de la guerre, toute 
cette épouvantable artillerie qui lançait plusieui** 
fois par jour des boulets de pierre d'une énorme 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 249 

circonférence, battait avec des détonations effroya- 
bles ce rempart célèbre, cette double enceinte 
longue de plusieurs kilomètres, défendue par des 
centaines de tours, qui, depuis mille ans, avait 
résisté à tant d'attaques de tant de nations diverses. 
Chaque jour, de terribles assauts, des batailles 
navales, le transport de la flotte turque du Bosphore 
dans la Corne-d'Or par-dessus la montagne de Péra, 
mille autres incidents formidables avaient marqué 
les étapes de ce siège sans précédent dans Thistoire. 
Enfin, la mesure étant comble, les remparts étant 
presque démolis par Tarmée turque, les brèches . 
sans cesse reformées ne pouvant plus être réparées 
par les combattants chrétiens épuisés, le Sultan, 
dans la nuit du 28 au 29 mai, vers 3 heures du 
matin, avait lancé en trois colonnes successives» 
plus de cent mille hommes à Tassant. Après de 
longues heures de la plus héroïque, de la plus pro- 
digieuse résistance, le npmbre l'avait enfin emporté 
sur la vaillance. Les magnifiques janissaires de 
Mahomet s'étaient précipités par la brèche de la 
porte Saint-Romain, encombrée des corps des der- 
niers défenseurs et, foulant aux pieds les cadavres 
de l'empereur Constantin Dragasès et de tous les 
principaux chefs de la défense, tous tués en combat- 
tant vaillamment, avaient pénétré enfin dans la ville 
fameuse, poussant de telles clameurs de triomphe 
qu'elles s'entendaient jusque sur la côte d'Asie^ 



250 RÉCITS DE BTZÂNCE ET DES CROISADES 

tandis que dans la cité retentissait partout le ter- 
rible cri : « La Ville est prise ! » mêlé aux hurle- 
ments d^effroi d'une immense population sans 
défense. ' 



#*# 



Puis toutes les dernières résistances avaient 
presque subitement cessé, presque tous les défen- 
seurs valides ayant succombé I Alors l'armée victo- 
rieuse, avide de venger de longues souffrances, 
js'était ruée avec une passion féroce au plus affreux 
massacre. Janissaires, marins de la flotte, innom- 
brables irréguliers avaient, plusieurs heures durant, 
égorgé par les rues de la cité tout ce qui leur tom- 
bait sous la main, sans distinction d'âge, de sexe 
ou de rang. Puis, vers la douzième heure, fatigués 
de tuer, les vainqueurs avaient commencé à piller, 
surtout à s'emparer des plus riches ou des plus 
beaux parmi les survivants de la population vaincue, 
pour les vendre, aussi pour leur arracher d'énormes 
rançons. Plus de soixante mille personnes, au dire 
-des chroniques contemporaines, de tout âge, de 
tout rang, furent ainsi cruellement liées et entassées 
•en attendant le partage. Vendues et revendues, elles 
allèrent terminer leurs jours misérables à toutes les 
extrémités du monde musulman, sur tous les rivages 
liabités par les farouches fils de Tlslam. 



RÉQTS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 251 

Partout, durant ces heures affreuses, les malheu- 
reux vaincus, fuyant la mort ou la captivité, poussés 
par un instinct religieux, s'étaient groupés dans .les 
temples, croyant que la. Divinité voudrait les y pro- 
téger. Plusieurs milliers d'hommes, de femmes, 
d'enfants, des prêtres, des membres de la plus haute 
noblesse byzantine, s'étaient en particulier réfugiés 
sous les voûtes immenses de Sainte-Sophie. C'est de 
ce temple auguste, métropole de l'Église orthodoxe, 
que je voudrais dire quelques mots aujourd'hui. 
Quand le magnifique édifice fut rempli par cette 
foule lamentable priant et sanglotant désespérément, 
on ferma les fameuses portes de bronze et ces infor- 
tunés attendirent, haletants d'angoisse, l'arrivée des 
vainqueurs, durant que les prêtres innombrables, 
dans leurs vêtements d'apparat, disaient leur der- 
nière messe. Hélas, ce ne fut pas long! Une bande de 
Turks, couverts du sang de leurs victimes, ébranla 
bientôt les portes qui furent violemment enfoncées. 
Alors se passa une des scènes les plus sauvages de 
l'histoire que la plupart des historiens contempo- 
rains du siège ont racontée en détail. Il n'y eut plus 
guère de massacres. Les massacreurs étaient assou- 
vis. Ils songeaient maintenant uniquement au gain 
et à la luxure. En quelques minutes, ces démons se 
jetèrent sur cette foule désarmée, hurlante d'effroi. 
Tout ce qui était jeune, sain ou beau, fut inconti- 
nent dépouillé, lié. Les autres furent également 



252 RÉCITS DE BTZANGE ET DES CROISADES 

dépouillés, chassés ou tués. On attachait les mal- 
heureux en longues files, le vieillard à côté de la 
jeune fille, la religieuse cloîtrée à côté de Tadoles- 
cent, la patricienne à côté de l'homme de la rue. 
Tout était bon pour les lier': leurs ceintures, leurs 
écharpes, les cordes des tentes, les liens des chevaux 
et des chameaux. La plupail de ces captifs, 
dépouillés de leurs vêtements précieux, étaient 
entièrement nus. Beaucoup portaient les traces san- 
glantes des violences de leurs bourreaux. Les lamen- 
tations infinies de tous ces infortunés, leurs cris 
d'angoisse montaient jusqu'au ciel. Puis, tandis 
qu'on les disposait avec une hâte brutale en longues 
théories, liés les uns aux autres, pour les transpor- 
ter sur les navires ou dans les marchés où la foule 
des vainqueurs se les disputait déjà au ooids de l'or, 
une nouvelle scène de dévastation commença. 



**# 



Les guerriers turks se mirent à piller l'église 
fameuse où, depuis tant de siècles, s'accumulaient 
les trésors amoncelés par la piété des générations. 
Ce fut encore une scène sans nom. Toutes ces mer- 
veilles furent brisées, anéanties, pillées en quelques 
minutes : superbes vases sacrés d'or et d'argent, 
incomparables vêtements sacerdotaux d'une richesse 
inouïe, reliquaires, icônes, luminaires par centaines. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 253 

peut-être par milliers, faits d'or et d'argent, constel- 
lés de perles et de pierreries. Les vainqueurs s'affu- 
blaient des robes des prêtres; on promenait par 
dérision les croix et les calices, les crucifix surnlion- 
tés par ironie d'un turban. Surtout, abomination 
effroyable pour ces populations dévotes entre toutes, 
ces brutes sauvages jetaient au vent les mille reliques 
arrachées à leurs réceptacles de métaux précieux> 
ces reliques d'un prix inestimable, héritage de dix 
siècles de piété, ces corps des plus illustres martyrs, 
des plus glorieux champions de l'Église orthodoxe. 
Les plus célèbres icônes dé la Panagia Toute Sainte, 
<;es icônes tant vénérées, protectrices augustes de 
la cité, qui mille fois l'avaient protégée dans des 
heures d'angoisse publique, étaient maintenant 
jetées au vent, souillées et profanées parmi les 
cadavres et les chiens errants. 

J'ai omis de parler des prêtres qui, au nombre de 
plusieurs centaines, vêtus de leurs habits des grands 
jours, groupés au fond du vaste édifice, chantaient 
la messe au moment de l'entrée dans l'église des 
bandes assassines. Il y avait là tout le haut clergé 
de la capitale : ces prêtres vénérables aux longues 
chevelures bouclées, aux barbes flottantes, vêtus 
d'étoffes lamées d'or. Le sort de la plupart fut celui 
des autres victimes de cette grande dévastation. Ils. 
furent saisis, dépouillés, liés et vendus, à moins 
qu'on ne les tuât parce qu'ils étaient trop vieux. 



254 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

Cependant une légende fameuse» aujourd'hui d'une 
saisissante actualité, légende très vivante encore 
parmi la foule orthodoxe, raconte qu'au moment où 
les bandes furieuses des égorgeurs turks forcèrent 
les portes de Sainte-Sophie, la paroi de Téglise, der- 
rière l'autel, s'enlr'ouvrit soudain. On vit le prêtre 
qui disait cette messe suprême disparaître avec le 
saint calice, entouré de la foule sacerdotale qui l'en- 
vironnait. Puis la muraille se referma non moins 
soudainement. La légende affirme que, lorsqu'un 
souverain orthodoxe rentrera enfin, après tant de 
siècles, dans Sainte-Sophie délivrée, la muraille se 
rouvrira soudain pour donner passage au même 
prêtre qui, sur l'autel, achèvera la messe si tragi- 
quement interrompue il y a plus de quatre cent cin- 
quante années ! 



# # 



Dans l'après-midi de ce même jour, peut-être 
seulement le jour suivant, le sultan Mahomet fit 
dans la ville conquise son entrée victorieuse. Il était 
tout jeune, âgé d'environ vingt-cinq ans ; il portait 
de grandes et fortes moustaches rousses. Derrière 
lui caracolait un immense état-major : tous les prin- 
•cipaux vizirs, pachas et beys de son armée, aux cos- 
tumes éclatants, aux armes étincelantes, encadrés 
dans un fort détachement de janissaires choisis 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 255 

parmi les plus beaux et les plus richement armés. 
Le brillant cortège, parti à cheval de la porte Saint- 
Romain, aujourd'hui Top Kapou, par les grandei^ 
rues, à travers la ville effroyablement dévastée, fou- 
lant aux pieds d'innombrables cadavres, alla droit à 
Sainte-Sophie, la Grande Église. Comme le Sultan 
descendait de sa monture devant les vastes portes 
de bronze incrustées d'argent, il se prosterna et, 
s'humiliant devant Dieu qui lui donnait enfin la vic- 
toire tant convoitée, il ramassa une poignée dé- 
poussière et la répandit sur sa tête enturbannée. 
Puis il se releva et pénétra sous les voûtes splen- 
dides.Ce fut un des moments solennels de l'histoire! 
Comme le jeune souverain s'avançait dans la mer- 
veilleuse enceinte, si étrangement souillée par ces 
effroyables scènes de meurtre et de pillage, admi- 
rant en silence ce spectacle inouï, troublé par 
tant d'auguste magnificence, il aperçut un de ses^ 
guerriers qui brisait un fragment de marbre de* 
l'admirable pavement. Il lui demanda rudement 
pourquoi il agissait de la sorte. « Ceci est un monu-^ 
ment des infidèles », répondit le Turk fanatique, 
c et je suis un vrai croyant! » Mahomet, bien trop- 
intelligent pour ne pas comprendre la beauté de 
Sainte-Sophie, rendu furieux par cette réponse, tira 
son cimeterre et en frappa son interlocuteur, en lui 
disant que s'il avait donné les maisons en pillage et 
la population en esclavage à son armée, il s'était 



256 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

réservé pour lui seul les édifices de la cité conquise. 
Puis le Sultan fit quérir un imâm, « un de ses prêtres 
immondes », dit le chroniqueur latin, et lui ordonna 
de monter dans la chaire chrétienne et d'y lire à 
haute voix le symbole de la foi musulmane. Lui- 
môme, debout sur l'autel de marbre, tourné vers la 
Mecque, y fit sa première prière. A partir de cette 
minute, le temple fameux de la Souveraine Sagesse 
du Verbe incarné, élevé par le glorieux Justinien et 
son épouse Théodora à la gloire de la religion chré- 
tienne, a été une mosquée. A Theure où j'écris ces 
lignes, le 9 décembre 1912, le sort des batailles 
semble devoir préparer à bref délai, après tant de 
siècles, Téclatante revanche chrétienne, à moins que 
rabomioable égoïsme des grandes puissances ne 
parvienne encore à faire reculer cette date fatale. 

Poursuivant sa marche dans l'immense édifice, le 
Sultan, traversant la foule de ses soldats qui ache- 
vaient d'emmener leur misérable bétail humain, se 
trouva, dit un vieux récit slavon qui ne s'accorde 
point avec celui que je viens de rappeler, se trouva, 
dis-je, en face d'une porte dont les hautes tentures 
«'ouvrant soudain lui firent voir autour de l'autel 
une foule de prêtres orthodoxes qui, s'avançant pré- 
cipitamment à sa rencontre, se jetèrent à genoux, le 
suppliant à grands cris de ne pas les faire mourir. 
Il les contempla avec pitié et, leur faisant signe de 
la main de se lever, leur promit la vie sauve. Puis il 



RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 257 

-dépêcha des crieurs publics par la ville pour faire 
cesser tout massacre. Il est probable qu'à l'entrée 
des hordes assassines, ces prêtres avaient pu, sans 
être vus, se réfugier dans quelque salle attenant à 
l'église d'où ils étaient sortis à l'arrivée du Sultan. 
Peut-être bien est-ce là l'origine de la Curieuse 
iégende que j'ai rapportée plus haut ? 

{Le Gauhis, 11 décembre 1912.) 



17 



XXII 

LE DERNIER EMPEREUR DE BYZANCB. 

Le basileus Constantin Dragasès, dernier empe- 
reur de Byzance, dernier souverain de cette longue 
série de basileis^ vieille de bien plus de mille années» 
était le frère de Jean VIII Paléologue, mort le 3 oc- 
tobre 1448. Il était à ce moment, au nom de ce même 
frère, despote de Morée. La députation qui vint 
l'appeler au trône le trouva dans son palais - de 
Mistra, sa capitale, la Sparte antique. II y fut cou- 
ronné le 6 janvier 1449. Il partit aussitôt pour Cons- 
tantinople, qui, avejc quelques petites cités des rives 
de Marmara et ce despotat de Morée, constituait tout 
ce qui subsistait, à la moitié du quinzième siècle, du 
glorieux empire d'Orient. Depuis de longues années, 
les sultans turks, maîtres de la Thrace comme de la 
Macédoine, de Salonique comme d'Andfinople, éta- 
blis dans cette dernière capitale, n'attendaient qu'une 
occasion favorable pour achever, par la prise de 
Constantinople, la destruction totale de cette monar 
chie, ultime boulevard de l'Europe contre l'invasion- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES ' 259 

musulmane. En février 1451, le sultan Mourad, le 
redoutable ennemi des chrétiens, était mort, lui 
aussi. Son fils, Mahomet II, tout jeune encore, lui 
avait succédé, n'ayant que ce seul désir : prendre 
enfin Coustantinople. Ses préparatifs avaient duré 
quatre ans. Le 5 avril de Tan 1453, il avait amené 
sous les rempaï^s de la capitale byzantine son im- 
mense armée. Dans la nuit du 28 au 29 mai, après 
cinquante-quatre* journées d'une canonnade inces- 
sante, après plusieurs attaques malheureuses, pro- 
fitant de l'épuisement des quelques milliers do 
combattants chrétiens survivants, il avait donné le 
sig-nal de l'assaut suprême. 

Depuis plusieurs jours, le basileus Constantin, qui, 
durant tout le siège, avait conservé la plus belle, la 
plus patriotique, la plus martiale et touchante atti- 
tude, ne se faisait plus aucune illusion. Les quelques 
milliers de défenseurs grecs et italiens qui n'avaient 
pas succombé à tant de batailles, à tant de fatigues, 
ne parvenaient plus à garder cette immense ligne de 
remparts, à réparer les brèches. énormes pratiquées 
parles fameux canons du sultan. Des phénomènes 
célestes effrayants avaient vivement impressionné la 
population, qui se pressait dans les temples, imploraub 
la Divinité. Quand, aux soirs des 27 et 28 mai, d'im- 
menses feux de joie illuminèrent le camp turk prodi- 
gieusement étendu, quand de partout on entendit 
autour de la ville infortunée les hurlements sauvages 



260 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

des janissaires et leurs cris de joie, Tempereur et 
ses lieutenants comprirent que l'assaut final était 
proche. Partout les cloches à marteaux appelèrent 

la population aux armes. 

/ 

Sur Tordre du basilêus, une immense procession 
aux mille éléments divers: orthodoxes et catholiques, 
évêques, prêtres et moines par centaines, peut-être 
par milliers, vieillards, femmes et enfants, pieds nus, 
pleurant et sanglotant, se tordant les bras, déchirant 
leurs cheveux et leurs vêtements, confessant à haute 
voix leurs fautes, suppliant Dieu de les épargner, de 
ne point, à cause de leurs péchés, les laisser tomber 
au pouvoir de ces démons, parcourut les principales 
rues de la cité. Cette foule infinie chantait avec 
angoisse le Kyrie eleison. Les prêtres, portant les 
Saintes Icônes et les très Saintes Reliques, répé- 
taient d'une voix haute les litanies auxquelles ré- 
pondaient les clameurs désespérées des fidèles. On 
porta les Saintes Icônes jusque sur le remparl, 
partout pu la brèche était la plus considérable, dan^ 
l'espoir intense, dans là foi pour beaucoup absolue 
que leur intervention écarterait cet affreux péril. 

Lorsque les anneaux sans nombre de cette proces- 
sion solennelle eurent accompli leur circuit, le 
basileus, lui aussi, comme venait de le faire dans son 



RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES 261 

camp le sultan, harangua la foule des sénateurs, des 
nobles, des chefs militaires grecs et italiens assem- 
blés autour de lui. Ce fut, en ces circonstances si 
effroyablement tragiques, une scène infiniment au- 
guste. Tous ces vaillants, maintenant certains de 
périr, prêts à donner leur vie pour la plus noble des 
causes, écoutaient pieusement les paroles enflam- 
mées de leur chef suprême qui allait partager leur 
sort terrible. Nous possédons deux récits du discours 
de l'empereur, un très long du chroniqueur Phrant- 
zès, le serviteur et Tami de ce prince infortuné, un 
second beaucoup plus court, de l'archevêque latin 
de Mylilène, Léonard. Ces hommes ont certainement 
assisté tous deux à cette réunion. On peut considérer 
leur résumé de la harangue impériale comme sin- 
cère. Cet empereur qui va mourir parle le plus beau, 
le plus fier langage. Il s'efTorce, une dernière fois, 
de relever les courages. Il conjure ses guerriers 
de faire tous noblement le sacrifice de leur vie pour 
le sâlut de la Cité et celui de la Chrétienté. 11 évpque 
les grands souvenirs de jadis et rappelle à ses 
derniers fidèles qu'ils sont les descendants des illus- 
tres héros d'Athènes et de Rome. Pour ce qui est 
de lui, il se déclare prêt à mourir avec eux et pour 
son peuple I 

En terminant, Constantin, se tournant vers les 

« 

Italiens qui l'entouraient, commandés par le fameux 
héros du siège, Jean Giustiniani, les harangua eux 



262 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

aussi : « Vénitiens, leur dit-il, frères illustres que 
nous chérissons en Dieu, courageux et admirables 
soldats qui avez si souvent de vos glaives héroïques 
massacré les impies fils d'Agar et fait couler à flots 
leur sang, je vous conjure de nous aider cette fois 
encore à défendre de toutes nos forces cette Cité 
bien-aimée aujourd'hui si cruellement menacée qui 
est devenue pour vous une seconde patrie. » Aux 
Génois, il adressa un appel encore plus fraternel, 
plus touchant peut-être. 



# * 



Cette harangue superbe eut un superbe épilogue. 
Tous ces hommes, dont les cœurs battaient à Tunis- 
son de celui de leur basileus, tous ces illustres et ces 
obscurs qui allaient dans quelques instants donner 
leur vie pour le saluTt des leurs, s'embrassèren en 
sanglotant, se confessant les uns aux autres, 
demandant pardon pour les fautes commises. 

Alors se passa une des tragiques scènes de l'his- 
toire. Sainte-Sophie vit soudain un peuple infini 
envahir son enceinte grandiose. Le basileus, toute 
la cour, tous les grands, tout le clergé grec et latin, 
tous les chefs militaires, Timmense multitude de la 
foule urbaine s'agenouillèrent un'e dernière fois sous 
ces voûtes grandioses. Tous, Grecs, Génois et 
Vénitiens, oubliant leurs griefs en présence de la 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 263 

I 

mort imminente, confondirent leurs prières dans 
une immense ferveur. Le basileus, une foule de ses 
compagnons d'armes, une foule de citoyens commu- 
nièrent dévotement après s'être à nouveau embrassés 
et pardonné leurs péchés. Cette agonie d'un si vieil 
et si célèbre empire dans cette église magnifique est 
d'une si grande beauté que la nation hellénique peut 
en être éternellement fière. Ces derniers chants 
pieux de supplication et de confiance, entonnés par 
tous ces hommes auxquels Taube prochaine allait 
apporter la mort, résonneront jusque dans l'éternité 
dans toute âme grecque. Après s'être ainsi récon- 
fortés dans cette soirée, tous, depuis le basileus 
jusqu'au plus humble de ses soldats, émus jusqu'aux 
larmes, retournèrent au poste qui leur était assigné 
le long de l'enceinte. 

Durant les heures suivantes de la nuit, les défen- 
seurs ehtendirent sur toute la ligne du rempart la 
rumeur formidable de Tarmée turque se préparant 
à l'assaut. Ici se place un incident dont l'historien 
Phrantzès, le compagnon de Théroï^e empereur 
Constantin, nous fait le touchant récit que voici : 

Après que le basileus eut saintement communié 
avec larmes et prières dans la Grande Église — c'est 
ainsi qu'on désignait Sainte-Sophie — environné de 
la multitude qui accomplissait les mêmes dévotions^ 
il remonta à cheval — il montait, dit la légende, une 
superbe jument arabe — et regagna le palais des 



« 



264 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Blachernes, sa résidence durant le siège. II y 
séjourna quelques moments et profita de ce court 
répit pour demander pardon, une fois encore, à tons 
ceux qu'il avait pu offenser. « Qui n'eût été boule- 
versé, s'écrie Phrantzès, par une scène aussi émou- 
vante I Quel cœur de pierre eût pu retenir ses lar- 
mes ! » Le fidèle serviteur poursuit en ces termes 
son récit : a Nous remontâmes à cheval une fois 
encore — c'était peu après minuit, vers la première 
heure de la journée suprême du 29 mai — et, quit- 
tant le palais, nous longeâmes la ligne du rempart, 
nous efforçant de relever les courages. Tous, sans 
exception, étaient à leurs postes sur les murs et les 
tours. Toutes les portes étaient soigneusement fer- 
mées et gardées. Personne ne pouvait ni entrer ni 
sortir du péribole. Vers le premier chant du coq, 
nous arrivâmes à la porte Kaligaria. » 



**# 



Les deux tragiques promeneurs montèrent au 
sommet d'une lour d'où ils entendirent le bruit de 
voix innombrables. Les gardes leur dirent qu'il en 
avait été ainsi toute la nuit. Celait Tennemi qui, 
dans Tobscurité profonde, transportait au voisinage 
du fossé tout son gigantesque appareil d'assaut. De 
même du côté de la mer, tout était en pleine agita- 
tion. Les navires ennemis se rapprochaient de la 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 26& 

muraille, du côté de Marmara comme du côté de la 
Corne-d'Or. Au fond du golfe, on lançait les ponts 
mobiles pour le passage des colonnes d'attaque. 

Quelle douloureuse chevauchée d'une mélancolie 
infinie ! Quelles durent être les pensées déchirantes 
de rintrépide souverain qui allait voir se lever 
l'aube pour la dernière fois, et de son serviteur 
aimé, aloï'S qu'ils cheminaient solitaires entre l'im- 
mense ville dormant d'un sommeil plein d'angoisse 
et le camp turk rempli de tumulte, le long de ce 
rempart à demi détruit, dernier espoir de la Cité, 
derrière lequel battaient tant de cœurs vaillants î 
Quel contraste entre cette belle nuit de mai et cette 
ultime promenade impériale K Entre une et deux 
heures du matin, le basileus et Phrantzès se sépa- 
rèrent. Ils ne devaient plus se revoir I 

L'assaut commença presque aussitôt après. II 
dura plusieurs heures. Ce fut le plus effroyable, le 
plus sanglant combat. Le sultan lança successive- 
ment contre les défenseurs épuisés trois armées 
comptant au moins cinquante mille combattants 
chacune. L'effort principal, presque unique, fut con- 
tre la portion du rempart qui défendait la vallée du 
Lycus aux environs de la porte Saint-Romain. La 
plus grande brèche était en ce point. Le jeune sul- 
tan, à cheval auprès du fossé, encourageait ses 
guerriers, leur faisant mille promesses. L'empereur, 
environné des principaux chefs de la défense, se 



266 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

tenait également à cheval auprès de la porte. Sans 
cesse au plus épais de la mêlée, poussant sa mon- 
ture suivant les besoins du moment, il exhortait ses 
compagnons à voix haute, les réconfortant par son 
exemple, les suppliant de mourir plutôt que de se 
rendre. Lorsque le héros génois, Jean Giustiniani, 
le principal chef de la défense, eût reçu cette bles- 
sure mortelle qui devait entraîner sa retraite et fut 
une des causes principales delà catastrophe finale, 
Constantin, aussitôt accouru, le supplia vainement 
de ne point déserter le rempart. Comprenant l'inuti- 
lité de ses efforts, le prince infortuné, s*adressant à 
Cantacuzène et aux quelques fidèles qui Tentou- 
raient encore, leur cria d'une voix désespérée : 
« Allons, braves compagnons, allons nous faire tuer 
par ces barbares. » 



*** 



Puis ce fut la fin I La troisième colonne d'attaque 
fournie par les janissaires, l'élite de l'armée turque, 
ayant enfin forcé la brèche, il n'y eut plus qu'à 
mourir. Le basileus, qui avait galopé vers l'extré- 
mité septentrionale de la vallée du Lycus pour s'in- 
former comment les étendards turks flottaient déjà 
sur quelques tours de l'enceinte, bondit à nouveau 
vers la porte Saint-Romain, déjà envahie par la 
multitude des assaillants. 11 courut ainsi tout le long 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 267 

de la muraille, éperonnant furieusement sa mon- 
ture, à la rencontre des Turks. Voyant que tout était 
fini, criant à ses fidèles de le suivre, il mit pied à 
terre et se dépouilla des insignes impériaux, ne con- 
servant d'eux que ses rouges «campagia», brode- 
quins aux aigles à deux têtes dorés. 

(c Sous le costume d'un simple cavalier, pareil à 
Sanson, dit Phrantzès, Constantin pousse à Tennemi 
avec une magnifique vigueur que tous admirent. 
Semblable à un lion frémissant, le glaive au poing, 
il égorge une foule d'ennemis. Le sang ruisselle à 
ses pieds. A sa droite, son cousin, François de 
Tolède, plus brave qu'Achille, combat tel qu'un 
aigle qui combat du rostre et des ongles. A sa gau- 
che, Théophile Paléologue, voyant le basileus lutter 
avec cette vaillance, éperdu de ce spectable sublime, 
s'écrie à haute voix qu'il préfère mourir lui aussi, et 
fond sur les Turks, tuant tout ce qu'il rencontre. De 
même, Jean le Dalmate se couvre d'une gloire 
immortelle. Son épée fauchait l'ennemi comme si 
c'avait été la moisson. Le sabre de Constantin était 
brisé. » Ces quatre héros quelques instants encore 
arrêtèrent l'effort des Turks. Ils en tuèrent plusieurs 
«t se firent jour jusqu'au mur où le flot des assail- 
lants ne cessait de grossir. Hélas! ils furent vite 
accablés par le nombre. Théophile Paléologue et 
Jean le Dalmate se distinguèrent entre tous avant de 
périr. Les compagnons du basileus le perdirent de 



268 RÉaTS DE BTZANGE ET DES CROISADES 

vue dans la mêlée. Lui, résolu à mourir depuis qu'il 
savait la ville prise, tomba obscurément. Nul des 
siens ne vit sa minute dernière. Tous ceux qui l'en- 
touraient périrent avec lui, tandis que les Turks, 
innombrables, continuaient à- se déverser par la 
brèche béante, par les portes aussi maintenant for- 
cées. Ainsi expira glorieusement, très près de la 
porte Saint-Romain, combattant comme un simple 
soldat, Constantin Dragasès, quatorzième du nom, 
dernier basileus de Roum ou d'Orient, au matin du 
29 mai 1453, cinquante-cinquième jour du siège. 






Sa mort fut celle d'un héros qui lutte et meul-t à 
la tête de ses fidèles. La douleur patriotique de ce 
prince séduisant arracherait des larmes au plus indif- 
férent. Ducas et Tarchevêque Léonard, hisloriens du 
siège, disent tous deux qu'il s'écriait dans ce combat 
suprême, alors qu'il voyait sa Cité tant aimée aux 
mains des Turks : « N'y aura-t-il "pas un chrétien 
qui consente à m'ôter la vie ! » Tous vantent sa 
magnifique bravoure. Critobule affirme que lors- 
qu'il vit les fils d'Agar, enfin victorieux, se ruer en 
foule par la brèche, il cria d'une voix retentissante : 
« La Cité est prise et je vis encore ! » Aussitôt, il se 
précipita au plus fort du combat et fut tué. 

Sur les circonstances de sa fin dernière, les récits 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 269 

contemporains varient. La légende a remplacé la 
vérité, qui demeure douteuse^ Aucun des historiens 
du siège n'?i assisté à son trépas. Le fidèle Phrantzès 
-était au loin, chargé d'une mission. Il nous le dit 
expressément. L'archevêque Léonard affirme que le 
basileus fut abattu par un Turk, se releva, fut frappé 
à nouveau et cette fois mortellement. D'autres rap- 
portent qu'il fut foulé aux pieds sous la houle des 
fuyards, et qu'un Turk lui coupa la tête. Philelphe 
raconte qu'il se précipita, frappant d'estoc et de 
taille, tuant tous ceux qui se trouvèrent devant lui 
jusqu'à ce qu'il tombât. Ducas déclare que deux 
Turks se disputèrent l'honneur de l'avoir tué et 
d'avoir emporté sa tête, qui fut reconnue par ses 
fidèles et exposée par ordre du sultan sur une 
colonne de marbre dans TAugustéon, puis embau- 
mée et expédiée pour être promenée publiquement 
dans tout l'empire ottoman. Montaldo ajoute que 
celte tête errante fut escortée par quarante jeune 
gens et quarante vierges captives, procession 
étrange désignée par Mahomet pour annoncer par 
toute l'Asie le triomphe du Croissant. Un dernier 
récit raconte que le sultan, après la reconnaissance 
faite de la tête de l'empereur, l'embrassa, puis l'en- 
voya au patriarche ou plutôt à celui 'qui le rempla- 
çait. La pieuse relique, enfermée dans un vase d'ar- 
gent, fut ensevelie sous l'autel de Sainte-Sophie, du- 
rant que le corps, transporté à Galata, y était inhumé. 



270 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

La Chronique slavonne dite du Janissaire polo- 
nais raconte à son tour qu'un Turk, ayant coupé la 
tête du basileus, alla la jeter aux pieds de Mahomet 
avec ces paroles : « Bienheureux seigneur, voici la 
tête du plus redoutable de tes ennemis, j» Le sultan^ 
se tournant vers un prisonnier de marque, lui 
demanda s'il savait à qui appartenait cette tête. « A 
notre maître le basileus, » répondit le Grec en ss^n- 
glotant. Mahomet récompensa le Turk en lui don- 
nant un gouvernement en Asie. 

La version la plus probable est que, le sultan 
s'étant, aussitôt après le triomphe, informé du sort 
de l'empereur, on reconnut, après de longues 
recherches, le cadavre de celui-ci à ses bottines de 
pourpre aux aigles d'or, et que Mahomet, ayant fait 
couper et laver cette tête, la fit présenter aux prin- 
cipaux captifs, qui la reconnurent avec une émotioa 
intense. 






Tous les récits plus ou moins légendaires sur les 
circonstances et le lieu de la sépulture de l'héroïque 
souverain sont encore vivants aux cœurs de tous les 
Hellènes. Ces légendes si attachantes nous entraî- 
neraient trop loin. Aujourd'hui encore, dans Stam- 
boul toujours asservie, les guides désignent aux 
visiteurs étrangers la mystérieuse tombe du glorieux 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 271 

vaincu. La vérité est que celle-ci demeure inconnue. 
Aucun chroniqueur contemporain ni postérieur n'en 
mentionne remplacement avec certitude. Certaine- 
ment, si celui-ci eût été connu, les Grecs en eussent 
gardé le souvenir. 

La mort de Constantin, ce trépas si noble, est à 
l'éternel honneur de ce prince. Ce fut une fin 
sublime pour le séculaire empire d'Orient. Puissent 
les victoires des nations balkaniques venger enfin, 
malgré l'Europe égoïste, cette grande et magnifique 
infortune ! 

' {Le Gaulois, 9 janvier 1913.) 



XXIII 

LA PRISE DE TRÉBIZONDE) EN 1461, PAR LES SOLDATS 
DE MAHOMET II. 

Le 18 avril 1916 sera une grande et glorieuse date 
dans l'histoire de Trébizonde, cette belle ville de la 
mer Noire, longtemps capitale d'un empire grec 
florissant. Il y avait hier un peu pîus de quatre 
siècles et demi que Tétendard du croissant flottait 
sur les magnifiques remparts de cette vieille cité 
byzantine. J'espère de toute mon âme qu'il est cette 
fois descendu pour toujours. L'histoire de la chute 
de Trébizonde en 1461 et de sa prise par les armées 
de Mahomet II est bien curieuse. L'empire de Trébi- 
zonde avait été créé deux siècles et demi aupara- 
vant, au moment de la prise de Conslantinople par 
les croisés latins de 1204. Fondé à cette époque par 
un membre de la fameuse famille des Comnènes, il 
s'était maintenu difficilement depuis lors sous une 
longue suite de princes désignés chacun par le titre 
spécial de « Grand Comnène », luttant sans cesse 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 273 

contre tant de sauvages voisins, Turks, Tatares et 
Turkomans. 

L'heure fatale commença à sonner pour Tillustre 
capitale deux ans après la prise de Constantinople 
et l'anéantissement des Paléologues de cette ville. 
Alors que les Grecs dispersés commencèrent à cher- 
cher un refuge dans Trébizonde et à regarder le 
Grand Comnène alors régnant, Jean IV, surnommé 
le beau : « Kalo-Joannès », comme leur seul et légi- 
time souverain, Mahomet II, inquiet de cette sorte 
de renaissance de la résistance hellénique, chargea 
son lieutenant Chélir, pacha d'Amasia, de commen- 
cer contre elle une guerre de destruction. 

L'armée turque parut presque instantanément 
sous les murs de Trébizonde. Kalo-Joannès, inca- 
pable de se défendre contre un aussi puissant ennemi, 
se racheta moyennant un tribut annuel de trois 
mille besants d'or, mais, aussitôt après Ja retraite de 
l'armée turque, il négocia secrètement une alliance 
contre Mahomet avec son voisin Hassan-Bey, le ter- 
rible et puissant chef des Turkomans de la Horde 
Blanche. Effrayé des progrès de la puissance des 
Turks, Hassan-Bey accepta l'alliance à condition 
que Jean lui donnât en mariage sa fille Catherine, la 
despoina Kattoun, célèbre dans tout l'Orient, de 
Constantinople jusqu'en Perse, pour sa merveilleuse 
beauté sans rivale. Kalo-Joannès accepta celte union 
! pourvu que la perle de l'Orient demeurât chrétienne. 

48 



i 



274 RÉars de byzange et des croisades 

Mais la mort le frappa en ce moment même. Ce fut 
son successeur qui remit la belle despoina Kattoun 
à son futur époux. Celui-ci envoya une grande am- 
bassade la recevoir aux frontières de Trébizonde. 
Elle arriva escortée d'un immense cortège de courti- 
sans, de moines et de prêtres. 

Kalo-Joannès avait laissé, pour son successeur, 
un fils de quatre ans, Alexis V, mais David, oncle 
de rimpérial enfant, usurpa le pouvoir et s'empara 
du trône. C'était, paraît-il, un homme cruel et dissi- 
mulé. Il ne s'efforça pas moins de résister au grave 
danger qui le menaçait. Il chercha à contracter 
alliance avec Venise et Gênes et invoqua le secours 
du Pape Pie II, qui réunit à cet effet un concile à 
Mantoue. Il écrivit au duc Philippe de Bourgogne, 
lui montrant en perspective la couronne de Jérusa- 
lem. Mais son principal allié, Hassan-Bey, sur lequel 
la jeune despoina Kattoun exerçait cependant la plus 
grande influence, lui fît, au dernier moment, défaut, 
menacé qu'il était par son puissant voisin le sultan 
Djihan Schah, chef des Turkomans de la Horde 
Noire. 

Davidj tremblant, chercha à négocier, mais Maho- 
met voulait en finir avec la dernière souveraineté 
grecque indépendante. C'était en l'an 1261. Le sul- 
tan fit dire au Grand Comnène qu'il irait lui-même I 
lui porter sa réponse. L'arrêt de mort de Trébizonde 
venait d'être prononcé. La flotte et l'armée turques 



j 



RECITS DE BYZANGE ET DES CROISADESJ 275 

investirent aussitôt la malheureuse cité. Toute résis- 
tance parut impossible. David se rendit à merci et 
Mahomet II prit une de ses filles en mariage dans 
son harem. 

11 fut permis au malheureux empereur d'emporter 
ses trésors. Lui et tous les siens, avec les principaux 
membres de la noblesse, furent embarq^ués pour 
Constantinople. 

Trébizonde était alors une grande et populeuse 
cité chrétienne avec de hautes murailles en partie 
encore existantes et des forts très puissants, une 
citadelle munie d'artillerie, une nombreuse noblesse 
d'archontes grecs possédant des châteaux impre- 
nables. Tout cela tomba presque sans coup férir 
aux mains des soldats de Mahomet. L'Europe, à 
peine remise de la chute de Constantinople, fut frap- 
pée de stupeur par cette nouvelle catastrophe. 

Toute la population chrétienne dut quitter la ville. 
Mahomet choisit pour son harem les plus beaux 
enfants des deux sexes. On inscrivit huit cents des 
principaux enfants mâles sur les listes des janis- 
saires. Le reste de la population fut partagé en trois 
catégories : la première, composée des plus riches 
habitants, fut envoyée repeupler Constantinople ; la 
seconde fut donnée en esclavage aux troupes de Tar- 
mée victorieuse ; la troisième, composée de la lie du 
peuple, put seule rester en dehors de la ville, dans 
les faubourgs ruinés. 



276 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

Mahomet, voulant organiser lui-même sa nouvelle 
conquête, passa tout Thiver à Trébizonde, durant 
que Fempereur David était finalement déporté à 
Andrinople. Je possède de ce prince un grand sceau 
ou bulle de plomb, sur lequel il figure en somptueux 
costume impérial. Sa fille, finalement rejetée par le 
sultan et forcée de se faire musulmane, fut envoyée 
au harem du pacha turk de Macédoine. Quelques 
années plus tard, David fut lui-même, par ordre du 
sultan, étranglé avec ses sept fils, à la suite, dit-on, 
de la saisie par les Turks d'une lettre suspecte de la 
belle despoina Kattoun, demandant qu'on envoyât 
à la cour de son époux un des princes de la dynastie 
impériale déchue. 

Mahomet poursuivit de sa haine même les cada- 
vres de ces malheureux. Il ordonna de les laisser 
gisants sans sépulture pour qu'ils devinssent la 
proie des chiens et des vautours. Mais l'impératrice 
Hélène Cantacuzène, veuve de David, femme d*un 
noble caractère, qui avait été épargnée on ne sait 
pourquoi, réussit à les ensevelir de nuit de ses pro- 
pres mains. Le sultan Mahomet lui permit, après sa 
courageuse action, d'aller habiter une misérable 
demeure où elle mourut bientôt dans une pieuse 
solitude. 

Deux seuls membres de l'illustre famille des Com- 
nènes, une jeune femme et uh petit garçon, furent 
épargnés à cause de leur grande beauté. Tous les 



RÉQTS DE BTZANGE ET DES CROISADES 277 

autres survivants de cette race infortunée, fils et 
filles d'archontes, disparurent perdus dans la foule 
des esclaves, des janissaires ou dans les harems 
iurks. 

Espérons que l'antique métropole chrétienne de 
Trébizonde, la cité du glorieux martyr saint Eugène, 
est cette fois affranchie à toujours de Tesclavage des 
Turks. 

[Journal des Débats, 21 avril 1916.) 



XXIV 

LES GRANDS MAITRES DE l'oRDRE DE SAINT- JEAN-DE- 
JÉRUSALEM et' les MONNAIES FRAPPÉES PAR EUX A 
RHODES. 

Lorsque les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean- 
de-Jérusalem, SOUS la conduite du grand maître 
Foulques de Villaret, se furent emparés en Tan 1309 
de nie de Rhodes, qui appartenait en ce temps aux 
émirs turkomans de Carie, sur le littoral voisin 
d'Asie Mineure, il y avait longtemps, on le sait, que 
leur Ordre glorieux existait. Longtemps leur siège 
presque unique avait été en Syrie au saint royaume 
d'outre-mer, et tant qu'il y eut sur cette terre de la 
croisade, trempée par tant de sang latin, une possi- 
bilité de résistance contre le flot montant de la 
reconquête sarrasine, les chevaliers s'y maintinrent 
avec la plus énergique opiniâtreté dans leurs forte- 
resses gigantesques dont les ruines colossales nous 
frappent encore d'étonnement, comme dans toutes 
les cités palestiniennes des rivages de la Méditerra- 
née ou des vallées de TOronte et du Jourdain. A 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 279 

Saînt-Jtean-d'Acre, en Tan 1291, ils combattirent, on, 
le sait, en héros et prirent une part magnifique à 
<;ette lutte suprême contre la formidable armée du 
sultan d*Égypte que j'ai racontée dans la Re{>ue des 
Deux Mondes de 1913. Puis les débris de leur Ordre, 
tous ceux qui n'avaient pas été massacrés ou déca- 
pités par le vainqueur, gagnèrent Chypre où les rois 
Lusignan leur oflfrirent un précaire asile. Enfin, 
vingt ans plus tard, les chevaliers de Saint-Jean, à 
la recherche d'un nouvel étgtblissement pour pour- 
suivre leur grande mission de protection militaire 
<5hrétienne dans le Levant, firent, sous le magistère 
du fameux Foulques de Villaret, la conquête de Fîle 
de Rhodes, Fantique terre du brillant Hélios, et des 
îlots environnants où l'Ordre fameux devait se main- 
tenir encore plus de deux siècles contre toutes les 
forces des fils de Mahomet, « ennemis d e vraie 
Foi ». Les chevaliers de Saint-Jean-de-rHôpital 
furent dès lors connus surtout sous le nom de che- 
Taliers de Rhodes. 

Jusqu'à cette date de Tan 1310, les grands maîtres, 
bien qu'investis de si hautes et importantes fonc- 
tions, n'avaient jamais, à proprement parler, exercé 
la puissance souveraine sur aucun territoire de 
quelque étendue qui leur appartînt en particulier ; 
aussi n'avaient-ils jamais encore frappé monnaie. 
Mais, très peu après la conquête de Rhodes, l'Ordre 
4e Saint-Jean, héritier de la plus grande partie des 



280 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

biens immenses dont celui des Templiers avait été 
dépouillé, acquit de ce fait une extension considé- 
rable. Son importance politique se développa d'une 
manière extraordinaire et Ton conçoit facilement 
que, parmi tant de privilèges nouveaux, Foulques 
de Villaret ne négligea point celui qui lui permettait 
de faire frapper monnaie en son nom. Il fallait de 
toute nécessité, pour le territoire de Rhodes et des 
petites îles voisines, créer une monnaie nouvelle 
pour celte population de nouveaux sujets, consi- 
dérablement augmentée par l'arrivée d'une foule 
d'étrangers accourus de toutes parts dans la jeune 
capitale de TOrdre à la suite de la conquête. 

Presque • tous les successeurs de Foulques de 
Villaret, depuis ces premières années du xiv* siècle 
jusqu'à l'extrême fin du xvin«, ont fait à son imita- 
tion frapper monnaie à leur nom et à leur effigie, 
souvent à leurs armes, non seulement à Rhodes, 
mais aussi à Malte, après la. translation de l'Ordre 
dans cette seconde île au xvi" siècle. Tous ont 
monnayé, à deux ou trois exceptions près, jusqu'à 
l'époque où l'Ordre déchu, terriblement dégénéré, 
s'effondra lamentablement au passage des soldais 
de Bonaparte allant en Egypte. 

Ces monnaies si curieuses des grands maîtres, 
— je parlerai uniquement ici de celles qui furent 
frappées à Rhodes, — pour bien des raisons qu'on 
^'explique aiséinent, sont demeurées parmi les vèri- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 28Î 

tables raretés numismatiques. Grâce' à rîsoleraent 
de cette île, située en face de contrées presque 
barbares, ouvertement hostiles depuis la conquête 
musulmane de ces antiques terres byzantines, elles 
n'eurent jamais qu'une circulation fort restreinte. 
C'est à peine si elles sortirent de Tîle et des 
quelques autres territoires occupés par TOrdre. 
Aussi, pour les retrouver un peu plus nombreuses, 
fallait-il, il y a quelques années encore, aller les 
chercher à Rhodes môme, et non pas seulement 
dans la capitale de l'île, mais bien, ainsi que je Fai 
fait lors de mon premier voyage en Orient en 1875, 
dans rintérieur du pays ; il fallait parcourir un jour 
dç grande fête ces riants et populeux villages où se 
presse, vêtue de ses plus riches costumes nationaux, 
une population ordinairement dispersée dans les 
campagnes environnantes. Ces jours-là, les jolies 
femmes de Rhodes, aux traits si purs, à l'exquise 
coiffure, portaient, entrelacées dans leur opulente 
chevelure, de longues guirlandes d'antiques mon- 
naies d'or et /d'argent. Parmi ces ornements char- 
mants communs à toutes les coquettes beautés. 
d'Orient, on retrouvait parfois une rare monnaie à 
l'effigie de quelque grand maître pêle-m0le avec 
les sequins de Venise et les dinars des khalifes; 
mais, hélas I les paysannes de Rhodes n'en étaient 
plus à ignorer la valeur de toutes ces vieilleries, et 
c'est à prix d'or qu'elles consentaient à se défaire 



282 RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

<le ces antiques et précieux atours. Je ne suis plus 
retourné à Rhodes depuis cette époque déjà loin- 
taine, mais je ne pense point que les officiers du 
«corps expéditionnaire italien, s'il en est parmi eux 
•qui s'adonnent à la numismatique, aient récolté 
-encore beaucoup de ces fameuses monnaies dites 
<( des Chevaliers ». 

Rien de plus caractéristique que les types aus- 
tères qui sont gravés sur ces vieilles pièces d'argent 
<les hospitaliers. Sur ces monnaies de cette même 
île de Rhodes, où figuraient il y a deux mille ans 
la superbe tête. radiée du, Soleil et la rose, la plus 
belle des fleurs, arme parlante de la cité grecque, 
parurent constamment, depuis Foulques de Villaret, 
les effigies très vénérables des grands maîtres, 
^pieusement agenouillés, priant devant la croix à 
double traverse ou croix patriarcale qui était celle 
de l'Ordre. Les chefs suprêmes de cette milice 
guerrière, ces moines-soldats, de naissance souvent 
illustre, qui gouvernaient en ces siècles disparus la 
plus nombreuse, la plus brillante chevalerie de 
la chrétienté, dont les plus lointaines commanderies 
s'élevaient sur les rivages les plus reculés, ces capi- 
taines audacieux dont le seul nom remplissait 
d'effroi les cœurs des princes musulmans, se sont 
fait représenter sur leurs monnaies dans cette 
humble attitude, la tête nue, en simple froc mona- 
cal, avoc la croix sur la poitrine et le capuchon 



RÉCITS DE BTZÂNGE ET DES CROISADES 283 



I 



rejeté sur les épaules. Le môme type se répéta 
uniformément sur les monnaies de chacun d'eux. 
L'unique différence consiste dans la légende indi- 
quant les nom et prénom de chaque nouveau titu- 
laire et dans la présence d'un tout petit écusson jeté 
dans le champ de la pièce et qui porte ses armes. 
Ainsi les monnaies de l'Ordre comme les vieilles 
murailles de la ville de Rhodes, et toutes ces 
antiques demeures des chevaliers où sont sculptés 
tant et de si nobles écussons, deviennent comme 
une galerie héraldique élevée à la gloire des grands 
maîtres et de leurs illustres blasons. En contem- 
plant sur ces médailles ces effigies agenouillées, ces 
visages sévères, à la barbe flottante, à l'expression 
ascétique, on se sent pris de la vénération des 
grandes actions d'autrefois ; on devine que le gra- 
veur inexpérimenté s'est appliqué, avec un naïf et 
pieux respect,* à rendre la physionomie vraie de 
tant de héros ; on croit voir revivre ces preux 
guerriers, à la fois moines et soldats, qui portaient 
fièrement la cotte de mailles sous la robe du 
moine ; on se rappelle leurs grands coups d'épée ; 
on revoit en imagination toute cette brillante épopée 
chrétienne, les galères de l'Ordre, étincelantes des 
feux des cuirasses, cinglant vers ces rivages d'Asie 
que parcourent aujourd'hui les sous-marins de 
l'empereur Guillaume, et, flottant au plus haut des 
mâts, cette grande bannière chargée de la Croix de 



284 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

l'Ordre, terreur des armées infidèles ; on aime à 
se figurer cette île de Rhodes aux fortifications 
puissantes, citadelle vivante dressée par la chré- 
tienté comme un défi en face du monde musulman; 
on se prend d'admiration pour tous ces capitaines 
dont pas un ne passa de vie à trépas sans avoir fait 
quelque chose au profit de la France el de la Foi. 
En maniant toutes ces précieuses monnaies où sont 
inscrits tant de noms célèbres, presque tous fran- 
çais, on revoit chaque grand maître récitant son 
oraison avant de marcher au combat ; on revoit cet 
Elion de Villeneuve qui couvrit son île bien-aimée 
de châteaux et de forteresses et dont la flotte, unie à 
celles du Pape, de Venise et du roi de Chypre, enleva 
Smyrne aux infidèles ; ce Déodat de Gozon, si 
célèbre pour avoir vaincu en combat singulier 
quelque monstre terrible, autant qu'étrange, un 
simple crocodile peut-être, devenu la terreur de 
Rhodes, et dont la mort lui valut le titre à'extinctor 
draconis ; cet Hérédia surtout, un des hommes les 
plus distingués de son siècle, ce. négociateur attitré 
des papes et des rois, qui refusa noblement de se 
faire racheter avec les deniers de l'Ordre, quand il 
fut tombé aux mains des Turks dans la campagne de 
Corinlhe, affirmant qu'il valait mieux, pour le bien 
de la chrétienté, consacrer cette somme à l'affran- 
chissement de quelques jeunes chevaliers qu'à celui 
d'un vieillard comme lui; cet ami du pape Gré- 



J 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 285 

goire IX, que le vieux pontife prisait si fort, qui le 
ramena triomphalement sur ses vaisseau;!C lors de 
«on retour d'Avignon à Rome et dont Tévêque de 
Sinigaglia, son compagnon de traversée, nous fait 
le tableau que voici : « Haut de taille, la barbe 
longue et bifurquée, assis au milieu de la tempête au 
gouvernail de sa galère, entouré de ses chevaliers, 
reconduisant d'une main sûre le Saint-Père dans la 
<^apitale du monde. » Il faudrait les citer tous à 
mesure que leurs diverses monnaies font revivre 
leurs grands noms : et ce Philibert de Naillac, un 
<les glorieux vaincus du sanglant désastre de Nico- 
polis, qui vingt-cinq années durant, à la tête de ses 
galères rapides, parcourut en triomphateur toutes 
les mers du Levant ; et ce Jean de Lastic, qui, par 
deux fois, força Timmense armée du sultan à lever 
le siège de Rhodes ; et ce Pierre d'Aubusson qui, 
trois mois durant, du haut de ses bastions, soutint 
avec ses chevaliers une lutte heureuse contre une 
armée cinquante fois plus nombreuse ; et ce Fabrice 
del Carretto, qui mourut de douleur en voyant 
échouer par Tinertie des princes chrétiens d'Occi- 
dent ses plans audacieux de diversion contre les 
forces sans cesse croissantes du sultan de Conslan- 
linople ; ce Philippe Villiers de TIsle-Adam enfin, le 
plus brave parmi tant de braves, qui s'immortalisa 
par cette dernière défense de Rhodes en 1521 > 
défense si héroïque qu'elle attira sur les chevaliers 



286 RÉars de byzance et des croisades 

radroiratioQ émue de leur sauvage vainqueur et 
contribua autant à la gloire de TOrdre que le plus 
éclatant triomphe. On a retrouvé depuis peu les 
monnaies de presque tous ces grands maîtres ; 
parfois leur effigie y fait place à celle de saint Jean 
le Précurseur, le patron de l'Ordre, ou bien encore 
à celles de l'Agneau pascal ou d'un ange assis au 
tombeau du Christ. Leurs monnaies d'or, dont je 
possède quelques-unes, sont pour la plupart imitées 
des sequins de Venise ; seulement, au lieu du doge 
agenouillé devant .saint Marc^ on y voit le grand 
maître aux pieds de saint Jean. De toutes petites 
pièces de billon fort rares portent la pomme de pin 
du grand maître Roger de Pins, encore un Français 
de la vieille France, comme la plupart de ces glo- 
rieux porte-glaives d'antan. 

[Journal des Débats, 16 août 1916.) 



/ 



RÉCITS 

D'ÉPOQUES DIVERSES 



XXV 

UN TRAIN DE PLAISIR A SARDES ET A PHILADELPHIE 
DE LYDIE. 

Bien des lecteurs du Temps ignorent peut-être 
encore qu'un chemin de fer partant de Smyrne dans 
la direction de l'est et remontant le cours du fleuve 
Hermus, le Sarabat des Turcs, parcourt toute la 
Lydie, passe à Magnésie du Sipyle, à Sardes, où 
régna Crésus, et se prolonge depuis Tannée dernière 
à plus de 100 kilomètres dans Tintérieur jusqu'à 
Allahsher, Tancienne Philadelphie, une des sept 
églises de TApocalypse. Traverser en wagon Tlonie 
chantée par les poètes, la X.ydie où coule le Pactole 
légendaire, la Lydie, patrie du roi Candaule, quelle 
profanation! s'écriera plus d'un, quelle brutale inva- 
sion de ringénieur du xix® siècle dans les plus vieux 
pays de l'histoire et de la fable ! Qu'on crie au scan- 
dale devant le prosaïque sans-façon de l'industrie 



288 RÉaTS DE BTZANCE ET DBS CROISADES 

moderne, c'est fort naturel ; mais, pour ce cas parti- 
culier, nous réclamons quelque indulgence. 

Le nouveau .chemin de fer de Lydie procure en 
peu d'heures aux touristes trop pressés ou trop 
peu fortunés pour entreprendre un voyage complet 
d'Asie Mineure une telle somme de jouissances 
<}u*il leur serait impossible d'atteindre autrement, 
que l'occasion serait vraiment mal choisie pour 
refaire une millième fois, au nom du pittoresque et 
de la couleur locale, le procès à la vapeur et aux 
systèmes perfectionnés de locomotion. N'allez pas 
croire cependant que même avec les trains régle- 
mentaires de la ligne Smyrne-Kassabah-Allahsher, 
pour lui donner sa désignation officielle, le voya- 
geur puisse visiter commodément les ruines de 
Sardes et de Philadelphie. En Orient, les chemins 
de fer eux-mêmes ne se conduisent point comme 
dans notre Occident pressé et fiévreux. La lenteur 
asiatique s'accommoderait mal de ces trajets rapides, 
de ces séjours à la ftiînute brusquement écourtés 
par l'inexorable horaire. Le Musulman ou le Levan- 
tin qui quitte au matin le bazar de Smyrne ou le 
quartier franc pour gagner Kassabah ou Allahsher, 
qu'il peut atteindre en un petit nombre d'heures de 
chemin de fer, serait bouleversé à l'idée d'expédier 
ses affaires assez rapidement pour pouvoir regagner 
ses foyers le môme soir. A ce compte, que devien- 
draient le kief et les longues heures méditatives à 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 289 

la porte des cafés entre la tasse bouillante et la 
cigarette parfumée? 

Ceci VOUS explique pourquoi on ne peut aller et 
revenir de bien loin le môme jour sur le chemin 
de fer de Lydie. Magnésie, à une distance de 
40 kilomètres, et les points intermédiaires peuvent 
seuls être visités de Smyrne en une journée. Pour 
aller plus loin, à Sardes, à Kassabah, à Philadelphie, 
il faut prendre au matin un train qui vous y conduit 
doucement, avec force arrêts ; il y passe la nuit en 
vrai train turk, et le lendemain vous ramène tout 
aussi doucement aux hôtels de Smyrne. Or, pour le 
touriste n'ayant qu'une dose de résignation ordi- 
naire, passer une nuit en ces parages orientaux est 
loin d'être une partie de plaisir. Si AUahsher possède 
des khans à installation primitive de nature à effrayer 
la majorité des voyageurs, Sardes même, ou plutôt 
remplacement qui fut Sardes, ne peut leur offrir 
^ue les tentes noires des nomades Yuruks et la gare 
provisoire, maisonnette en planches où ne couche 
même pas Tunique gardien qui, chaque soir, s'en 
retourne à AUahsher. 

Heureusement qu'il est avec la Compagnie des 
accommodements merveilleux. Elle a sur cette 
ligne nouvelle inauguré l'an dernier le système 
depuis plusieurs années mis en usage par sa voisine 
plus ancienne, la Compagnie anglaise du chemin de 
fer de Smyrne à Aidîn, pour permettre aux voya- 

19 



\ 

290 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

geurs de visiter rapidement les restes de la ville 
d'Éphèse. Lorsque les bateaux à vapeur venant de 
Syrie ou d'Athènes ont débarqué dans les hôtelleries 
de Smyrne un nombre de touristes suffisant, cette 
Compagnie organise en leur faveur un train spécial 
et rapide qui, brûlant les stations intermédiaires, 
les transporte assez vile à la station d'Ayasolouk, 
d'où Ton visite les ruines célèbres, pour qu'ils puis- 
sent rentrer à Smyrne le même soir. Aujourd'hui on 
peut se rendre de la même manière à Sardes et plus 
loin encore. Il en coûte une ou deux livres pour 
parcourir à toute vapeur un des plus vieux royaumes 
de TAsie et pour faire un pèlerinage aux restes véné- 
rables d'une des plus vieilles capitales du monde. 
C'est là sans doute une visite bien superficielle et 
bien rapide, mais, sur mille voyageurs qui vont 
de la sorte rafraîchir leurs souvenirs d'antiquité 
classique, combien y en aurait-il qui verraient 
Sardes, qui verraient Éphèse, sans ce précieux mode 
de locomotion ? Malheureusement ces occasions sont 
rares, et bien des touristes pressés passent à Smyrne, 
où* l'on s'arrête peu d'ordinaire, sans pouvoir profiter 
du train spécial. 

Un soir du mois de mai 1875, le bruit courut à 
l'hôtel de France, à Smyrne, que le consul général 
d'Angleterre offrait à ses nationaux de passage,, 
parmi lesquels figuraient quelques hauts dignitaires- 
de l'Église anglicane, un lunch à Philadelphie, à la 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 291 

suite duquel les invités du fonctionnaire britannique 
iraient visiter la ville du roi Crésus. Au nombre de 
ces austères personnages, se trouvaient Tévêque de 
Gibraltar venu à Smyrne pour quelque confirmation 
de catéchumènes de la colonie anglaise, et son con- 
frère le chapelain anglais de Bagdad ou de Mossoul. 
Quant à Tévôque de Jérusalem, qui élait également 
à Smyrne, son grand âge et la fatigue d'une récente 
traversée ne lui avaient pas permis de se joindre à ses 
collègues. Ce fut après de vives sollicitations que 
l'organisateur de cette fugue épiscopale voulut bien 
nous autoriser à faire accrocher au train spécial un 
wagon à notre usage. Nous fûmes redevables à son 
obligeance d'une . des plus merveilleuses journées 
d'un rapide voyage en Orient. Nous étions du reste 
les premiers touristes qui allions en chemin de fer 
sur cette ligne tout récemment prolongée faire cette 
excursion de Sardes, réservée autrefois à de rares 
explorateurs décidés à courir tous les ennuis et tous 
les risques d'un voyage à cheval dans l'intérieur de 
l'Asie Mineure. Un temps merveilleux, que seuls 
peuvent se figurer ceux qui ont visité au mois de 
mai la campagne de Smyrne, favorisait nos projets. 
A sept heures du matin, le 4 mai, nous étions prêts 
à monter en wagon. Tout le clergé protestant de 
Smyrne et de ses faubourgs était de la fête, jus- 
qu'aux diaconesses prussiennes de l'hôpital évangé- 
ique. Le consul de Sa Majesté Britannique, coiffé 



292 RÉCITS DE BYZANQE ET DES CROISADES 

d'une ha a te et bizarre casquette brodée, en grand 
costume officiel galonné sur toutes les coutures, 
organisait rapidement le départ avec Taide des 
employés supérieurs de la gare, tous Anglais. De 
superbes kawas à la ceinture transformée en arsenal 
maintenaient au dehors la foule des Smyrniotes 
«ébahis. La gare du chemin de fer d'AUahsher est, 
comme sa sœur aînée du chemin de fer d'Aidîn, 
coquette, spacieuse et bien disposée. Tout y est 
distribué sur le modèle des gares anglaises. Les 
voyageurs pénètrent directement sur le quai d'em- 
barquement. La police de la voie est faite dans 
toutes les stations de la ligne par des hommes 
magnifiques, dans les plus riches costumes monté- 
négrins et albanais. 

N<^us prenons place dans notre wagon modeste- 
ment attaché à la queue du convoi, et jusqu'au 
retour nous devons faire à peu près bande à part. 
Le train s'ébranle à grande vitesse ; il doit nous 
faire franchir en trois heures, et en y comprenant 
les haltes indispensables, les 120 ou 130 kilomètres 
qui nous séparent de Philadelphie. A peine sortis de 
la gare, nous franchissons, sur un large pont de fer, 
le divin Mélès, le célèbre et microscopique fleuve de 
Smyrne. Nous passons rapidement au milieu des 
jardins et des vergers merveilleux tant de fois 
décrits, qui forment à Smyrne, du côté de la terre, 
une si verdoyante ceinture. Décrivant une large 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 293 

courbe pour Textrême fond de la baie, nous traver- 
sons de charmants villages perdus dans les bosquets, 
riante banlieue de la grande métropole d*Asie 
Mineure, où s'élèvent par centaines les villas des 
négociants smyrniotes et les cottages des résidants 
anglais. Dans les cafés et les jardins suspendus de 
la plage, la population de Smyrne accourt en foule 
le dimanche et les jours de fête, à pied, en bateau, 
en chemin de fer, voire même en omnibus ! 

Une courbe nouvelle, au pied d'un de ces hauts 
massifs de montagnes qui forment de toutes parts 
un fond si beau aux paysages du golfe de Smyrne, 
nous amène aux rives de THermus. Nous devons 
suivre son cours presque jusqu'à l'extrémité de 
notre trajet. La plaine de Lydie n'est, à proprement 
parler, que la large et fertile vallée de ce fleuve. Son 
bassin et celui du Caystre, de beaucoup moins 
considérable, forment à eux seuls l'ensemble de la 
province ancienne. Le dieu de ce fleuve, le vieil 
Hermos, couché sur un lit de roseaux, figure au 
revers des plus belles médailles antiques des villes 
qu'il arrose de ses eaux. Ses affluents rapides 
entraînent des montagnes et surtout de la chaîne du 
Tmolus, des alluvions dont la masse sans cesse 
grandissante forme dans le golfe de Smyrne, quelque 
peu à Touestde la ville, des atterrissements immenses. 
Ces sables s'étendent en plaine jaunâtre qui chagrine 
la vue et menace de rétrécir à tel point les abords 



294 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

du port de Smyrne que les navires venant de la mer 
Egée sont forcés déjà de raser la côte opposée du 
golfe et défilent au pied de la verte montagne des 
<( Deux-Frères ». 

Plus nous avançons vers l'intérieur, plus le pays 
devient cultivé, plus la population paraît nombreuse. 
Nous traversons de petites stations auprès desquelles 
s'élèvent des villes et des villages entourés d'arbres 
fruitiers, de vastes cultures de coton, d'opium et de 
tabac. Parfois la vallée se resserre à tel point qu'à 
côté du bruyanHIermus il reste à peine la place 
nécessaire pour l'unique voie du chemin de fer. Sur 
les bords du fleuve, des arbres magnifiques sont 
groupés, tels qu'on en voit tant encore en Asie 
Mineure, de ces arbres séculaires que n'a jamais 
mutilés le moindre coup de hache. Ce sont des châ- 
taigners, des micocouliers, des sycomores, des 
platanes gigantesques, et surtout une superbe espèce 
de chênes. Des mûriers et des figuiers d'un dévelop- 
pement colossal entourent les habitations isolées. 
Dans les champs, sur les routes, on aperçoit ce 
grand mouvement de troupeaux qui frappe tant le 
voyageur nouveau venu sur la terre d'Orient; ce ne 
sont que buffles, bœufs et moutons aux bergers 
pittoresques, escadrons de chevaux paissant en 
liberté, et surtout longues files de chameaux pesam- 
ment chargés, dont les étranges silhouettes viennent 
vous rappeler à tout instant combien l'Occident est 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 295 

loin et font ressortir une fois de plus cette immense 
<îonfusion moderne qui fait figurer aujourd'hui dans 
un même paysage la lente et poétique caravane et la 
locomotive noire et enfiévrée. 

Dans les gares se presse la foule bariolée attendant 
le train descendant qui va la transporter à Smyrne. 
L'Asiatique use plus qu'on ne le croirait du mode de 
locomotion nouveau mis à sa portée ; aucune des- 
<)ription ne saurait donner une idée de la cohue mul- 
ticolore et déguenillée qui encombre les wagons de 
dernière classe sur les chemins de fer d'Allahsher et 
d'Aidln. Tous, Turks et Grecs, Juifs et Levantins, ceux 
^ù turban et ceux du fez, le prêtre et le soldat, le 
<ierviche couvert de vermine et le zeibek à la coiffure 
-étonnante, tous jusqu'aux nomades Yuruks, jus- 
qu'aux paysans sauvages de Tintérieur vêtus de peaux 
de bête, se pressent et se coudoient dans les boxes 
étroits où les enferme à la hâte un employé anglais 
automatique et silencieux. La plupart des voyageurs 
indigènes gagnent aujourd'hui par le chemin de fer 
les points extrêmes des deux lignes en construction, 
points extrêmes d'où partent pour le centre les 
g^randes caravanes, que jadis les touristes de passage 
à Smyrne allaient voir.se former au pont si connu, 
près des grands cyprès qui sont au pied du mont 
Pagus. Les chameaux si nombreux que nous aperce- 
vons sur la route transportent aux stations mêmes 
^e la ligne les produits de Tintérieur. 



296 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

La vallée s* élargit soudain. Nous sommes dans la 
magnifique plaine de Lydie, arrosée par THermus; 
elle se prolonge au loin vers la gauche jusqu'à une 
chaîne de montagnes, Tançien mont Temnus, qu on 
devine à Thorizon dans la brume du matin. C'est dans 
cette direction que sont Thyatire et Pergame. Car 
nous sommes sur la terre scripturaire des sept églises 
dont deux, Sardes et Philadelphie, sont sur notre 
route, et ceci explique Taffluence dans notre compa- 
gnie des dignitaires anglicans. Cette plaine est admi- 
rablement cultivée. Partout on voit ces beaux ver- 
gers où croissent à Tei^vi les arbres fruitiers qui 
presque tous nous sont venus de ces contrées; 
Tamandier, l'abricotier, le grenadier, entremêlent 
à perte de vue les différents verts de leurs feuil- 
lages. 

A notre droite, la montagne est tout près. Un 
immense et superbe rocher, aride, abrupt et noir, 
dresse vers le ciel sa silhouette énorme dont le 
sommet est voilé par des brouillards que n'ont point 
encore dispersés les rayons du soleil ; sur ses pentes 
inférieures dont la bordure contraste avec la masse 
sombre qui est au-dessus, s'étale en longueur une 
ville considérable dont les nombreuses mosquées et 
les minarets disparaissent presque au milieu des 
grands arbres. Ce rocher, c'est le célèbre Sipyle où 
la triste Niobé fut transformée en pierre après avoir 
-vu périr ses fils et ses filles sous les flèches d'Apollon. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 297 

Cette ville^ c'est Manissa, raneienne Magnésie du 
Sipyle où les deux Scipion; par leur victoire sur 
Antiochus le Grand, donnèrent le coup de grâce à la 
puissance des Séleucides, une des grandes cités de 
TAsie Mineure byzantine où Michel Paléologue se fit 
proclamer empereur, plus tard la capitale des puis- 
sants princes turkomans de Lydie ou du Ssarukhauy 
aujourd'hui chef-lieu du sandjakA^ ce nom. 

Comme la plupart des villes d'Orient, perdues dans 
la végétation, parsemées de minarets et de blanches 
coupoles, Manissa produit de loin Timpression d'une 
ville superbe. L'illusion s'efface d'ordinaire, lors- 
qu'on pénètre dans des ruelles désertes et fangeuses. 
Manissa, que nous avons visitée en détail à peu de 
jours de là, fait quelque peu exception à cette règle. 
C'est une des villes les plus florissantes de l'Asie 
Mineure, dernier rendez-vous de l'ancienne aristo- 
cratie musulmane. Ses bazars sont immenses et 
animés par le va-et-vient incessant de toute une- 
province. Ses khans sont pleins d'une foule affairée, 
ses mosquées sont belles et bien entretenues. De& 
morts illustres ou vénérés sont ensevelis tout auprès. 
On voit encore les ruines du vieux palais de ces 
princes turkomans qui commandaient à quarante 
mille cavaliers d'élite, qui imposaient des tributs aux 
Génois de Chio, de Mételin et des deux Phocée, qui 
résistaient aux empereurs de Byzance et dont les 
flottes luttaient contre les escadres combinées du 



298 RÈaXS DE BYZANGE ET DES CROISADES 

pape, de Venise, de Gênes, du roi de Chypre el du 
grand maître de THôpital. 

Après une courte halte, nous reprenons notre 
<;ourse, et c'est à peine si nous distinguons, sur les 
parois du S^pyle, remplacement de cette statue 
célèbre taillée dans le roc, buste informe et mutilé 
dont on a voulu faire Niobé pleurant la mort de ses 
enfants. Les stations se succèdent. L'Hermus, dont 
le cours s'est éloigné, disparaît dans les cultures ; à 
notre droite, le Sipyle est remplacé par une nouvelle 
<)haîne de montagnes à forme étrange, à couleur rou- 
geâtre si prononcée, à crête à tel point déchiquetée 
<iue rimpression en est des plus extraordinaires. 
Certes, ce ne sont plus là les formes connues des 
montagnes d'Europe. Que cette chaîne fantastique 
convient bien à cette terre de Lydie dont la mysté- 
rieuse histoire se démêle à peine au milieu des fables 
et des traditions d'une des plus anciennes races du 
monde ! Cette magnifique rangée de montagnes 
s'appelle le Tmolus. Elle traverse toute la Lydie et 
«épare le bassin de l'Hermus de celui du Caystre, le 
fleuve aux cygnes. A travers quelques échappées on 
aperçoit des vallées plus profondes, désertes, sau- 
vages et boisées, mais le premier plan est aride et nu. 
Nous passons, sans nous arrêter, par la ville de Kas- 
sabah, centre important de culture cotonnière. La 
<îhaleur devient accablante, et, sous ce ciel de feu, 
<le nombrjBux troupeaux de chameaux agenouillés 



RÉCITS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 299 

couvrent les immenses prairies qui entourent la ville. 
Nous assistons à la panique d'une de ces caravanes 
campée trop près de la voie. Lorsque la locomotive 
passe avec fracas, tous ces grands animaux eflfarés 
se relèvent d'un bond, se débarrassent en un clin 
d'œil de leur fardeau et fuient en tous sens, bon- 
dissant avec des ruades difformes tandis que leurs 
gardiens, réveillés en sursaut, remplissent Fair de 
leurs clameurs. 

Sur la droite, la montagne se rapproche encore 
<iavantage. Parmi quelques mamelons arides, un 
plus élevé attire les regards : c'est la célèbre acropole 
<le Sardes, au pied de laquelle sont les ruines de la 
ville antique. Le chemin de fer franchit, sur un pont 
de construction britannique, une rivière, ou plutôt 
un torrent. Hélas! c'est le Pactole, descendant du 
Tmolus, et qui, en place de paillettes d'or, court 
mêler à l'Hermus ses flots rouges et bourbeux. Sur 
la gauche, dans la plaine moins fertile, on distingue 
au loin un groupe nombreux d'éminences arrondies. 
Ce sont les tombes des vieux rois des Lydiens, de 
Crésus et de ses pères. C'est au retour que nous 
devons visiter les ruines de Sardes. Pour l'heure, la 
locomotive pressée nous entraîne quelques lieues 
encore à travers un paysage asiatique plein de gran- 
deur. 

Nous sommes arrivés. Une ville laide, grise et 
pauvre s'étend sur la droite: c'est AUahsher, Tan- 



300 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

cienne Philadelphie, depuis dix-huit mois tête de 
ligne du chemin de fer. Les travaux de prolongement 
sont entrepris jusqu'à Ouchak, l'ancienne Trajano- 
polis, où se fabriquent les plus beaux tapis d'Ana- 
tolie. Si la guerre et une administration sans nom 
n'avaient vidé peut-être pour toujours les coffres des 
sultans, on verrait bientôt ces chemins de fer d'Al- 
lahsher et d'Aidîn, reliés d'une part avec Constanti- 
nople par Scutari^ de l'autre avec Konieh, la plus 
grande ville de l'Asie Mineure centrale, jeter par- 
dessus le Taurus, vers l'Euphrate et la Mésopotamie 
les premiers tronçons du grand transcontinental 
asiatique. 

Tandis qu'à la voix de leur consul, les enfants 
d'Albion se groupent en colonnes serrées qu'émaillent 
les rouges couvertures de l'indispensable Guide 
Murray et vont, sous la conduite d'un cicérone auto- 
risé, visiter les ruines de la ville qui fut une des 
sept Églises, nous .courons de notre côté jeter un 
coup d'œil sur ces restes vénérables. 

L'impression est lugubre. Pour le commun des 
touristes, Philadelphie ne vaut pas la peine d'une 
visite. Celle-là, du moins, est une vraie ville turque 
poussiéreuse et délabrée. Il est midi. Les rues sont 
désertes; seuls, quelques misérables chiens nous 
regardent passer. (A travers les épais grillages en 
bois des fenêtres, c'est à peine si parfois on devine 
une forme indécise qui se soulève lentement pour 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 301 

voir défiler les giaours. Ces ruines mêmes de la Phi- 
ladelphie grecque, romaine et byzantine, les subs- 
tructions de ses vingt-quatre églises n'ont d'intérêt 
que pour l'archéologue de profession. Ses vieilles 
murailles sont» encore debout, à demi écroulées, à 
<iemi dérobées à la vue par des constructions 
modernes. Et pourtant Philadelphie eut ses jours de 
prospérité et presque de grandeur. Ce fut une ville 
grecque célèbre. Ses médailles sont frappées aux 
plus beaux types de l'antiquité. Sous les Byzantins 
^t jusqu'en plein moyen âge, ce fut une forteresse 
importante que se disputèrent longtemps les empe- 
reurs de Constantinople et les sultans d'Iconium. 
Les fameux aventuriers catalans du césar Roger 
de Flor y vinrent en 1304, combattant à la solde 
d'Andronic Paléologue contre les émirs turkomans 
d'Anatolie. 

A notre retoui: de la ville, nous trouvons sur le 
quai de la gare nos compagnons les Anglais assis à 
une table improvisée et somptueusement servie, et 
la présence en ces lieux de ces uniformes brodés, de 
ces sombres lévites épiscopales, des robes vertes et 
des voiles bleus des dames, forme avec la foule asia- 
tique qui s'est amassée lentement un contraste qui, 
pour n'être pas nouveau, n'en est pas moins amusant. 
Le Champagne et l'aie coulent à flots. Les hurrahs 
répondent aux toasts. Un évêque s'anime en parlant 
des sept Églises. Puis Içiskawas enlèvent prestement 



/" 



302 RÉQTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

le couvert, tandis que des naturels sans délicatesse 
vendent aux touristes de fausses médailles antiques, 
rebut des brocanteurs de Smyrne, qui ont trouvé ce 
moyen commode d'écouler le plus mauvais de leur 
marchandise. 

La chaleur est telle auv retour que bien des pau- 
pières se ferment un instant. C'est du reste la partie 
la moins curieuse de la route. Nous voici de nou- 
veau à Thumble station de Serdik ou Sart qui dessert 
les ruines de Sardes. Cette fois Tintérêt est palpitant. 
Ces mots magiques de Sardes, de Crésus, de Pac- 
tole, ont réveillé Tardeur des plus indifférents. Nous 
remontons quelque temps le cours du torrent célèbre 
qui traversait Tagora de la ville antique. De tous 
côtés, parmi les broussailles, Tœil devine des ruines 
basses et misérables, substructions de théâtres, de 
bains, de stades, ruines sans beauté comme sans 
valeur ; mais ce sont celles d'une de ces villes pre- 
mières dont le nom a le privilège de faire battretous 
les cœurs épris des vieux souvenirs. Nous courons 
aux seuls restes de quelque importance et qui, à eux 
seuls, mériteraient qu'on vienne de Smyrnc pour les 
voir: les deux colonnes restées debout du temple de 
Çybèle. Sur notre route nous passons devant de 
nombreuses tentes de nomades Yuruks. Leurs enfants 
nous jettent de loin des injures, et leurs chiens 
féroces nous feraient un mauvais parti, si, aux cris 
de nos kawcusy des femmes noires et sauvages ne 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 303^ 

sortaient des tentes pour retenir à force de bras ces 
gardiens fidèles. 

On a décrit bien des fois Taspect imposant des 
deux superbes colonnes du temple de Cybèle, sous 
ce beau ciel d'Orient, au milieu de cet encadrement 
splendide de collines vertes et nues, adossées à des 
monts boisés. Vers le fond du tableau, une vallée 
sombre, sauvage, dont les pentes disparaissent sous 
une haute végétation, rappelle quelques-unes des 
plus belles gorges de l'Apennin vers Subiaco ou 
Oleva^o. Seules, parmi leurs sœurs gisant à terre, 
les deux colonnes à moitié enfouies dressent leurs 
fûts énormes et leurs lourds chapiteaux aux propor- 
tions admirables. Qiie devait être ce temple dont les 
débris couvrent le sol de toutes parts ! C'est à peine 
si l'on a dégagé quelque peu les colonnes restées 
debout ; les autres sont éparses, brisées ou entière- 
ment disparues sous la végétation. Les rares tou- 
ristes, les voyageurs intrépides qui, avant la cons-^ 
truction du chemin de fer, sont venus jusqu'ici, ont 
osé graver profondément leurs noms obscurs dans 
la pierre des deux colonnes. Il y a entre autres la 
signature gigantesque de je ne sais quel peintre 
danois qui nous inspire un réel désespoir. Quelques- 
uns de ces noms sont du commencement de ce siècle 
ou même de la fin du dix-huitième. 

Malgré les rayons de ce soleil asiatique, les plus 
courageux parmi nous ne veulent pas quitter ces 



304 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

lieux sans avoir gravi le rocher de l'acropole. L'as- 
cension est des plus rudes sur des pentes presque 
droites et sur un gazon glissant. L'évêque de 
Gibraltar nous montre le chemin. Ce petit homme 
sec et nerveux gravit presque en courant par une 
chaleur épouvantable les flancs de la montagne ; il 
arrive le premier au sommet et contemple d'un air 
de pitié profonde son secrétaire, qui se traîne 
essoufflé sur ses pas. L'infortuné nous confie dou- 
loureusement que voilà deux mois bientôt qu'ils 
mènent cette vie et qu'ils en ont pour deux mois 
encore. 

Sur le haut de cette acropole qu'une triple enceinte 
défendait naguère, il ne reste aujourd'hui que 
quelques pans de' murailles informes. Il faut des 
prodiges d'équilibre pour y parvenir. Sous nos pieds, 
des parois toutes droites d'une hauteur vertigineuse 
font comprendre de quelle force devait être cette 
position dans l'antiquité. Et quelle vue superbe de 
ce sommet, quel spectacle qu'on ne peut oublier! 
Derrière nous, c'est la chaîne du Tmolus; à nos pieds 
se déroule la plaine de Lydie dans toute sa splendeur 
printanière, encadrée par de lointains sommets. C'est 
dans cette vaste étendue que se sont livrées les 
batailles qui ont décidé du sort des plus vieux 
peuples de l'Asie Mineure. C'est ici que Gygès, à 
l'anneau magique, vit ses soldats lydiens écrasés par 
les lourds bataillons d'Assour-ban-habal^ le roi de 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 305 

Ninive; c'est ici que Crésus, fils d'Alyattès, après 

M 

avoir étendu les bornes de son empire des rives du 
Pont-Euxin à celles de la Méditerranée, après avoir 
ébloui tout le monde ancien de son faste inouï, fut 
mis en déroute par les Perses de Cyrus qui avait mis 
des chameaux sur le front de son armée et effrayé de 
la sorte les chevaux de la cavalerie lydienne, la meil- 
leure qu'il y eût alors au monde. 

Dans le lointain court un filet d'argent; c'est 
THermus. Une large tache bleue brille au soleil, 
c'est le lac Gygée dont le nom rappelle ce berger 
Gygès devenu Tamant d'une reine, ce meurtrier du 
roi Candaule devenu par son crime souverain de 
Lydie et fondateur d'une dynastie nouvelle. Plus 
près de nous, ces éminences nombreuses disposées 
en files régulières sont les vastes tumulus des princes 
de Lydie, buttes gigantesques que les Turcs appellent 
les « milles tertres » et que de loin on prendrait pour 
un groupe de collines. On a fouillé de nos jours cette 
vaste nécropole et en particulier le plus grand de ces 
tombeaux, celui du roi Alyattès, l'adversaire du Mède 
Kyaxarès, tombeau dont Hérodote déjà comparait la 
grandeur à celle des monuments de Babylone et 
d'Egypte. Lorsqu'on parvint aux chambres sépul- 
crales, il se trouva qu'elles avaient été violées depuis 
des siècles et qu'elles étaient vides de leurs trésors. 
Sans doute, quelque armée victorieuse ou quelque 
peuplade attirée par la renommée fabuleuse des 

20 



306' RÉOTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

richesses de Crésus et de ses prédécesseurs avait, il 
y a quelque deux mille ans, pris Tiniliative de ces 
fouilles gigantesques. M. Choisy a retrouvé les débris 
de lits en pierre d'une rare élégance sur lesquels 
durent être couchés ces morts royaux. 

Chacun de nous avait peine à détacher les yeux du 
grand spectacle de cette plaine historique. Nous ne 
nous lassions point de fouler le sommet de cette 
acropole qui vit tant de sièges célèbres. C'est dans 
cette citadelle que se joua le dernier drame de la 
chute si rapide de Crésus ; c'est là qu'il dut la vie à 
la tendresse filiale de son dernier-né. Ce furent ces 
mêmes murailles qui virent le premier acte des 
grandes guerres entre les Perses et les Grecs. Sardes 
fut prise et brûlée par les Ioniens soulevés, alliés aux 
Athéniens. Darius, pour se venger, envoya Mardo- 
nius se faire battre à Platée. Ce fut encore à Sardes, 
devenue, depuis la chute du royaume de Lydie, la 
résidence d'un satrape perse, que Xerxès passa l'hiver 
qui précéda sa grande expédition contre les Grecs. 
Cyrus le Jeune y rassembla ses forces pour marcher 
contre son frère Artaxerxès. Antiochus* le Grand y 
assiégea pendant une anné^ entière l'usurpateur 
Achseus. 

Rendus pensifs par tant de grands souvenirs, nous 
regagnons, parmi les vestiges épars de la ville dis- 
parue, le train qui nous ramène à Smyrne. Le soleil 
se couche majestueusement vers la mer Egée ; sur 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 307 

^les routes on voit les cavaliers, les piétons s'arrêter 
soudain, mettre les genoux en terre et réciter la 
prière du soir. Puis la nuit tombe tout à fait, une 
nuit d'Asie, splendide, lumineuse, tout embaumée 
de mille parfums. De mystérieuses lumières brillent 
au flanc du Sipyle. A Magnésie une foule nombreuse 
envahit la gare ; elle vient assister au départ du gou- 
verneur rappelé à Constantinople, victime de quelque 
intrigue de sérail. Un train spécial va Temmener à 
Smyrne avec sonharem,ses enfants et ses serviteurs. 
Ce fonctionnaire turk a grand air, sa personne 
respire le commandement C'est un fils, nous dit-on, 
du fameux Ali de Janina, échappé au massacre de 
1822. Sa première femme est une superbe créature, 
grande, élancée, toute jeune encore. Sous son iach- 
mak d'une entière transparence^ on distingue sans 
peine un visage de l'ovale le plus pur, au teint d'un 
blanc mat. Un immense féredjé qui l'enveloppe tout 
entière ne parvient pas à dissimuler l'extraordinaire 
élégance de sa taille. D'horribles bottines euro- 
péennes et une ombrelle à manche démesuré, de 
fabrique française, telle qu'en portent nos élégantes 
de Biarritz ou de Trouville, viennent jeter leur note 
grotesque dans ce gracieux ensemble. Le pacha 
échange un salut avec le consul anglais, et nous 
repartons aussitôt. A onze heures du soir, nous étions 
de retour à l'hôtel de Smyrne. 

{Le Temps, 4 avril 1877.) 



XXVI 



LE TOMBEAU d'uN PÂPE FRANÇAIS. 



Plus on parcourt la France, plus on est émerveillé 
des richesses d'art et d'archéologie qu'elle possède 
encore. D'Arcachon, où je viens de passer quelques 
semaines, on peut faire dans bien des directions des 
excursions charmantes : une vers Mimizan,où parmi 
la plus sauvage et la plus belle végétation, on admire 
le porche d'une église à demi envahie par la dune, 
porche aux curieuses figures peintes ; une autre vers 
Bazas, par Villandraut et Uzeste. C'est de cette der- 
nière promenade que je voudrais dire ici quelques 
mots. De Saint-Symphorien, où vous conduit depuis 
La Motte à travers la lande un petit chemin de fer 
très primitif, on gagne, par une route poétique, 
agreste, déserte, délicieusement boisée, une ruine 
féodale splendide. C'est le vieux château de Villan- 
draut, bâti au treizième siècle par le pape Clément V, 
le fameux Bertrand de Goth, alors encore archevêque 
de Bordeaux. D'énormes tours cylindriques en 
limitent le pourtour. Des plantes grimpantes, des 
lierres donnent un aspect presque riant à cette 
farouche et gigantesque demeure, aujourd'hui. 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 309 

m'a-t-on dit, propriété des Sabran-Pontevès. De là, 
on gagnerait vite Bazas, ville morte de Gascogne, 
jadis évêché puissant sur la route d'Espagne, qui 
montre encore aux curieux sa belle cathédrale en 
haut de la place grimpante et ses restes de remparts 
enfermés dairs un monastère de religieuses. 

Mais il ne faut pas manquer de s'arrêter sur la 
route pour visiter Uzeste. Une surprise très grande 
y attend le voyageur en quête de vieux souvenirs. 
Dans cette humble bourgade s'élève une église des 
premières années du quatorzième siècle, élégante et 
charmante, un des plus remarquables édifices de la 
Gironde. Comme nous y pénétrons sous la conduite 
du curé nouvellement installé, prêtre instruit, plein 
d'amour pour l'histoire de son beau temple, nous 
apercevons dans un coin un vaste tombeau de pierre 
et de marbre, tristement mutilé, surmonté d^une 
statue couchée toute brisée. Et cependant ce tombeau 
est celui d'un Pape, d'un Pape français, le tombeau, 
de Bertrand de Goth, né précisément à Villandraut, 
d'abord archevêque de Bordeaux, puis élu souverain 
pontife sous le nom de Clément V à Pérouse, en 1305. 
Ce fut lui qui transporta, quatre ans plus tard, la 
résidence des Papes à Avignon. Ce fut lui qui se 
montra si favorable à Philippe le Bel dans la lutte 
célèbre que ce roi soutint contre l'Ordre du Temple. 
Ce fut pour lui que fut exécutée la rose d'or de Bâle 
qui est aujourd'hui l'ornement du musée de Cluny. 



310 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Sa statue en pied orne le porche de la cathédrale de 
Bordeaux. 

Longtemps malmené par l'histoire, Clément V est 
aujourd'huijugé avec plus d'indulgence et d'équité, 
ïln 1314, tombé malade à Carpenlras et sentant sa 
fin approcher, il voulut regagner sa lointaine patrie. 
Mais il mourut sur la route à Roquemaure, sur le 
Rhône, le 20 avril. Son clergé, d'après sa volonté, 
ramena son corps au diocèse de Bazas dans cette 
exquise église d'Uzeste qu'il avait fondée et dotée 
d'un chapitre à deux pas de son château natal. On lui 
fit plus tard élever devant le chœur un somptueux 
tombeau avec une grande inscription historique et sa 
statue couchée. Aux jours funestes des guerres de 
religion, en l'an 1577, ce tombeau fut violé, dépouillé 
et horriblement mutilé par les calvinistes. Le corps 
de Bertrand de Goth fut brûlé. Aujourd'hui encore, 
par un inconcevable Oiubli,cequi reste de ce tombeau 
d'un des rares Papes français, ce tombeau presque 
unique dans notre pays, puisque à peine quelques 
souverains pontifes ont été ensevelis sur la terre des 
Gaules, ce tombeau si précieux, enlevé à une époque 
récente de sa place primitive, gît honteusement 
relégué dans un angle obscur du temple, appliqué 
contre les murs qui forment un des angles du tran- 
sept de l'église. La statue de marbre blanc aux pieds 
appuyés sur un griffon est en morceaux. La tête est 
séparée du tronc et la face n'a conservé aucun trait 



RÉCITS DE BTZÂNCE ET DES CROISADES 311 

du Visage. La grande plaque également brisée sur la 
iranche de laquelle court Tiascription, a été, on le 
croirait à peine, disposée avec une négligence telle 
qu'une portion se trouve placée sens dessus dessous, 
tandis que le reste de l'inscription appliquée contre 
la muraille demeure cachée à tous les yeux. Quelques 
fragments brisés sont simplement déposés sur la 
tombe. Les huit colonnes de jaspe, la châsse darg»ent 
ornée d'or et de pierres précieuses, œuvre de « maître 
Jehan de Bonneval, orfèvre d'Orléans », ont disparu 
pour toujours ! 

On croit rêver en constatant qu'un tel monument 
puisse être, en France, abandonné en pareil état à 
l'époque où nous sommes. Et cependant ce n'est pas 
la première fois que l'attention publique est attirée 
sur le tombeau du pape Clément. Deux savants 
archéologues dont je m'honore d'être l'ami» MM. J. de 
Laurière et E. Mûntz, lui ont consacré, il y a cinq 
ans, un mémoire plein d'intérêt. Il suffirait de 
quelques milliers de francs pour replacer le monu- 
ment en face de l'autel daiis son cadre primitif, et 
pour restituer, sinon restaurer, ce qui reste de ce 
beau vestige d'autrefois. Puissent ces quelques lignes 
attirer sur la tombe de Bertrand de Goth, perdue au 
milieu des pins des Landes, un regard favorable des 
membres de la commission des monuments histor- 
riques. 

[Journal des Débats, 27 avril 1893.) 



XXVII 

TRÉSOR DE GUERRE DE l'eXPÉDITION DE BONAPARTE EN 
EGYPTE. 

Dans un de ces charmants articles : En margCy 
qu'on Ht avec tant de fruit, article paru il y a deux 
ans et plus dans/e Temps, M. Henry Roujon, parlant 
du peintre vaudois Louis- Auguste Brun et de Tinva- 
sion française en Suisse sous le Directoire, s'expri- 
mait en ces termes, au sujet du trésor de Berne, 
confisqué à cette époque par la France : « Avant son 
départ pour TÉgypte, Bonaparte avait fortement 
conseillé l'invasion de la Suisse... Dès 1797, à Milan, 
il avait interrogé un patricien bernois sur le trésor 
accumulé à Berne depuis les guerres de Bourgogne; 
il pressait son interlocuteur de fournir des précisions 
sur la valeur de ce trésor, le volume et le nombre 
des coffres. Le pauvre interrogé, n'osantni dire toute 
la vérité ni tout à fait mentir, parla vaguement d'une 
dizaine de millions. Bonaparte mit le chiffre en un 
des registres de sa mémoire géante. Deux ans plus 
tard, le Directoire chargeait le général Brune d'aller 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 31 S 

regarder au fond du coffre-fort. On y trouva, paraît-il, 
sept millions en numéraire et dix-huit millions en 
valeurs diverses. On prétend que tout ne parvint pas^ 
à Paris. » 

Dans un volume consacré par mon regretté con- 
frère de r Académie des inscriptions, M. E.-T. Hamy, 
aux Lettres écrites d'Egypte, par Etienne Geoffroy- 
Sain t-Hilaire, on trouve, à la page 33, des détails 
très intéressants sur la composition et la destination 
de ce fameux trésor, envoyé dès cette époque à Tou- 
lon sur les ordres de Bonaparte, pour subvenir en 
partie aux grandes dépenses occasionnées par les 
préparatifs de l'expédition d'Egypte. Dans une lettre 
écrite de Toulon à Georges Cuvier, le 24 floréal 
an VI (dimanche 13 mai 1798), Etienne Geolîroy-. 
Saint-Hilaire, quelques jours à peine avant de s'em« 
barquer pour rÉgypte, en même temps que Bona- 
parte, fait à son cher et bientôt si célèbre ami, le 
curieux récit que voici : 

« Un médailliste eût fait grande fortune ici. On y 
a apporté le trésor de Berne, au fond duquel il paraît 
qu'on n'avait pas touché depuis plusieurs siècles. On 
a commencé par extraire tous les écus de France 
pour les donner selon la valeur actuelle ; il n'y avait 
que des écus de Louis XIV ou des écus de la jeunesse 
de Louis XV, parce que ces pièces gagnaient à 
Gênes cinq sols : le reste de Targent de Berne est 
donné au poids. J'ai vu, chez un directeur d'hôpi-^ 



314 RÉCITS DE BTZANCE ET DES CROISADES 

taux, vingt mille francs composés de toutes pièces 
étrangères; un assez grand nombre frappées aux 
armes de Suisse ayant pour face un ours ; il s'en 
trouvait de Charles-Quint, du duc d'Albe, de tousles 
cantons d'Allemagne et de Suisse, de Danemark, de 
Russie, de Suède, etc. Toutes ces pièces étaient 
remarquables par leur antiquité. On a donné cet 
argent à 49 francs le marck, et on n'en trouve ici que 
47. 11 va être donné aux orfèvres qui le fondront 
impitoyablement. » 

Aucun numismate, aucun amant du passé ne lira 
sans émotion ces lignes de l'illustre savant. Que de 
tréso;*s, que de précieux écus aujourd'hui introu- 
vables disparurent ainsi dans le creuset des orfèvres! 
Il m'a paru que la mélancolique destinée de ce 
magnifique trésor méritait ces quelques lignes de 
rappel dans le Gaulois, 

(Le Gaulois, 27 décembre 1913.) 



XXVIII 

prisonniers de guerre français en orient a. 
l'Époque des guerres napoléoniennes. 

L'histoire des soldais français prisonniers durant 
et à la suite des. longues guerres napoléoniennes est 
encore à faire. C'est à peine si nous possédons 
quelques bien rares renseignements sur ceux qui» 
par milliers, subirent 'la plus dure captivité sur les 
pontons anglais ou sur les vieux bateaux de guerre 
à Cadix, ou sur ceux qui, par milliers aussi, périrent 
de faim dans les prisons d'Espagne, à Cabrera sur- 
tout. Seuls les infortunés déportés dans cet îlot de 
sinistre mémoire à la suite du désastre de Dupont à 
Baylen ont toute une littérature. On ne sait presque 
rien sur les innombrables soldats de la Grande Armée 
captifs en Russie après la campagne de 1812. 

Dans toute cette multitude de martyrs de la grande 
Épopée il faut compter parmi les plus malheureux 
les Français, d'ailleurs peu nombreux, qui tombèrent 
aux mains des Turks à la suite de l'évacuation de 
l'Egypte par l'armée de Bonaparte et aussi de l'occu- 



316 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

pation française dans les Sept Iles et sur la côte 
d'Albanie. Un récent article que j'ai lu avec le plus 
vif intérêt dans les Echos (T Orient publiés sous la 
direction des RR. PP. Assomptionnistes de Kadi* 
Keuï, près Constantinople, me semble de nature à 
attirer l'attention sur la tragique destinée de quel- 
ques-uns de ces martyrs totalement ignorée jusqu'ici. 
Je voudrais résumer pour les lecteurs des Débats cet 
article du P. Sévérien Salaville, article inspiré lui- 
même par un autre de M. Emmanuel de Cathelineau 
dans Y Intermédiaire des chercheurs et des curieux. 
Je cite le texte même du P. Salaville. 

En 1800 ou 1801, dix soldats français de Tarmée 
d'Egypte faits prisonniers par les Turks, sans doute 
à la faveur des événements qui suivirent la fatale 
capitulation d'EU Arich, signée par Kléber, furent 
emmenés à Amasia d'Asie Mineure, grande ville 
située à quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau de la 
mer Noire. On leur proposa la vie sauve et une situa- 
tion honorable s'ils voulaient dévenir musulmans. 
Cinq d'entre eux acceptèrent, prirent le turban, se 
marièrent et s'établirent dans la ville même^ Les cinq 
autres refusèrent et furent emprisonnés dans un 
même réduit, un de ces tombeaux antiques en forme 
de cellule carrée, creusés dans le haut rocher à l'ouest 
de la cité. Ils y demeurèrent captifs deux ans. Au 
bout de ce temps, comme ils persistaient à rester 
chrétiens, on les tua en les jetant encore vivants, dit 



RÉCITS DE BYZANGE ET DES CROISADES 317 

la tradition, dans un puits qui .fut ensuite comblé de 
pierres et de terre. 

Amasia, patrie du plus fameux géographe de l'an- 
tiquité, Strabon, fut à cette première époque de 
l'histoire une ville fameuse dans un site admirable, 
capitale des rois du Pont. On voit encore les tom- 
beaux de ces princes creusés dans la gigantesque 
masse rochieuse haute de près de trois cents mètres 
qui domine la ville et le cours du Yéchil-Irmak, 
Tancien fleuve Iris. C'est dans un de ces tombeaux 
suspendus aux flancs du mont, ayant appartenu 
jadis, non à un roi du Pont, mais à une très impor- 
tante famille d'Amasia, que furent enfermés les cinq 
malheureux soldats français. Les RR. PP. jésuites 
André et Lebon ainsi que M. de Gathelineau y ont 
relevé les inscriptions gravées par ces infortunés 
durant leur longue et douloureuse captivité qui 
devait se terminer par la mort. Je ne connais . 
rien cje plus émouvant que la découverte sur cette 
lointaine et sauvage terre d'Asie des noms de ces 
pauvres petits soldats français qui, après tant de 
tortures morales et physiques, préférèrent périr 
ignorés de tousique d'abjurer la foi de leurs pères. 
N'est-il pas réconfortant de penser que leurs noms 
obscurs et glorieux, oubliés durant un siècle et plus, 
ont enfin revu le jour ? \ 

Ces pauvres martyrs qui ont gravé ces noms sur 
les parois de la tombe des antiques archontes de 



318 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Cappadoce s'appelaient Peyre, Copin, Brou, Milias, 
Lesueur, d'humbles noms de paysans français. Les 
inscriptions n'avaient, lors de la visite toute récente 
des personnes citées plus haut, point encore été 
mutilées, aussi lisibles que si elles étaient d'hier. 
Chaque nom est accompagné du titre de « Fran- 
çais », de sa qualité de « prisonnier de guerre », de 
la date 1800 ou 1301 , au VIII ou IX de la Répu- 
blique. La tombe qui servit de prison deux ans 
durant à ces malheureux est un carré mesurant 
environ trois mètres. cinquante de côté. M. de Cathe- 
lineau a pris à tâche de faire des recherches pour 
retrouver les origines de ces braves. Souhaitons 
qu'il réussisse dans ses démarches. 

Dans la République des Sept Iles aussi, à la suite 
de longs mois de combats entre les Français d*UD 
côté, les Anglais, les Russes, les Turks de l'autre, 
de nombreux prisonniers français subirent la plus 
dure captivité, les plus effrayantes vicissitudes. Les 
détails de leurs infortunes sont à peine connus. Le 
seront-ils jamais davantage ? Raison de plus pour 
s'intéresser aux bien rares renseignements que nous 
possédons. 

Parfois, même presque toujours, ces incidents de 
guerre prenaient la tournure la plus terrible et la 
plus inattendue. Ainsi en arriva lors de la fin de la 
première occupation française des Iles Ioniennes. Le 
4 mars 1799, après la plus héroïque résistance et le 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 319 

siège le plus aflfreux, la garnison française rendit 
Corfou aux forces combinées des Anglais, dés Turks 
et des Russes commandées par le vice-amiral Out- 
chakof et le commodore Stuart. Les vaincus, qui 
avaient obtenu avec l'admiration de leurs adver- 
saires les honneurs militaires, furent embarqués sur 
onze bâtiments de commerce qui, aux frais des puis- 
sances alliées, devaient les transporter à Toulon 
sous la protection d'une corvette russe. Dix de ces 
navires arrivèrent à bon port. Un seul, une polacre 
de l'île de Céphalonie, qui portait deux cent trente 
soldats français, séparé du reste de la flottille par un 
coup de vent, tomba aux mains d*un bâtiment pirate 
algérien. Nos malheureux compatriotes, faits prison- 
niers sans pouvoir résister dans des conditions que 
j'ignore, furent tous emmenés au bagne d'Alger et 
condamnés là aux travaux publics. Toutes les récla- 
mations en leur faveur de l'empereur Paul I®', même 
du Grand Seigneur, auprès du dey d'Alger, demeu- 
rèrent sans résultat. Leur navrante captivité dura 
sqize mois. Seule la toute-puissante intervention de 
Bonaparte, nommé premier consul, rendit ces mal- 
heureux à leur patrie. Combien il serait intéres- 
sant de retrouver quelques souvenirs écrits de l'un 
d'entre eux ! Quelle voie douloureuse que celle qui 
commence à Corfou pour se continuer à Alger et se 
terminer enfln à Toulon ou à Marseille après quelles 
souffrances et quelles aventures ! 



320 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

En octobre 1798, les Albanais d'Ali Pacha, au 
nombre de quinze mille, vainqueurs à Buthrinto, sur 
la côte d'Albanie, des généraux fpançais Chabot et 
VerrièreSj s'étaient jetés avec des forces très supé- 
rieures sur les qiaelque quatre cents soldats et les 
vingt oïflciers de la 6^ et de la 79* demi-brigade qui, 
sur l'emplacement de l'antique Nicopolis, avaient 
mission de défendre Prévésa. Malgré des prodiges 
de valeur, les Français avaient été vaincus et massa- 
crés. Huit officiers dont le général, Lasalcette et le 
glorieux Richement, et cent quarante-sept soldats 
étaient tombés vivants entre les mains des Albanais. 
Voici ce que raconte du sort de ces infortunés, mon 
ami, M. Auguste Doppe, dans son intéressant livre 
r Albanie et Napoléon : « Après la victoire, ces 
malheureux avaient été conduits sur la place où 
étaient amoncelées les têtes de leiirs compagnons 
d'armes qui venaient de périr, et là, sous des coups 
« dont la douleur finit par leur arracher un consen- 
tement que la certitude d'une mort prompte n'eût pu 
obtenir », ils avaient été contraints d'écorcher avec 

• 

le rasoir d'un Albanais ces têtes dont les masques 
aussitôt salés étaient entassés dans des sacs de toile. 
Dirigés ensuite sur Arta, toujours portant ces sacs 
infâmes, ils avaient fait leur entrée i Janina « sous 
une grêle de pierres dont la canaille de cette ville ne 
cessa de les accabler ». 
A son grand regret, Ali Pacha ne put conserver à 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 321 

Janina ces pauvres Français qu'il voulait faire servir 
à Téducatiop militaire de son armée. Sur Tordre de 
la Porte, il dut les envoyer enchaînés à Constan- 
tinople où il avait déjà dû expédier un prisonnier 
de marque, Tadjudant général Roze, dont il s'était 
emparé dans le plus lâche des guetsapens. 

a Le bagne de Constantinople et les forteresses de 
la mer Noire, où ils furent déportés, dit M. Boppe, 
ne durent pas paraître un séjour pénible à ces mal- 
heureux Français qui avaient connu les prisons 
albanaises et les horreurs de ces longues étapes en 
Morée et en Roumélie au cours desquelles beau- 
coup d'entre eux étaient morts de froid, de faim, de 
fatigue ou de mauvais traitements. Aussitôt qu'uii 
Français se trouvait hors d'état de marcher, un 
Albanais l'entraînait au bord.d'un fossé et lui coupait 
la tête qu'il faisait porter à ses misérables compa- 
gnons. Ces martyrs arrivèrent en décembre au bagne 
de Constantinople. 

Une des histoires de captivité les plus extraordi- 
naires et les plus connues, bien que moins lugubre, 
est celle du fameux Pouqueville, presque dans les 
mêmes lieux et à la môme époque, seulement un 
an après. Cet ancien vicaire constitutionnel en Nor- 
mandie qui avait fait plus tard partie, à titre de 
médecin, de la célèbre commission d'Egypte, créée 
par Bonaparte, fut depuis consul général de Napo- 
léon auprès du fameux Ali Pacha de Janina, plus 

21 



322 RÉaTS DE BYZÀNCE ET DES CROISADES 

s. 

tard encore associé correspondant de l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres de France et un des 
premiers historiens de Taffranchissement de la Grèce. 
En qualité de consul général, il a rendu à sa patrie 
et aussi aux lettres les plus courageux et les plus 
signalés services. Mais ses aventures les plus cu- 
rieuses, qu'il a racontées lui-même en trois volumes 
et qui ont été rapportées depuis par mon si regretté 
confrère et ami Jules Lair, datent de l'époque de son 
retour de Texpédition d*Égypte. Sa santé ruinée 
Tavait forcé de quitter les rives du Nil. « Il s'était, 
dit M. Boppe, embarqué le 14 brumaire an Vil à 
Alexandrie sur une tartane livournaise, la Madona 
di Monténégro y qui devait le ramener à Toulon avec 
deux autres membres de la commission d'Egypte : 
Bessières, cousin du futur maréchal de ce nom, et 
Gérard, plus un certain nombre d'officiers que Bona- 
parte renvoyait en France pour des raisons diverses : 
le chef ae brigade du génie Casimir Poitevin, le colo- 
nel d'artillerie Ciharbonnel, Former, commissaire des 
guerres, l'adjudant commandant Beauvais, deux 
officiers de marine, Joye et Bouvier, et Mathieu, 
guide du général en chef. » Un religieux, Guérin, 
ou Guérini, destiné à de curieuses aventures, s'était, 
lui aussi, embarqué sur ce navire (1). Par suite de 

(1) Guérini abjura, fut circoncis, et, sous le nom de Méhémet, 
devint Timam du palais ou yali d'Ali Pacha et un de ses plus 
influents secrétaires I 



RÉCITS DE BYZANCB ET DES CROISADES 323 

rincapacité de son capitaine qui, voulant aller à Tou- 
lon, s'était fourvoyé dans l'Adriatique, la Madona 
di Monténégro fut arrêtée en pleine mer par un 
corsaire tripolitain. Aucune résistance n'était pos* 
sible. Les offlciers français furent aussitôt enchaînés. 
Le Tripolitain qui prit le commandement de leur 
tartane était un certain Reiss Hamed, jadis délivré 
des prisons de Malte par les Français de Bonaparte , 
et qui, après avoir servi enJÉgypte le général Dumas, 
le père d'Alexandre, en était vite revenu à son pre- 
mier métier. Il se déclara l'ami de la France, mais, 
fort mauvais marin, il alla perdre son bateau sur les 
côtes de Morée. Heureusement qu'un de ses prison- 
niers, officier de marine français, se saisissant de la 
barre, réussit à conduire le malheureux navire dans 
la baie de Navarin. 

Là, j'ignore pour quelles raisons la Madona di 
Monténégro débarqua trois de ses prisonniers : Joye, 
Fornier et Pouqueville. Deux autres, Tadjudant 
commandant Beauvais et Gérard, furent livrés par 
les corsaires à l'amiral Kadir Pacha, chef de l'escadre 
ottomane, qui, à ce moment, faisait le siège de Cor- 
fou. Le restant des Français fut amené par leur pro- 
priétaire à Buthrinto sur la côte d'Albanie et vendu 
par lui à Ali Pacha, ce tyran sanguinaire « dont les 
mains fumaient encore du sang des Français morts 
sur le champ de bataille de Prévésa ». 

Par exception, le sort de tous ces hommes fut 



324 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

relativement assez doux. Je commence par le plus 
connu de tous, Pouqueville, et ses deux compa- 
gnons. Conduits en trois étapes à Tripolitza, ils y 
passèrent sept mois dans une demi-captivité fort 
tolérable. Dirigés ensuite sur Nauplie, ils y furent 
embarqués pour Constantinople, où ils furent inter- 
nés au fameux château des Sept Tours. « Pouque- 
ville se voyait perdu », dit M. Boppe. Tout au con- 
traire, ce fut un coup de fortune pour lui. Il y trouva 
comme compagnons de captivité, enfermés en cette 
prison fort douce qui n'était nullement un bagne, à 
la suite de la rupture de la France avec la Porte : 
le chargé d'affaires de la République, Ruftin, le 
drogman Kiefer, Alsacien et philologue, ancien pro- 
fesseur à rÉcole des Jeunes de langues, le comman- 
dant Rose enfin, si indignement réduit en servitude 
par Ali Pacha. Ce dernier, après Tavoir attaché à 
son service, marié à une Grecque charmante, comblé 
de biens, Tavait en un jour de colère dépouillé de 
tout pour renvoyer à Constantinople où il mourait 
de chagrin et de honte. Il y avait encore là Riche- 
mont, un des plus glorieux héros de Prévésa, tombé, 
criblé de blessures, sur les cadavres de vingt musul- 
mans, Richemont, devenu général depuis, et dont 
les Mémoires, imprimés en 1858 à Moulins, sont 
aujourd'hui presque introuvables. 

Pouqueville, dit Jules Lair, nous a laissé un pi- 
quant récit de la vie que menaient ces infortunés : 



I 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 325 

« On se levait à huit heures pour déjeuner à neuf. 
Qui manquait à Tappei restait à jeun. La petite 
troupe jouait ensuite aux boules et se promenait 
jusqu'à trois heures. Alors dîner. Nouvelle prome- 
nade. Puis, mêmes jeux. Frugal souper. Rentrée 
dans les chambres humides, infestées par les cra- 
pauds. » Comme toujours, le malheur aigrissait les 
esprits. On y vivait comme chiens et chats ; Pouque- 
ville avait pris en horreur le chef d'escadron Beauvais, 
homme du reste peu estimé. Par contre Kiefer lui 
donnait des leçons de grec. En juillet 1801, une 
partie des prisonniers, dont Pouqueville, eurent 
permission d'aller habiter la maison d'arrêt de Péra. 
Même au bout de trois mois, ils purent rentrer en 
France d'où Pouqueville repartit en 1805 pour jouer 
un rôle important comme représentant de la France 
auprès du même Ali Pacha à Janina. » 

J'en arrive à ceux des Français qui avaient à 
Buthrinto été livrés à. Ali Pacha. « Sans pjerdre une 
heure, dit M. Boppe, Ali utilisa le talent d^ ces 
hommes que sa bonne étoile mettait ainsi entre ses 
mains. Sur son ordre, Poitevin traçait les fortifi- 
cations de Janina et établissait les plans des forts 
qui devaient être disséminés autour du lac ; Bessières 
dirigeait l'exécution de ces travaux, tandis que. 
Charbonnel s'occupait des canons du Pacha, grou- 
pant à Bonila toute son artillerie, aussi pittoresque 
que diverse. Lui, qui avait Tàme d'un tigre, ému 



326 RÉQTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

cependant de pitié par la douleur de Bouvier que le 
mal du pays torturait, l'autorisa à rentrer en France. 
Nous avons vu les aventures peu honorables du 
carme Guérini. » 

Ces malheureux, quoique assez bien traités par 
leur sauvage maître, souffraient affreusement de 
leur exil. Après deux ans Charbonnel, puis Poitevin 
réussirent à* se sauver à Corfou, à la grande colère 
du Pacha. Bessières les retrouva dans cette tle où 
de nouvelles souffrances les attendaient avant qu'il 
leur fût donné de revoir la France. 

On pourrait citer bien d'autres aventures doulou- 
reuses de tous ces Français audacieux que le sort 
contraire des armes fit, dans les premières années 
du siècle précédent, tomber aux mains des Turks 
en Orient ! 

(Journal des Débats, 19 octobre 1915.) 



XXIX 

UN ÉPISODE DE LA CAMPAGNE DE FRANCE A COLMAR 
EN DÉCEMBRE 1813. 

Les touristes qui, entre deux trains, s'en vont 
visiter ce charmant et mélancolique Musée des 
Unterlinden de Colmar, célèbre par les œuvres de 
Martin Schongauer et de Mathias Griinewald, et 
dont M. Paul Acker vient de donner une si poétique 
description dans un des derniers numéros de la 
Revue des Deux Mondes^ remarquent, dans une des 
salles consacrées à Thistoire municipale de cette 
vieille cité alsacienne, un fort étrange portrait gravé : 
la tête d'un homme superbe, tout jeune encore, à la 
noire chevelure bouclée, à la barbe également d'un 
noir d'ébëne. Cet homme semble déjà mort ou du 
moins moribond. Ses grands yeux sont fermés. Une 
inscription gravée au-dessous donne son nom : celui 
d'un officier supérieur de Cosaques tué sous Colmar, 
en décembre 1813. 

Ce portrait d'apparence bizarre, devant lequel 
bien des visiteurs passent avec indifférence, est 



\ 



328 RÉQTS DE. BYZANCE ET DES CROISADES 

cependant un héroïque et poignant souvenir d'un 
de nos derniers succès de la grande Épopée, en 
même temps que du premier combat livré contre les 
envahisseurs de la patrie dans l'immortelle cam- 
pagne de France de 1814. Parcourant un des volumes 
de la première Rei>ue d'Alsace, aujourd'hui bien 
oubliée, j'ai retrouvé, l'autre jour, un article vieux 
de plus d'un demi-siècle, que je n'ai pu lire sans 
émotion et qui, dans le plus simple récit, nous 
explique la présence de cette gravure au musée de 
Colmar. 

On était aux jours anxieux du mois de décembre 
de la terrible année 1813. La grande armée, après 
les luttes gigantesques de Leipzig, avait dû battre 
en retraite. Malgré l'héroïque succès de Hanau, 
elle avait dû, incroyablement diminuée, repasser le 
Rhin, suivie de près par les forces coalisées de 
presque toute l'Europe. Pour la première fois, 
depuis tant d'années, le sol sacré de la patrie venait 
d'être foulé par les soldais d'Autriche, d'Allemagne 
et de Russie. Sur la frontière d'Alsace, un premier 
corps d'armée ennemi, commandé par l'archiduc Fer- 
dinand, passant par Bâle, avait franchi le grand fleuve 
et occupé Mulhouse le 13 décembre. Colmar, situé 
à une quarantaine de kilomètres environ, était vide 
de troupes françaises. Le signataire de l'article de la 
Revue d'Alsace demeurait à Munster, dans la riante 
vallée de ôe nom. Patriote ardent, il accourut aui 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 32& 

nouvelles à Golmar, rencontrant sur la route des 
familles en pleurs qui gagnaient déjà, avec leurs 
bagages, les {passages des Vosges. C'est le curieux 
récit de ce témoin oculaire que je vais suivre désor-^ 
mais presque mot pour mot. 



# « 



A Colmar, le 23 décembre, un jeudi, on vit arriver^ 
par la route d'Ersteih, quelques troupes françaises. 
C'étaient une compagnie d'infanterie légère com- 
posée en partie de Piémontais çt quatre cents 
hommes des cohortes de la Haute-Saône, com- 
mandés par de)ix officiers. Ils portaient encore leurs 
costumes de paysans, chapeaux ronds et bonnets de 
coton. C'était un faible secours qui ne rassura point 
la population colmarienne, effarée. Alors encore, le 
plus vif patriotisme était universel et la douleur de 
l'invasion étrangère étreignait tous les cœurs. ^ 

A midi et demi, le gardien du clocher de Péglise 
Saint-Martin cria dans son porte-voix : « Plusieurs 
centaines de cavaliers ennei^iis arrivent par la route 
de Bâle ! » On cria sur la place d'armes : « L'ennemi 
arrive I » Les gens du marché plièrent bagages ; les 
boutiques se fermèrent. La compagnie d'infanterie 
légère gagna la porte de Brisach, tandis que les 
cohortes se débandaient en partie. Au même 
moment, un corps de partisans, avant-garde de 



330 BÉOTS DE BTZANCE ET DES Ca<HSADES 

rarmée alliée, corps d'enTiron cinq oo six cents ca- 
valiers d^annes mélangées : hassards Szecklers et de 
Hesse-Homboui^, cheyau-légers baTarois et cosaques 
irrégulîers, enlrèrent en éclaireurs par la porte de 
Bâie. Cette pointe de reconnaissance était com- 
mandée par le général aulrichien Scheibler. Le 
Ritimeisier d'Amstein, fils, parait-il, d'un banquier 
de Vienne, était à la tète des hussards de Hesse- 
Hombourg. Quatre-vingts cavaliers ennemis occu- 
pèrent la place d'Armes. Des vedettes, pistolet au 
poing, furent placées à l'angle de chaque rue. Toute 
résistance était inutile. Le préfet, comte de Lavieu- 
ville, et les autres autorités avaient réussi à fuir en 
chaise de poste, poursuivis de loin par quelques 
cavaliers ennemis. Le piquet de cosaques, posté au 
carrefour de la rue des Juifs, fut vivement apos- 
trophé par le capitaine en retraite Starck, décoré de 
la Légion d'honneur, qui, du haut de sa fenêtre, ne 
•craignit pas d'en appeler à la population pour chasser 
cette troupe. 

Il se passa alors ce qui se passe dans toutes les 
villes brusquement occupées. Le Rittmeister d'Ams- 
tein, en termes insolents, réquisitionna des vivres 
pour sa troupe. A quatre heures, vers la nuit tom- 
bante, par mesure de précaution, il évacua les rues 
de Colmar et alla établir son camp à deux cents 
mètres de la porte de BâIe, sur la route du même 
nom. 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 331 

On savait que ce corps ennemi n'était qu'une 
avant-garde d'une des grandes armées coalisées. 
La ville était ainsi depuis plusieurs heures plongée 
<Ians une morne stupeur, quand, soudain, vers les 
six heures du soir, des sons de trompette et un bruit 
lointain de cavalerie se firent entendre dans la direc- 
tion du nord ; on crut distinguer des commandements 
^t des jurons français ! C'étaient environ mille dra- 
gons dits d'Espagne, ces fameux dragons d'une 
bravoure si renommée, même au temps de l'Empire- 
Cette première colonne, formant l'avant-garde de la 
division de cavalerie du général comte Milhaud, était 
sous les ordres du général L'Héritier, assisté de son 
aide de camp, un noble alsacien, M. Zorn de Bulach, 
-et du valeureux général baron Sigismond de Berc- 
jkheim, qui venait de s'illustrer à la Bérésina par son 
admirable bravoure. Elle venait de Strasbourg. A 
Ostheim, dernière localité avant Colmar, apprenant 
-que cette ville était occupée par l'ennemi, elle avait^ 
insoucieuse du petit nombre, marché résolument à 
sa rencontre. 



**« 



Traversant en hâte Colmar, cette belle cavalerie 
se rendit immédiatement au faubourg de Bâle, accla- 
mée par la population enthousiaste qui lui distribuait 
des vivres, et qui» électrisée par ce secours si 



332 RÉars de byzance et des croisades 

inattendu, éclaira toutes les croisées de la ville. On 
s'emparait des dragons pour les héberger. 

Au bruit de cette arrivée, la colonne enn emieavait 
rétrogradé jusqu'en avant de Sainte-Croix, le premier 
village sur la route de Bâle. Dès le matin suivant, 
notre narrateur se précipita de nouveau dans la ville. 
Le Champ de Mars était désert. II n'y rencontra qu'une 
personne qui lui dit qu'on se battait déjà vers Sainte- 
Croix. Il était plus de midi. Sur la place du Palais- 
de-Justice, un immense rassemblement de peuple 
s'était formé. Je laisse la parole à notre chroniqueur: 

« Au coin de la rue, le premier spectacle de la 
guerre s'offrit à mes yeux : un dragon blessé, encore 
à cheval, chancelant, soutenu par un camarade. Sa 
tête nue portait une horrible entaille; le coude gauche 
était fracassé par un coup de sabre. Entouré par des 
citoyens qui s'empressaient autour de lui et de 
femmes qui se lamentaient, il but un verre de vin et 
ne fît entendre que des cris de colère d'avoir dû 
quitter le champ de bataille. 

« Le quartier général se trouvait en face du palais. 
On me désigna les généraux Milhaud, Pire, L'Héri- 
tier et de Berckheim. En ce moment, on amena le 
premier prisonnier, qui avait peine à passer la foule 
curieuse. C'était un cosaque. Il était coiffé d'un haut 
bonnet pointu, bleu foncé comme le reste du cos- 
tumje ; sa ceinture rouge n'était qu'un mouchoir 
blanc teint de sang. Son attitude était humble. Il 



RÉaTS DE BYZANGE ET DES CROISADES 333 

salua à la façon orientale, les bras croisés sur la 
poitrine, un officier qui Taccosta pour le conduire à 
Télat-major. 

« Au faubourg de Bâle, il y avait maintenant toute 
la division de Milhaud, dont les derniers escadrons 
étaient arrivés dans la matinée. Il y avait aussi 
quelque cavalerie légère. Chaque régiment, réduit 
par tant de campagnes, comportait au plus trois 
cents hommes. Mais quels admirables soldats !... 
Leurs figures martiales, hâlées par le soleil d'Es- 
pagne, avaient cet air imposant et sérieux que 
donne aux vieilles troupes l'habitude des combats. 
Leur attitude était pleine ,de confiance et d'enthou- 
siasme. Prêts à monter à cheval, les uns chantaient, 
les autres juraient d'impatience ou vidaient un verre 
<ie vin de France. Ils étaient seuls devant une armée 
entière. Ils lui ont fait faire une halte de quelques 
jours. » 

Cependant l'avant-garde ennemie, ayant reçu des 
renforts, comptant maintenant plus de deux mille 
cavaliers, était revenue à quelques pas de la ville. 
On entendait leurs chefs s'écrier : « Vorwaertz, 
hurrah I es sind nur Conscripten ! » Soudain, quatre 
cents dragons au pantalon brun à passepoil rouge, 
dit pantalon d'Espagne, débouchent au galop. Ils se 
précipitent sur la route de Bâle. L'ennemi tourne 
bride- Ils le poursuivent, enlèvent un convoi de pou- 
dre pris par lui la veille, traversent, toujours au 



334 RÉars de byzance et des croisades 

galop, tout Sainte-Croix et s'avancent jusqu'à Mer- 
genheim, Tennemi toujours fuyant. Dans cette 
poursuite à travers le village, un dragon fondit avec 
une telle impétuosité sur un cosaque qu'if lui passa 
son sabre au travers du corps et que la pointe de la 
lame alla s'enfoncer dans le portail d'une maison de^ 
paysan. 






« Dans ce brillant combat de cavalerie, première 
rencontre sur le territoire français, on vit au pont de 
la Thur cinquante dragons se battre en héros, résis- 
tant à Tattaque d'au moins un millier de cavaliers 
ennemis. Les coalisés perdirent deux cents morts et 
deux cents blessés ou prisonniers. Quatre-vingts 
dragons français en tout restèrent hors de combat. 
La plupart des Français étaient blessés à coups de 
lance, et leurs ennemis à coups de pointe. Les 
morts étaient couchés au bord de la route. Le pre- 
mier soldat tué était couché près de Steinkrtitz, en 
montant vers Sainte-Croix, à gauche de la route. 
C'était un hussard Szeckler. 

« Un de ces héroïques dragons français était natif 
de la petite ville toute voisine de Kaisersberg. Il 
avait déjà amené six cosaques prisonniers, quand 
on lui dit : « Veux-tu à boire ?... » — « Non, répon- 
dit l'infatigable dragon, je m'en vais encore en cher- 



RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 33& 

cher un. » Et il revint effectivement avec son sep- 
tième prisonnier, également cosaque. 

« Un autre dragon, originaire de Herriisheim, qui, 
la veille, avait eu la permission de revoir sa famille^ 
entendit les coups de feu sur la route de Bâle. Il se 
précipita à travers champs et, le long de la digue, 
rejoignit ses camarades durant le combat au pont 
de la Thur. Il tua deux cosaques. 

« En sortant par la porte du faubourg, poursuit 
notre témoin oculaire, je vis arriver, [prisonnier, le 
chef de cosaques, Pedro (Pierre) Romonenski, 
nommé Pedro Aurazin dans le rapport du général 
Milhaud. C'était un homme superbe, à barbe très 
noire; sa physionomie avait le type persan antique. 
Il était gravement blessé, couché sur la paille, dans 
une charrette de paysan. Le dragon qui Tavait fait 
prisonnier, en lui infligeant dix-huit blessures, por- 
tait en bandoulière sa petite giberne en velours noir 
richement garnie d'ornements en argent, ses armes, 
et, sur sa poitrine, il avait arboré ses décorations. 
Une scène touchante m'a laissé de ce tableau une 
vive impression : deux cosaques, dont Tun, son 
neveu, jeune homme de seize ans, accompagnaient 
leur chef blessé, en pressant ses mains avec des 
transports d'affection et de douleur; ils soutenaient 
parfois sa tête, que le cahot de la voiture rendait 
parfois plus souffrante, et versaient des larmes» 
Cette sensibilité de la part de pareils hommes, habi- 



336 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

tués aux scènes de la guerre, m'a ému surtout 
quand, par un regard, le blessé leur exprimait la 
satisfaction de mourir dans leurs bras et d'avoir près 
de lui deux cœurs fidèles^ Il mourut le même soir, 
à rhôtel de la République, aujourd'hui les Trois- 
Rois, et fut enterré avec les honneurs militaires. 
M. Rossbach, professeur de dessin, ayant fait son 
portrait, Ta gravé à Teau-forte ; une épreuve se 
trouve au Musée de Colmar. » C'est ce portrait 
étrange dont j'ai parlé en tête de cet article. 






« La route de Sainte-Croix était couverte d'une 
foule de curieux crottés, la figure longue et stupéfaite, 
de blessés, de prisonniers qui suivaient sans autre 
guide que la route, de cavaliers d'ordonnance lancés 
ventre à terre, éclaboussant les passants. La plupart 
des blessés étaient des hussards Szecklers et des 
cosaques. Un de ces derniers,, de très grande taille, 
avait reçu un formidable coup de sabre à travers la 
figure. La moitié du nez pendait avec une partie de 
la mâchoire. Le sang inondait sa forte barbe noire et 
tout le devant de son corps. 11 n'en marchait pas 
moins seul, droit et silencieux, comme en un jour de 
parade. 

« Puis arriva une benne, sur laquelle était couché 
un officier blessé mortellement, aux cheveux blond- 



RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 337 

roux, à Tuniforme vert-pomme glauque, au shako 
bleu clair. C'était le lieutenant-colonel de Hessc- 
Hombourg, Rittmeister d'Arnstein, qui, la veille, 
était entré si insolemment dans Colmar. 

« Ainsi défilèrent beaucoup de blessés et, parmi 
eux, peu de dragons ; ils avaient eu Tavanlage. L*un 
d'eux, grièvement blessé, était souiejiu sur son 
cheval par deux cosaques qui tenaient la bride. Un 
autre et un cosaque, blessés tous deux, marchaient 
se donnant le bras, mais le cosaque avançait péni- 
blement, en gémissant et poussant des cris de 
damné. , * 

« Nous avions atteint l'extrémité des vignes, au 
milieu d'une cohue de militaires, de bourgeois, de 
paysans, quand le jour baissant nous invita à la 
retraite. Nous quittâmes Colmar le cœur brisé. Il 
faisait nuit ; pour la dernière fois nous répondîmes : 
« Ami » au « Qui vive I » des soldats français en 
vedette sur la route de Wintzenheim. » 

Hélas I l'ennemi était trop nombreux. La division 
Milhaud, ne recevant pas les renforts qu'elle atten- 
dait, dut battre en retraite sur Schlestadt. Dans la 
nuit du 2 janvier 1814 les troupes françaises étaient 
parties en silence. Le 3, au matin, on apprit avec 
stupeur que l'ennemi entrerait le jour môme, et cette 
fois définitivement, à Colmar. Il en fut ainsi à deux 
heures précises. C'était la fin. Le récit très détaillé 
de la Revue (T Alsace dont j'ai détaché ces quelques 

22 



338 RÉQTS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

passages est confirmé par le rapport du général 
Milhaud sur le combat de Sainte-Croix paru au Moni- 
teur avec cette noie à la suite : « Sa Majesté a 
accordé trente décorations de la Légion d'honneur 
aux officiers, sous-officiers et soiclats choisis parmi 
ceux qui se sont le plus distingués. » 

(Le Gaulois, 2 janvier 1911.) 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Pases. 



Préface 



RECITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

I. — Le siège de CoDstantinople par le Souve- 
rain ou Khagao des Avares sous le règne 
de l'empereur Héraclius, au vu» siècle. ' 1 
II. — La prise de Salonique par les pirates 

arabes de Crète en Tan du Christ 904. 12 

III. — Russes et Byzantins dans les Balkans en 

Tan 972 22 

IV. — La bataille de Stilo en l'an du Christ 982. 

— L'empereur Otton II d'Allemagne 
contre Témir de Sicile Abou'l-Kassem^ 
le <( Bulcassin » des chroniqueurs 34 

V. — Une visite à Sébastopol 47 

VI. -!- L'empereur Basile II à Athènes 54 

VII. — Le trésor du palais des Khalifes au Caire 

au xie siècle sous les khalifes fatimites. 65 

VIII. — Les ruines d'une capitale 77 

IX. — Prise de Jérusalem par les guerriers de la 

première croisade, le 45 juillet 1099... 83 



340 RÉCITS DE BYZANCE ET DES CROISADES 

Xm — L'histoire d'après les monnaies. Les pre- 
miers princes francs en Syrie 408 

XL — Les Arméniens au moyen-âge ii6 

XIL — Les croisés au désert du Sinaï 124 

Xin. — Au soir de la bataille de Tibériade. La 

mort de Renaud de Ghâtillon i32 

XIV. — Les aventures d'une princesse byzantine 

de Chypre à l'époque des croisades... i44 
XV. — L'histoire d'après les monnaies. Le siège 
de Da miette par les guerriers de la cin- 
quième croisade 158 

XVI. — Français et Espagnols en Grèce au' début 

du xive siècle 464 

XVII. — Un drame royal dans l'île de Chypre au 

xive siècle 178 

XVIII. — Croisade du comte de Nevers, le futur Jean 
sans Peur. — Glorieuse défaite de la 
chevalerie franco-bourguignonne à la 
bataille de Nicopolis sur le Danube 

(25 septembre 4396) 193 

XIX. — Les canons du sultan Mahometll au siège 

de Constantinople en avril et mai 1453. 209 
XX. — Transport par terre de la flotte turque des 
eaux du Bosphore dans celles de la 
Corne-d'Or lors du siège de Constanti- 
nople en 4453 229 

XXI. — L'entrée victorieuse du sultan Mahomet 

à Sainte-Sophie (29 mai 4453) 248 

XXII. — Le dernier empereur de Byzance 258 

XXIII. — La prise de Trébizonde^ en 4464^ par les 

soldats de Mahomet II .*. 272 

XXIV. -r- Les grands maîtres de l'ordre de Saint- 

Jean-de-Jérusalem et les monnaies frap- 
pées par eux à Rhodes 278 



TABLE DES MATIÈRES 341 



RÉaTS d'Époques diverses 

P*gef. 

XXV. — Uo traîn de pluisîr à Sardes et à Phila- 
delphie de Lydie 287 

XXVI. — Le tombeau d'un pape français 308 

XXVII. — Trésor de guerre de l'expédition de Bona- 
parte en Egypte 312 

XXVIIL — Prisonniers de guerre français en Orient 

à l'époque des guerres napoléoniennes. 315 
XXIX. — Un épisode de la campagne de France à 
% Golmar en décembre 1813 327 

Table des matières ; 339 



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